7.2bBiens et transactions
Les formes du riba et son interdiction
Sommaire
La leçon précédente a posé ce que le riba est : le surplus sur la monnaie et la nourriture, ou le délai vendu comme une valeur. Celle-ci montre comment la règle s’applique : quels échanges elle frappe, ce qu’elle permet, et les habits sous lesquels le riba se cache depuis toujours. Car le riba n’est pas un péché qui s’avoue : c’est un stratagème qui s’habille en vente.
La monnaie : le même métal veut l’égalité
Les règles de la monnaie tiennent en deux lignes de la Risâla :
« وَلَا يَجُوزُ فِضَّةٌ بِفِضَّةٍ وَلَا ذَهَبٌ بِذَهَبٍ إِلَّا مِثْلًا بِمِثْلٍ يَدًا بِيَدٍ وَالْفِضَّةُ بِالذَّهَبِ رِبَا إِلَّا يَدًا بِيَدٍ » wa-lâ yajûzu fiḍḍatun bi-fiḍḍatin wa-lâ dhahabun bi-dhahabin illâ mithlan bi-mithlin yadan bi-yadin wa-l-fiḍḍatu bi-dh-dhahabi ribâ illâ yadan bi-yadin « Et l’argent contre l’argent, l’or contre l’or ne sont permis qu’égal pour égal, main à main ; et l’argent contre l’or est riba sauf main à main. » (Risâla, bâb al-buyû’)
Deux règles. Entre métaux de même genre : l’égalité de poids et l’immédiateté, ni l’une sans l’autre. Entre métaux de genres différents (or contre argent) : l’inégalité de valeur est libre, mais l’échange doit se faire main à main, sans délai. Le délai sur la monnaie, c’est vendre du temps : cent dirhams contre cent dinars payables demain, c’est prêter de la monnaie sous forme de change, et le naqd est le plus exposé des biens.
Khalîl détaille les cas : le change entre dinars et dirhams, l’achat réglé en monnaie d’une espèce absente, le paiement différé d’une somme métallique. Le principe tient : le même métal se mesure au poids, le métal croisé se prend de la main, jamais du temps.
Les denrées : jamais de délai, même entre genres
Pour la nourriture, la règle est plus stricte encore. La Risâla l’énonce :
« وَلَا يَجُوزُ طَعَامٌ بِطَعَامٍ إِلَى أَجَلٍ كَانَ مِنْ جِنْسِهِ أَوْ مِنْ خِلَافِهِ » wa-lâ yajûzu ṭa’âmun bi-ṭa’âmin ilâ ajalin kâna min jinsihi aw min khilâfih « Et la nourriture contre la nourriture n’est pas permise à terme, qu’elle soit de son genre ou d’un genre différent. » (Risâla)
Deux interdits cumulés. D’une part, le même genre veut l’égalité et l’immédiateté : blé contre blé, dattes contre dattes, orge contre orge, « مثلا بمثل، يدا بيد ». D’autre part, aucune nourriture ne se vend contre une autre à terme, même entre genres différents, même si l’échange est équitable : le blé contre l’orge payable en deux mois est riba an-nasî’a, et le prétexte de les distinguer par genre n’y change rien. La nourriture est trop vitale pour être troquée à crédit : c’est la réserve qu’on accule.
Les exceptions sont nommées par les matns : fruits, légumes, tout ce qui ne se stocke pas, s’échangent inégalement de la main à la main ; l’eau seule sort de la règle entièrement. Quant aux transformations, elles ne retirent pas le caractère de denrée : moudre, pétrir, cuire laissent le produit dans le chapitre, sauf exceptions nommées (le lupin, le nabîdh). Le blé contre la farine de blé, en revanche, est permis en clause « وجاز قمح بدقيق » : le grain et sa mouture ne sont plus le même genre, sans que la farine cesse d’être nourriture. Le fiqh regarde la nature du bien, pas son habillage de cuisine.
Le prêt : rendre l’égal, jamais davantage
Le prêt d’argent ou de denrées n’est pas interdit : c’est une œuvre de bien quand il reste désintéressé. La règle de remboursement, chez Khalîl, est précise :
« وَقَضَاءُ قَرْضٍ بِمُسَاوٍ وَأَفْضَلَ صِفَةٍ… لَا أَزِيدَ عَدَدًا أَوْ وَزْنًا » wa-qaḍâ’u qarḍin bi-musâwin wa-afḍala ṣifatin… lâ azîda ’adadan aw waznan « Et rembourser un prêt par l’égal ou le meilleur en qualité… jamais davantage en nombre ni en poids. » (Mukhtaṣar Khalîl)
On peut rendre mieux (du blé neuf pour du blé passé, des pièces plus belles) mais jamais plus : ni en nombre, ni en poids. L’« à peine un peu plus » est déjà le riba. Et le prêteur ne peut stipuler aucun profit sur son avance : le « سلف بمنفعة », le prêt assorti d’un profit, Khalîl le compte parmi les choses interdites pour suspicion, l’intérêt camouflé dans la générosité.
Les déguisements : quand la vente cache l’intérêt
Le riba ne se nomme pas : il se maquille. Khalîl consacre un passage entier aux ventes « à terme » puis à la ’îna, la vente-revente qui sert de prêt déguisé. Le principe de verrouillage est énoncé d’emblée :
« وَمُنِعَ لِلتُّهْمَةِ مَا كَثُرَ قَصْدُهُ » wa-muni’a li-t-tuhmati mâ kathura qaṣduh « Et est interdit pour suspicion ce qui est souvent destiné à cela. » (Mukhtaṣar Khalîl)
Le madhhab ne se contente pas d’interdire le résultat : il barre la route qui y mène. C’est le sadd al-dharâ’i’, la fermeture des prétextes : quand une forme sert ordinairement à fabriquer le riba, on l’interdit elle-même, avant même le fruit. Les exemples du matn sont concrets : le « بيع وسلف », la vente nouée à un prêt, la dette vendue contre dette (« بيع دين بدين »), tout ce qui reporte le paiement en en faisant une valeur. Le livre liste aussi les trois degrés de la ’îna : licite quand l’acheteur achète vraiment pour lui-même après une demande, déconseillée quand le profit est esquissé (« خذ بمائة ما بثمانين », prends à cent ce qui valait quatre-vingts), interdite quand le schéma est explicite : « اشترها لنفسك بكذا إلى أجل وأنا أبيعها منك بكذا نقدا » (ishtarihâ li-nafsika bi-kadhâ ilâ ajalin wa-anâ abî’uhâ minka bi-kadhâ naqdan), achète-la pour toi à tant à terme, je te l’achèterai à tant au comptant, le prix à terme étant plus élevé, la différence tombe comme un intérêt. La marchandise est un prête-nom ; l’intérêt est le vrai objet.
La gravité : la malédiction partagée
La faute du riba n’est pas seulement celle du prêteur. Le Prophète ﷺ a maudit la chaîne entière : celui qui consomme le riba, celui qui le fait consommer, celui qui l’écrit, ses deux témoins : « ils sont égaux » (Sahîh Muslim 1598). Et le riba figure parmi les mûbiqât, les sept péchés destructeurs rapportés par al-Bukhârî : c’est une faute qui mène à la ruine, pas un simple accroc au contrat.
La leçon suivante descendra vers une autre forme d’interdiction : le gharar, l’incertitude, les ventes interdites pour ce qu’elles vendent ou comment elles trompent. Le riba naît de la structure du prix ; le gharar naît de l’objet et de la ruse. Puis le cours 7.5 posera la question que tout lecteur européen attend : ces règles, face au compte bancaire, au crédit et à l’épargne d’aujourd’hui.
Le riba frappe le surplus sur la monnaie et la nourriture, et le délai qu’on fait payer : entre même genre, l’égalité seule est permise ; entre la monnaie et la nourriture, jamais de terme. Le prêt se rembourse de l’égal, jamais du plus ; et les formes qui habillent l’intérêt en vente sont barrées par suspicion avant d’être accomplies. La leçon précédente a posé la nature et la cause du riba ; la leçon sur les piliers du contrat de vente reste la base du chapitre ; et la page du cours de fiqh restitue le parcours entier.
