7.5aBiens et transactions

Banques et comptes courants en Europe

Volet 9 sur 13 · Biens et transactions

Sommaire

Ton salaire tombe sur un compte. Ta banque te prélève des frais de tenue, t’offre une tablette « pour toute ouverture », te propose un livret rémunéré. Un musulman signe chaque jour cette convention sans savoir ce qu’il a conclu. Le fiqh a déjà les outils pour lire ce compte : il faut seulement les appliquer.

Ce que la banque fait de ton argent

Une banque n’est pas un garde-meubles. Quand ton salaire arrive, elle n’enferme pas des billets dans un coffre estampillé à ton nom : elle inscrit une somme sur un registre, elle s’en sert pour prêter à d’autres clients, et elle s’engage à te la rendre sur demande. L’Académie internationale du fiqh le dit dans sa définition même du compte courant :

« سجل للمبالغ التي يقدمها العميل للبنك … وتكون تلك المبالغ المودعة مضمونة في ذمة المصرف يستعملها لفائدته كما يشاء » sijillun li-l-mabâlighi llatî yuqaddimuhâ l-‘amîlu li-l-bank … wa-takûnu tilka l-mabâlighu l-mawdû’atu maḍmûnatan fî dhimmati l-maṣrifi yasta’miluhâ li-fâ’idatihî kamâ yashâ’ « Un registre des sommes que le client remet à la banque … ces sommes déposées étant garanties dans la responsabilité de la banque, qui les utilise pour son propre profit comme elle veut. » (Académie internationale du fiqh, résolution 222 (6/23), Médine, 2018)

Retiens les trois verbes : elle garantit, elle utilise, elle rend sur demande. Ce n’est pas la conduite d’une gardienne.

« Dépôt », le mot qui trompe

Le français courant appelle ton compte un « dépôt ». Le fiqh connaît le vrai dépôt : la wadî’a, rencontrée en 7.4a, qui conserve la chose et restitue cette chose même :

« الإيداع : توكيل بحفظ مال » al-îdâ’u : tawkîlun bi-ḥifẓi mâlin « Le dépôt : un mandat de garde d’un bien. » (Mukhtaṣar Khalîl, bâb al-wadî’a)

Et le matn, le texte de loi, ferme la porte à ce que fait la banque : « وحرم سلف » (wa-ḥurrima salafun), il est interdit au dépositaire de prêter le dépôt ; et s’il commerce avec le numéraire confié, « الربح له » (ar-ribḥu lahû), le profit revient au dépositaire, mais il en devient garant : le dépôt a cessé d’être une garde. Celui qui use du dépôt en répond : il l’a transformé en prêt.

Le Code civil français aboutit au même constat par sa propre route : le dépôt « est un acte par lequel on reçoit la chose d’autrui, à la charge de la garder et de la restituer en nature » (art. 1915). Ta banque ne te rend pas tes billets. Ce que tu lui as confié n’est donc pas, juridiquement, un dépôt.

La lecture des juristes : un prêt à la banque

Si le compte n’est pas une garde, qu’est-il ? L’Académie internationale du fiqh (organe de l’Organisation de la coopération islamique) a tranché en 1995 :

« الودائع تحت الطلب (الحسابات الجارية) سواء أكانت لدى البنوك الإسلامية أو البنوك الربوية هي قروض بالمنظور الفقهي » al-wadâ’i’u taḥta ṭ-ṭalabi (al-ḥisâbâtu l-jâriyatu) sawâ’un kânat laday l-bunûki l-islâmiyati aw al-bunûki r-ribawiyyati hiya qurûḍun bi-l-manẓari l-fiqhî « Les dépôts à vue (les comptes courants), qu’ils soient auprès de banques islamiques ou de banques usuraires, sont des prêts du point de vue du fiqh. » (Académie internationale du fiqh, résolution 86 (9/3), Abou Dhabi, 1995)

Le raisonnement tient en trois traits : la main de la banque est une main de garantie (ḍamân), elle est obligée de restituer sur demande, et sa solvabilité ne change rien à la règle. C’est la définition du qarḍ, le prêt de consommation de 7.4a : l’emprunteur devient propriétaire de la somme et en doit l’équivalent. Le Code civil le formule pareil pour le prêt de consommation : « rendre autant de même espèce et qualité », et « l’emprunteur devient le propriétaire de la chose prêtée » (art. 1892-1893). Les deux ordres, sans se consulter, lisent ton compte de la même façon : tu es le créancier, la banque la débitrice.

La même résolution répond d’avance à l’objection : « سواء أكانت لدى البنوك الإسلامية أو البنوك الربوية » (sawâ’un kânat laday l-bunûki l-islâmiyati aw al-bunûki r-ribawiyyati), que la banque soit islamique ou usuraire, le compte à vue reste un prêt, et une banque islamique ne saurait non plus te verser d’intérêt dessus. Son alternative n’est pas un compte courant rémunéré, mais un compte d’investissement : les dépôts remis à une banque véritablement tenue à la charia, « بعقد استثمار على حصة من الربح » (bi-’aqdi stithmârin ’alâ ḥiṣṣatin mina r-ribḥ), par un contrat d’investissement à part du profit, sont un capital de muḍâraba, l’association où tu fournis l’argent et elle, le travail ; une règle essentielle y est que la banque ne garantit pas le capital. Deux logiques inversées : le prêt garantit tout sans rien gagner de plus ; l’investissement partage le profit sans garantir le capital.

Cette qualification change tout ce qui suit : un prêt n’a pas de prix, et tout surplus convenu sur un prêt est du riba (voir 7.2b).

La carte des comptes en France

La grille en main, les produits se rangent seuls.

Le compte courant. En France, il n’est presque jamais rémunéré : c’est l’outil de paiement (salaire, prélèvements, carte), ouvert par une convention de compte signée. Sur le plan du fiqh, c’est un prêt à la banque sans surplus convenu : son analyse est faite, sa licéité relève des positions rapportées plus bas.

Le compte à terme (CAT). Service-public le définit : « un compte bloqué rémunéré » où « la banque doit restituer la totalité de la somme déposée, augmentée des intérêts prévus ». Le produit est construit sur l’intérêt : c’est le prêt rémunéré par nature, le point examiné en 7.5b.

Les livrets d’épargne (Livret A, LDDS, LEP…) : des comptes disponibles rémunérés à un taux fixé par règlement. Même lecture : un prêt qui porte un surplus convenu.

Le coffre-fort loué en agence. Le cas inverse : tu ne remets rien à la banque pour qu’elle s’en serve, tu loues un espace clos où tes objets restent tiens. Une location d’espace, l’ijâra, plus une amâna de garde : le vrai dépôt, cette fois. Le fichier national Ficoba recense d’ailleurs les coffres-forts loués à côté des comptes : la loi sait les distinguer.

Virements, frais et avantages

Le virement n’est pas un transport de billets : il déplace une créance. Quand ton employeur « vire » ton salaire, sa dette envers toi passe sur la banque, qui devient débitrice à sa place. Le matn connaît ce contrat : la ḥawâla, le transfert de dette.

« رضا المحيل والمحال فقط وثبوت دين لازم » riḍâ l-muḥîli wa-l-muḥâli faqaṭ wa-thubûtu daynin lâzim « Le consentement du transférant et du transféré suffit, avec une dette ferme établie. » (Mukhtaṣar Khalîl, bâb al-ḥawâla)

Le matn ajoute que le transféré en est tenu « وإن كتابة لا عليه » (wa-in kataba lâ ’alayhi), même quand la cession se fait par écrit sans qu’il soit déjà débiteur : l’ordre de virement écrit lie la banque. Neuf siècles avant le SEPA, le mécanisme était écrit dans les manuels.

Les frais, eux, ne posent pas de problème de riba : tenue de compte, carte, virement rémunèrent des services déterminés contre un prix connu, c’est l’ijâra de 7.4. Le prix d’un service n’est pas un intérêt. Reste le cas des avantages offerts à l’ouverture (bonus, appareil, billets) : l’Académie les a examinés en 2018. Les avantages moraux, carte, relevés, priorité de service, sont admissibles ; les avantages matériels offerts sur le dépôt s’examinent comme des primes sur le prêt, ce que la règle du riba surveille (résolution 222 (6/23)).

Le compte courant, les positions rapportées

Le compte courant non rémunéré, outil de paiement du quotidien : qu’en disent les institutions ? Les positions rapportées convergent : déposer dans une banque usuraire n’est pas recommandé, mais quand aucune banque conforme n’est accessible et que l’argent doit être gardé ou que les opérations indispensables passent par elle, le compte courant sans intérêt s’admet par besoin ; le comité de fatwa d’islamweb le formule ainsi (fatwa 84007), et Diyanet, la présidence turque des affaires religieuses, juge que le compte à vue sans intérêt n’est pas de même nature que le dépôt rémunéré, tout en le trouvant peu convenable sans nécessité quand une solution licite existe (fatwas du 15/09/2020).

Et les offres du marché français qui se présentent « sans riba » ? Un repère, pas un jugement : lire qui détient l’agrément bancaire, qui garantit le capital, et ce que le produit fait de l’argent. La conformité d’un produit nommé relève de son comité charia et d’un avis qualifié, non de cette leçon.

Les intérêts eux-mêmes, ceux que verse le livret ou que prélève le découvert, ont leur leçon propre : 7.5b, les intérêts bancaires. Pour la règle du surplus sur prêt, reprendre 7.2a, la nature du riba ; pour tout le parcours, le cours de fiqh.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 8 Ton salaire arrive sur ton compte courant. Juridiquement, qu'est devenu ton argent ?
Il est gardé dans un coffre à ton nom : c'est un dépôt

Non : la banque ne conserve pas tes billets, elle les utilise. Le vrai dépôt restitue la chose même ; ton compte ne rend que l'équivalent.

Il est devenu un prêt à la banque, qui le garantit et l'utilise

C'est la qualification retenue par l'Académie internationale du fiqh (résolution 86, 1995) : « les dépôts à vue sont des prêts du point de vue du fiqh », la banque en garantissant la restitution.

Il reste ta propriété, la banque n'est qu'une gardienne

La gardienne d'un dépôt ne peut ni l'utiliser ni le prêter : le matn interdit au dépositaire de tirer profit de la chose gardée. La banque, elle, prête ton argent à d'autres.

Question 2 sur 8 Pourquoi les juristes disent-ils que le mot « dépôt » trompe, pour un compte bancaire ?
Parce que le vrai dépôt restitue la chose elle-même, pas son équivalent

La wadî'a oblige à garder et à rendre la chose : « الإيداع : توكيل بحفظ مال » (*al-îdâ'u : tawkîlun bi-ḥifẓi mâlin*). Le Code civil dit pareil : « restituer en nature » (art. 1915). Ton compte ne rend pas tes billets.

Parce que le dépôt est toujours gratuit, et la banque facture

La gratuité n'est pas le nœud : c'est la restitution de la chose même qui définit le dépôt. Une garde facturée d'un espace (le coffre-fort) existe d'ailleurs, sans que le compte en relève.

Parce que le dépôt ne concerne que les objets, jamais l'argent

L'argent peut être déposé chez un gardien fiable : le matn discute justement le cas où le dépositaire le prête ou s'en sert. Ce n'est pas la nature de l'argent qui fait le défaut, c'est l'usage que la banque en fait.

Question 3 sur 8 Ton employeur fait virer ton salaire sur ton compte. À quel contrat ce geste ressemble-t-il dans le livre ?
À une vente : la banque achète la dette de ton employeur

Non : rien ne s'achète ni ne se vend ici. La créance sur ton employeur migre simplement vers ta banque, qui devient la nouvelle débitrice.

À un dépôt : la banque reçoit l'argent en garde

Le dépôt garde la chose même ; le virement déplace une dette, pas des billets. La banque n'a rien gardé : elle s'est engagée à payer sur demande.

À une ḥawâla : le transfert d'une dette d'une responsabilité à une autre

« رضا المحيل والمحال فقط وثبوت دين لازم » (*riḍâ l-muḥîli wa-l-muḥâli faqaṭ wa-thubûtu daynin lâzim*) : le transfert de dette vaut par le consentement du transférant et du transféré, sur une dette ferme. Le virement est son écrit par excellence.

Question 4 sur 8 Ta banque te facture chaque mois des frais de tenue de compte. En fiqh, c'est ?
Le prix d'un service : une ijâra de prestations

Tenir le compte, émettre la carte, traiter les paiements sont des services déterminés contre une contrepartie connue : la structure de l'ijâra (le louage de 7.4). Le prix d'un service n'est pas du riba.

Du riba : tout prélèvement de la banque est un intérêt

Le riba est le surplus exigé sur un prêt. Un tarif attaché à un service rendu est un prix, pas un intérêt : la distinction est le cœur de la leçon.

Un dépôt : tu confies des frais à la banque

Le dépôt est une garde, pas un paiement. Les frais ne reviennent jamais : ils rémunèrent un service, ils ne confient rien.

Question 5 sur 8 On te propose un compte à terme : la banque te rendra la somme « augmentée des intérêts prévus » au bout de deux ans. Ce produit s'analyse comment ?
Un dépôt prudent : l'argent est en sécurité

La sécurité n'est pas le problème : c'est le surplus convenu. Le produit est construit sur l'intérêt, qui est précisément ce que la règle du prêt frappe.

Une location de ton argent par la banque

L'ijâra loue une jouissance (d'un bien, d'un service), non une somme. L'argent ne se loue pas : il se prête, et le prêt n'a pas de prix chez les juristes.

Un prêt rémunéré : le surplus convenu est le riba du prêt

C'est la lecture de l'Académie internationale du fiqh : les dépôts rémunérés, « à vue, à terme, sous préavis ou d'épargne, sont des prêts usuraires interdits » (résolution 86, 1995).

Question 6 sur 8 Tu loues un coffre-fort à ta banque pour y garder des bijoux. Cette fois, c'est ?
Le même prêt que le compte, mais pour des objets

Non : rien n'est prêté. Tu ne remets pas ton argent à la banque pour qu'elle s'en serve, tu loues un espace gardé où tes objets restent tiens.

Une vraie garde : la location d'un espace, plus la conservation de la chose

La banque vend une jouissance (l'espace fermé) et garde ce que tu y mets sans s'en servir : ijâra plus amâna, le schéma inverse du compte. Ficoba, le fichier national, recense d'ailleurs ces coffres à côté des comptes.

Un gage : les bijoux garantissent la location du coffre

Le gage sert une dette, pas une garde. Tes bijoux ne garantissent aucun loyer : ils sont simplement entreposés, comme la montre chez le créancier de 7.4 sauf que la destination est la garde, pas la sûreté.

Question 7 sur 8 La banque t'offre une tablette à l'ouverture de ton compte. Le regard du fiqh ?
Admissible : un cadeau est un cadeau

Un présent n'est pas automatiquement neutre : offert pour attirer un dépôt qui est un prêt, il ressemble à une prime sur le prêt, ce que la résolution 222 de l'Académie range précisément dans les avantages matériels à examiner.

Un avantage matériel sur le prêt : à examiner comme une prime de dépôt

L'Académie distingue les avantages moraux (carte, relevés, priorité de service : admissibles) des avantages matériels offerts sur le dépôt : ceux-ci s'apparentent aux primes du prêt, que la règle du riba surveille.

Du gharar : tu ne sais pas ce que vaut le cadeau

Le gharar joue quand l'objet du contrat est incertain, pas quand une prime est versée en plus. Le problème de la tablette n'est pas l'incertitude : c'est le surplus attaché au dépôt-prêt.

Question 8 sur 8 Un compte courant non rémunéré, dans un pays sans banque islamique : qu'ont rapporté les institutions consultées ?
Interdit dans tous les cas : la banque est usuraire par nature

Aucune des positions relevées ne va jusque-là : elles distinguent le compte de paiement des produits à intérêt, et relisent le besoin réel du musulman en Europe.

Permis librement : c'est un contrat comme un autre

Les positions rapportées encadrent : le compte courant se tolère par besoin, non par préférence. Diyanet le précise : le compte sans intérêt n'est « pas convenable sans nécessité quand une solution licite existe ».

Admissible par besoin, sans intérêt, quand l'alternative islamique n'existe pas

C'est la position rapportée par le comité de fatwa d'islamweb (fatwa 84007) et, dans le même esprit, par Diyanet : le compte courant non rémunéré s'admet pour la garde et les opérations indispensables. Ton cas personnel reste à poser à un savant qualifié.