7.2aBiens et transactions
La nature du riba
Sommaire
« L’intérêt est interdit en islam. » La phrase circule partout, et elle dit vrai, mais elle dit mal : elle laisse croire que le fiqh a seulement adopté une règle bancaire, alors qu’il a défendu toute une architecture d’échanges. Le mot riba (الربا) couvre un territoire plus vaste que le guichet : le prêt qui gonfle, la monnaie vendue à terme, la denrée troquée avec du temps dedans. Cette leçon pose ce que le riba est ; la suivante montrera comment il se pratique, se déguise et s’interdit.
Le mot et sa racine
Riba vient de la racine r-b-w, croître, augmenter : le mot désigne l’accroissement lui-même, pas un taux, pas une banque, pas un contrat. Dire « riba », c’est dire le surplus qui croît sans contrepartie réelle. Et c’est ce surplus que le Coran oppose au commerce licite, dans le verset qui gouverne tout le chapitre :
« وَأَحَلَّ اللَّهُ الْبَيْعَ وَحَرَّمَ الرِّبَا » wa-aḥalla llâhu l-bay’a wa-ḥarrama r-ribâ « Allah a rendu licite le commerce et interdit l’usure. » (Coran 2:275, traduction Hamidullah)
Le commerce, le bay’, est licite parce qu’il échange une chose contre un prix, chacun supportant son risque et son travail. Le riba est la croissance sans cette contrepartie : ce qui s’ajoute à un capital par le seul écoulement du temps ou par une inégalité d’échange. L’un fait vivre les marchés ; l’autre fait vivre l’argent sur l’argent.
Le riba de la Jâhiliyya : la dette qui grossit
Les Arabes de la Jâhiliyya, l’âge pré-islamique de l’ignorance, connaissaient un riba avant la révélation, et la Risâla d’Ibn Abî Zayd le décrit en une phrase d’une simplicité glaçante :
« وَكَانَ رِبَا الْجَاهِلِيَّةِ فِي الدُّيُونِ إِمَّا أَنْ يَقْضِيهِ وَإِمَّا أَنْ يُرْبِيَ لَهُ فِيهِ » wa-kâna ribâ l-jâhiliyyati fî d-duyûni immâ an yaqḍiyahu wa-immâ an yurbiya lahu fîhi « Et le riba de la Jâhiliyya tenait aux dettes : soit le débiteur remboursait, soit on lui riba-isait. » (Risâla, bâb al-buyû’)
Le mécanisme est celui du créancier qui, à l’échéance, offre deux choix au débiteur : paie, ou laisse la dette s’accroître pour un nouveau délai. La durée devient une marchandise ; le pauvre paie pour être laissé en vie. C’est cette machine, la dette qui s’enfante elle-même, que les versets successifs sont venus éteindre, jusqu’à l’avertissement le plus dur du Coran adressé à une pratique marchande : « recevez l’annonce d’une guerre de la part d’Allah et de Son messager » (2:279).
Le riba des échanges : le surplus et le délai
Le fiqh ne s’est pas arrêté à la dette. Khalîl ouvre le sujet par une phrase dense :
« وَحُرِّمَ فِي نَقْدٍ وَطَعَامٍ رِبَا فَضْلٍ وَنَسَأٍ » wa-ḥurrima fî naqdin wa-ṭa’âmin ribâ faḍlin wa-nasâ’ « Et sont interdits dans la monnaie et la nourriture le riba de surplus et le riba de délai. » (Mukhtaṣar Khalîl, bâb al-buyû’)
Deux formes de riba frappent les échanges. Le riba al-faḍl, le riba de surplus : échanger une quantité de blé contre davantage de blé, ou une somme d’argent contre plus d’argent du même métal, c’est se faire payer pour du vide. Le riba an-nasî’a, le riba de délai : remettre le paiement d’un échange de monnaie ou de nourriture à plus tard, c’est vendre du temps, et le temps n’a pas de contrepartie dans la balance. Les deux portent le même nom parce qu’ils produisent le même mal : un accroissement né sans travail, sans risque, sans marchandise.
Les biens visés : la monnaie et la nourriture
Le matn borne la règle à deux familles de biens. Le naqd (نقد), l’or et l’argent, la monnaie qui sert de mesure à tous les prix. Le ṭa’âm (طعام), la nourriture qui se stocke : grains, fruits secs, viandes, condiments, tout ce que les maisons thésaurisent. Le hadith rapporté par Muslim en nomme six types (or, argent, blé, orge, dattes, sel), échangés « مثلا بمثل، سواء بسواء، يدا بيد », égal pour égal, même pour même, main à main.
Pourquoi ces deux familles-là ? Parce qu’elles sont ce que l’homme accumule et ce qui mesure tout le reste. La monnaie évalue les marchandises ; la nourriture stockée soutient la vie quand les récoltes font défaut. En frappant le surplus sur ces deux piliers, le fiqh frappe le gain qui s’appuie sur la faim ou sur le besoin de numéraire : le pire endroit pour extorquer.
La cause des denrées : se nourrir, se stocker
Qu’est-ce qui fait qu’un aliment tombe sous la règle ? Le matn le dit par la ’illa, la cause :
« عِلَّةُ طَعَامِ الرِّبَا اِفْتِيَاتٌ وَادِّخَارٌ » ’illatu ṭa’âmi r-ribâ iftiyâtun wa-ddikhâr « La cause du riba des denrées est de se nourrir et de se stocker. » (Mukhtaṣar Khalîl)
Le commentaire en donne deux lectures : iftiyât et iddikhâr, être mangé et être mis en réserve, ou « لغلبة العيش » (li-ghalabati l-’aysh), la prééminence de la subsistance. Un fruit vert qu’on mange au marché, un légume qui se gâte : ils échappent à la règle parce qu’on ne les entasse pas. Le grain, la datte sèche, la viande conservée : ils entrent sous la règle parce qu’on les serre pour demain. Le fiqh ne défend pas le repas ; il défend le grenier.
Pourquoi une telle gravité
Le riba n’est pas une faute parmi d’autres dans le Coran : c’est la seule faute de transaction que Dieu sanctionne d’une annonce de guerre. Le texte y revient quatre fois : « Ne pratiquez pas l’usure en multipliant démesurément votre capital » (3:130) nomme le mécanisme même de la dette qui se double ; « Tout ce que vous donnerez à usure pour augmenter vos biens aux dépens des biens d’autrui ne les accroît pas auprès d’Allah » (30:39) oppose l’accroissement humain à la bénédiction divine ; « Et si vous vous repentez, vous aurez vos capitaux. Vous ne léserez personne, et vous ne serez point lésés » (2:279) rend le capital, pas le surplus ; « Allah anéantit l’intérêt usuraire et fait fructifier les aumônes » (2:276) fait du riba et de la zakât les deux pôles opposés de la circulation des biens, l’un qui assèche, l’autre qui féconde.
Ce que le riba promet à son pratiquant, du gain sans risque, est exactement ce que le commerce refuse : l’acheteur de blé supporte le blé, le vendeur d’étoffe porte l’étoffe, chacun tient sa part du monde. Le riba découple l’argent du monde : il croît pendant que rien ne se passe. C’est pourquoi la loi n’en fait pas une tricherie à corriger mais un ordre à détruire. La leçon suivante montrera comment ce principe s’applique : quels échanges sont ribawi, quels stratagèmes les habillaient en vente, et pourquoi le madhhab les barre par suspicion avant même qu’ils ne produisent leur fruit.
Repère juridique en France
Encadré séparé du fiqh : ce qui suit relève du droit français, pas de la règle religieuse.
Le mot français « usure » désigne un prêt consenti au-delà d’un taux plafond : le taux de l’usure, taux d’intérêt maximal que le prêteur a le droit d’appliquer, fixé chaque trimestre par la Banque de France sous l’autorité du Code de la consommation. En dessous du seuil, l’intérêt du prêt est parfaitement légal. Le fiqh ne connaît pas ce fonctionnement : pour lui, tout surplus stipulé sur un prêt, à n’importe quel taux, est riba. La notion française est donc plus étroite et fondée sur le seuil ; la notion religieuse est absolue et fondée sur la structure. Quand le cours 7.5 rencontrera les banques modernes, ce sera sur cette différence de nature que portera la question.
Le riba est le surplus sur la monnaie et la nourriture, ou le délai vendu dans l’échange : il naît de la dette jâhiliyya qui s’accroît d’elle-même, et il frappe les deux choses que l’homme thésaurise, le prix et la réserve. Le Coran lui déclare la guerre parce qu’il fait croître l’argent sans rien échanger au monde. La leçon suivante montre comment la règle s’applique et comment on la contourne ; la leçon sur la formation de la vente a posé ce que le bay’ est ; et la page du cours de fiqh restitue le parcours entier.
