7.2aBiens et transactions

La nature du riba

Volet 3 sur 13 · Biens et transactions

Sommaire

« L’intérêt est interdit en islam. » La phrase circule partout, et elle dit vrai, mais elle dit mal : elle laisse croire que le fiqh a seulement adopté une règle bancaire, alors qu’il a défendu toute une architecture d’échanges. Le mot riba (الربا) couvre un territoire plus vaste que le guichet : le prêt qui gonfle, la monnaie vendue à terme, la denrée troquée avec du temps dedans. Cette leçon pose ce que le riba est ; la suivante montrera comment il se pratique, se déguise et s’interdit.

Le mot et sa racine

Riba vient de la racine r-b-w, croître, augmenter : le mot désigne l’accroissement lui-même, pas un taux, pas une banque, pas un contrat. Dire « riba », c’est dire le surplus qui croît sans contrepartie réelle. Et c’est ce surplus que le Coran oppose au commerce licite, dans le verset qui gouverne tout le chapitre :

« وَأَحَلَّ اللَّهُ الْبَيْعَ وَحَرَّمَ الرِّبَا » wa-aḥalla llâhu l-bay’a wa-ḥarrama r-ribâ « Allah a rendu licite le commerce et interdit l’usure. » (Coran 2:275, traduction Hamidullah)

Le commerce, le bay’, est licite parce qu’il échange une chose contre un prix, chacun supportant son risque et son travail. Le riba est la croissance sans cette contrepartie : ce qui s’ajoute à un capital par le seul écoulement du temps ou par une inégalité d’échange. L’un fait vivre les marchés ; l’autre fait vivre l’argent sur l’argent.

Le riba de la Jâhiliyya : la dette qui grossit

Les Arabes de la Jâhiliyya, l’âge pré-islamique de l’ignorance, connaissaient un riba avant la révélation, et la Risâla d’Ibn Abî Zayd le décrit en une phrase d’une simplicité glaçante :

« وَكَانَ رِبَا الْجَاهِلِيَّةِ فِي الدُّيُونِ إِمَّا أَنْ يَقْضِيهِ وَإِمَّا أَنْ يُرْبِيَ لَهُ فِيهِ » wa-kâna ribâ l-jâhiliyyati fî d-duyûni immâ an yaqḍiyahu wa-immâ an yurbiya lahu fîhi « Et le riba de la Jâhiliyya tenait aux dettes : soit le débiteur remboursait, soit on lui riba-isait. » (Risâla, bâb al-buyû’)

Le mécanisme est celui du créancier qui, à l’échéance, offre deux choix au débiteur : paie, ou laisse la dette s’accroître pour un nouveau délai. La durée devient une marchandise ; le pauvre paie pour être laissé en vie. C’est cette machine, la dette qui s’enfante elle-même, que les versets successifs sont venus éteindre, jusqu’à l’avertissement le plus dur du Coran adressé à une pratique marchande : « recevez l’annonce d’une guerre de la part d’Allah et de Son messager » (2:279).

Le riba des échanges : le surplus et le délai

Le fiqh ne s’est pas arrêté à la dette. Khalîl ouvre le sujet par une phrase dense :

« وَحُرِّمَ فِي نَقْدٍ وَطَعَامٍ رِبَا فَضْلٍ وَنَسَأٍ » wa-ḥurrima fî naqdin wa-ṭa’âmin ribâ faḍlin wa-nasâ’ « Et sont interdits dans la monnaie et la nourriture le riba de surplus et le riba de délai. » (Mukhtaṣar Khalîl, bâb al-buyû’)

Deux formes de riba frappent les échanges. Le riba al-faḍl, le riba de surplus : échanger une quantité de blé contre davantage de blé, ou une somme d’argent contre plus d’argent du même métal, c’est se faire payer pour du vide. Le riba an-nasî’a, le riba de délai : remettre le paiement d’un échange de monnaie ou de nourriture à plus tard, c’est vendre du temps, et le temps n’a pas de contrepartie dans la balance. Les deux portent le même nom parce qu’ils produisent le même mal : un accroissement né sans travail, sans risque, sans marchandise.

Les biens visés : la monnaie et la nourriture

Le matn borne la règle à deux familles de biens. Le naqd (نقد), l’or et l’argent, la monnaie qui sert de mesure à tous les prix. Le ṭa’âm (طعام), la nourriture qui se stocke : grains, fruits secs, viandes, condiments, tout ce que les maisons thésaurisent. Le hadith rapporté par Muslim en nomme six types (or, argent, blé, orge, dattes, sel), échangés « مثلا بمثل، سواء بسواء، يدا بيد », égal pour égal, même pour même, main à main.

Pourquoi ces deux familles-là ? Parce qu’elles sont ce que l’homme accumule et ce qui mesure tout le reste. La monnaie évalue les marchandises ; la nourriture stockée soutient la vie quand les récoltes font défaut. En frappant le surplus sur ces deux piliers, le fiqh frappe le gain qui s’appuie sur la faim ou sur le besoin de numéraire : le pire endroit pour extorquer.

La cause des denrées : se nourrir, se stocker

Qu’est-ce qui fait qu’un aliment tombe sous la règle ? Le matn le dit par la ’illa, la cause :

« عِلَّةُ طَعَامِ الرِّبَا اِفْتِيَاتٌ وَادِّخَارٌ » ’illatu ṭa’âmi r-ribâ iftiyâtun wa-ddikhâr « La cause du riba des denrées est de se nourrir et de se stocker. » (Mukhtaṣar Khalîl)

Le commentaire en donne deux lectures : iftiyât et iddikhâr, être mangé et être mis en réserve, ou « لغلبة العيش » (li-ghalabati l-’aysh), la prééminence de la subsistance. Un fruit vert qu’on mange au marché, un légume qui se gâte : ils échappent à la règle parce qu’on ne les entasse pas. Le grain, la datte sèche, la viande conservée : ils entrent sous la règle parce qu’on les serre pour demain. Le fiqh ne défend pas le repas ; il défend le grenier.

Pourquoi une telle gravité

Le riba n’est pas une faute parmi d’autres dans le Coran : c’est la seule faute de transaction que Dieu sanctionne d’une annonce de guerre. Le texte y revient quatre fois : « Ne pratiquez pas l’usure en multipliant démesurément votre capital » (3:130) nomme le mécanisme même de la dette qui se double ; « Tout ce que vous donnerez à usure pour augmenter vos biens aux dépens des biens d’autrui ne les accroît pas auprès d’Allah » (30:39) oppose l’accroissement humain à la bénédiction divine ; « Et si vous vous repentez, vous aurez vos capitaux. Vous ne léserez personne, et vous ne serez point lésés » (2:279) rend le capital, pas le surplus ; « Allah anéantit l’intérêt usuraire et fait fructifier les aumônes » (2:276) fait du riba et de la zakât les deux pôles opposés de la circulation des biens, l’un qui assèche, l’autre qui féconde.

Ce que le riba promet à son pratiquant, du gain sans risque, est exactement ce que le commerce refuse : l’acheteur de blé supporte le blé, le vendeur d’étoffe porte l’étoffe, chacun tient sa part du monde. Le riba découple l’argent du monde : il croît pendant que rien ne se passe. C’est pourquoi la loi n’en fait pas une tricherie à corriger mais un ordre à détruire. La leçon suivante montrera comment ce principe s’applique : quels échanges sont ribawi, quels stratagèmes les habillaient en vente, et pourquoi le madhhab les barre par suspicion avant même qu’ils ne produisent leur fruit.

Repère juridique en France

Encadré séparé du fiqh : ce qui suit relève du droit français, pas de la règle religieuse.

Le mot français « usure » désigne un prêt consenti au-delà d’un taux plafond : le taux de l’usure, taux d’intérêt maximal que le prêteur a le droit d’appliquer, fixé chaque trimestre par la Banque de France sous l’autorité du Code de la consommation. En dessous du seuil, l’intérêt du prêt est parfaitement légal. Le fiqh ne connaît pas ce fonctionnement : pour lui, tout surplus stipulé sur un prêt, à n’importe quel taux, est riba. La notion française est donc plus étroite et fondée sur le seuil ; la notion religieuse est absolue et fondée sur la structure. Quand le cours 7.5 rencontrera les banques modernes, ce sera sur cette différence de nature que portera la question.

Le riba est le surplus sur la monnaie et la nourriture, ou le délai vendu dans l’échange : il naît de la dette jâhiliyya qui s’accroît d’elle-même, et il frappe les deux choses que l’homme thésaurise, le prix et la réserve. Le Coran lui déclare la guerre parce qu’il fait croître l’argent sans rien échanger au monde. La leçon suivante montre comment la règle s’applique et comment on la contourne ; la leçon sur la formation de la vente a posé ce que le bay’ est ; et la page du cours de fiqh restitue le parcours entier.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 8 Que signifie le mot riba littéralement ?
Le vol ou le vol qualifié

Le riba n'est pas le vol : il peut s'accomplir entre deux parties qui consentent et qui croient faire une affaire. Sa racine signifie croître, augmenter : c'est le surplus, pas le pillage.

Le prêt entre particuliers

Le prêt n'est pas un riba en soi : c'est le surplus stipulé sur le prêt qui le devient. Le mot ne désigne ni l'opération ni l'emprunteur, mais l'accroissement injustifié.

L'augmentation, le surplus

Le mot vient de la racine r-b-w, croître et augmenter. Le riba est le surplus coupé de toute contrepartie réelle : ce qui croît sans avoir été acheté, ni travaillé, ni risqué.

Question 2 sur 8 Sur quoi portait le riba de la Jâhiliyya, selon la Risâla ?
Sur les marchandises de première nécessité

Non : le riba de la Jâhiliyya ne portait pas sur les denrées échangées mais sur les dettes. C'est le riba des échanges (surplus et délai) que les textes ont ajouté ensuite.

Sur les dettes : le débiteur remboursait ou voyait sa dette grossir

La Risâla l'écrit : « كان ربا الجاهلية في الديون » (*kâna ribâ l-jâhiliyyati fî d-duyûn*) : le riba de la Jâhiliyya tenait aux dettes. À l'échéance, on donnait le choix : rembourser ou voir la somme s'accroître.

Sur les immeubles et les terres agricoles

Ni terres ni immeubles : l'opération décrite est celle du créancier qui, à l'échéance d'une dette, la majore si elle n'est pas payée. Le bien échangé, lui, relèvera d'une autre forme de riba.

Question 3 sur 8 Quelle différence entre le riba al-faḍl et le riba an-nasî'a ?
Le faḍl est le surplus de quantité, le nasî'a le délai de paiement

Khalîl les nomme ensemble : « ربا فضل ونسا » (*ribâ faḍl wa-nasâ'*). Le riba de surplus : donner davantage dans l'échange. Le riba de délai : le temps même devient une valeur qu'on vend.

Le faḍl est licite, le nasî'a interdit

Les deux sont interdits : le matn les nomme ensemble dans l'interdiction. Le surplus injustifié et le délai vendu sont les deux visages d'une même défense.

Le faḍl concerne la monnaie, le nasî'a les denrées

Ce n'est pas le partage par nature de bien : c'est le partage par mécanisme. Le surplus et le délai peuvent tous deux frapper la monnaie comme les denrées.

Question 4 sur 8 Quelles familles de biens la règle du riba vise-t-elle chez Khalîl ?
Tous les biens, sans exception

Non : le matn borne l'interdiction à deux familles. Beaucoup d'échanges inégaux restent licites, comme le montre la vente de fruits non stockables ou de marchandises non alimentaires.

Seulement les denrées agricoles

La monnaie y est pour moitié : or et argent relèvent de la règle au même titre que les grains et la viande. Oublier le naqd, c'est oublier la moitié du chapitre.

La monnaie (or, argent) et la nourriture stockable

« في نقد وطعام » (*fî naqdin wa-ṭa'âm*) : le naqd, l'or et l'argent monnayés, et le ṭa'âm, la nourriture. Ce sont les deux choses qu'on thésaurise : le prix et la subsistance.

Question 5 sur 8 Pourquoi l'or et l'argent sont-ils visés par le riba ?
Parce qu'ils sont la mesure des prix, la monnaie qui sert à tout acheter

L'or et l'argent ne se mangent pas : ils évaluent les autres biens. Leur surplus n'a pas d'objet naturel, ce qui en fait le lieu parfait du gain sans contrepartie.

Parce qu'ils sont rares et précieux

La rareté n'est pas la cause juridique : le cuivre est plus rare que certains aliments, il n'est pas ribawi. Ce qui compte, c'est la fonction d'étalon monétaire.

Parce que les païens les vénéraient

Le fiqh ne raisonne pas par ce motif : la cause est économique, pas cultuelle. L'or et l'argent sont visés parce qu'ils fixent la valeur de toute chose vendue.

Question 6 sur 8 Quelle est la 'illa (la cause) du riba des denrées, selon le matn ?
Leur prix élevé sur les marchés

Le prix ne fait pas la règle : des dattes chères et du sel bon marché sont soumis au même riba. Le matn donne une autre clef, portée par la fonction de la nourriture.

Se nourrir et se stocker, ou la prééminence de la subsistance

Khalîl écrit « افتيات وادخار » (*iftiyâtan wa-ddikhâr*) : être mangé et être mis en réserve, avec une lecture alternative, « لغلبة العيش » (*li-ghalabati l-'aysh*), la prééminence de la subsistance. Deux lectures du même constat : la nourriture qu'on accumule.

Leur origine animale ou végétale

L'origine importe peu : la liste du matn mêle grains, fruits secs et viandes. Ce qui les regroupe, c'est leur rôle de réserves, non leur règne biologique.

Question 7 sur 8 En quoi le riba se distingue-t-il de l'« usure » du droit français ?
C'est la même notion sous deux noms

Le droit français punit l'usure comme un taux excessif, fixé au-delà d'un seuil légal. Le fiqh ne connaît pas ce seuil : tout surplus stipulé, même faible, tombe sous le riba.

Le riba frappe tout surplus stipulé, l'usure seulement le taux excessif

L'usure française suppose un taux qui dépasse un plafond officiel ; en dessous, l'intérêt est licite. Le riba est absolu : le surplus convenu sur un prêt, à 1% comme à 40%, est le même en nature.

L'usure concerne les banques, le riba les particuliers

Ce n'est pas une différence de sujet mais de nature : l'usure est un crime de taux, le riba un crime de structure. Un particulier prêtant à intérêt commet un riba, pas une usure au sens légal.

Question 8 sur 8 Quelle sentence le Coran attache-t-il au refus de renoncer au riba ?
Une amende à payer aux pauvres

Le Coran ne parle pas d'amende : il parle d'une déclaration. Le refus de quitter le riba vaut au pratiquant « l'annonce d'une guerre de la part d'Allah et de Son messager » (2:279).

La simple perte de la réputation

Le texte va bien au-delà du déshonneur social : il promet une hostilité divine. Aucune faute de transaction n'est menacée d'un pareil sort, ce qui mesure la gravité du riba.

L'annonce d'une guerre de la part d'Allah et de Son messager

« فَأْذَنُوا بِحَرْبٍ مِنَ اللَّهِ وَرَسُولِهِ » (*fa'dhanû bi-ḥarbin mina llâhi wa-rasûlih*) (2:279) : c'est la seule faute du Coran sanctionnée ainsi. Le riba est traité comme une guerre économique déclarée à la justice même.