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Les fondements de la voie : l’invocation

L’invocation

Texte écrit par un collectif de disciples de la voie Qadiriya Boutchichia

L’invocation, dhikr, est le moyen privilégié pour polir et purifier le cœur.

Le terme de dhikr, qui est employé le plus souvent pour désigner l’invocation de Dieu, est un nom verbal tiré de la racine arabe dhakara, qui signifie : se rappeler quelque chose, faire mémoire, se ressouvenir, se rappeler souvent. Le contraire du dhikr est donc l’oubli : notre ego, dans sa tendance à s’affirmer comme une entité autonome, est enclin à oublier, ou même à nier, l’existence de son Créateur. Comme un antidote face à cette négligence, voire cette illusion de l’ego, le dhikr est mention de Dieu, souvenir de Dieu, et prise de conscience toujours plus profonde de sa Présence : on se remémore une chose après l’avoir oubliée, et on en fait mémoire par la langue et le cœur.

Face à la négligence et à la distraction, qui sont notre lot quotidien, et que la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui encourage largement, l’invocation se présente comme un moyen de concentration et de ressourcement, pour un retour au centre de notre être. Elle est également une source de contemplation, qui permet de nourrir nos actions. L’invocation a vocation à s’installer dans la vie de l’aspirant soufi, et à devenir une permanence, au-delà de tous les changements extérieurs inhérents à notre condition humaine. Elle permet d’en retrouver le sens profond. Elle est le fil conducteur qui en relie les différents instants, tout en les chargeant d’une intensité particulière. Un adage soufi recommande d’être constamment « extérieurement avec les hommes, et intérieurement avec Dieu ». Le dhikr peut être pratiqué à tout moment. Il nourrit notre cœur. Pour cette raison, il peut être considéré comme le « carburant » du disciple dans son cheminement spirituel, comme sa soif de Dieu est son « moteur ».

En revivifiant notre cœur, le dhikr nous permet de nous libérer de nos passions égotiques. Car comme l’indiquait le maître Sidi Hamza al Qaqiri Boutchich (1922-2017), « Tout homme est esclave de quelque chose, sauf les hommes libres intérieurement. Invoquez Dieu pour que vous deveniez libres ». Le dhikr est le moment privilégié de l’enseignement du guide spirituel, le point de contact, le lien qui lui permet de nous guider. Le dhikr est comme une gomme qui efface les maladies du cœur. Il convient donc de le pratiquer le plus souvent possible, et surtout de manière régulière. Peu à peu, le dhikr va devenir omniprésent dans la vie du disciple, comme Celui dont il se souvient.

Le wird est l’ensemble des litanies que reçoit le disciple de son maître spirituel, lorsqu’il s’engage dans la voie soufie. Les invocations qui composent le wird sont généralement des versets coraniques, des demandes de pardon (istighfar), des Noms divins, et certaines prières sur le Prophète, pour un nombre et dans un ordre donnés. Sachant qu’il existe un secret particulier dans le nombre, un chapelet est utilisé pour compter le nombre exact de récitations effectuées. C’est le Guide, et lui seul, qui décide de la composition du wird.

Le disciple est appelé à la pratique régulière de son wird, le plus souvent matin et soir, suivant les conseils qui lui ont été donnés à ce sujet. C’est un des moyens de l’éducation spirituelle. Les premiers fruits obtenus grâce à cette discipline et à cette persévérance sont le plus souvent un sentiment de paix et de sérénité, ainsi qu’une conviction quant à l’authenticité de la Voie. Le Cheikh insiste sur le fait de ne pas interrompre le wird, car c’est véritablement l’attache spirituelle qui le relie à son disciple.

Parmi les invocations qui composent le wird, le dhikr individuel consiste aussi en la récitation de la formule la ilaha illa Llah. Cette formule, qui est centrale en islam, consiste à affirmer l’unicité divine, et signifie littéralement « Il n’y a de dieu que Dieu ». Il n’y a pas de dieux (la ilaha) : toutes les choses auxquelles nous prêtons l’être et l’existence ne sont que par Dieu ; si ce n’est [Le] Dieu (illa Llah) : la seule Réalité est Dieu. C’est là l’essence même du monothéisme. De la même manière que le Prophète (PSL) a détruit les idoles qui occupaient le temple de la Mecque pour rétablir le culte du Dieu unique, il s’agit donc de détruire toutes les idoles intérieures qui nous occupent et qui nous font agir (l’argent, la gloire, le pouvoir, …) afin d’affirmer l’absolue Présence divine. Le disciple s’efforce de faire taire son ego, pour agir non plus en fonction de ses passions ou du regard des autres, mais en fonction du regard de Dieu fixé sur lui. Au lieu de courir sans cesse d’un désir à l’autre, ou bien d’une créature à une autre, il s’attache à reconnaître la présence du Créateur, et à diriger toute son énergie vers Lui seul.

L’expérience montre qu’au début du cheminement spirituel, l’âme peut parfois fuir le dhikr, et particulièrement la récitation du la ilaha illa Llah. Comme le dit l’adage populaire, « Celui qui veut le miel doit se préparer à la piqûre des abeilles ». L’ego se révolte contre ce qui va à l’encontre de ses passions, et de son autorité sur nous. Pour reprendre les mots de Sidi Hamza,  « le dhikr fait disparaître progressivement les désirs et les pensées impures, de la même manière que des chasseurs qui se rendent chaque matin dans la forêt et qui tirent des coups de fusil : au début, tous les animaux, apeurés, s’enfuient en entendant les coups de feu; puis, ils reviennent un peu plus tard dans la journée. Mais les animaux, lorsqu’ils constatent que les chasseurs reviennent tous les jours, finissent peu à peu par changer d’endroit ». Il convient donc d’être régulier et de persévérer dans son dhikr. Comme l’indique une sapience de Ibn Ata Allah : « N’abandonne pas le dhikr, parce que tu n’y es pas présent à Dieu. Car la négligence du dhikr est pire qu’une négligence dans le dhikr. Il se peut que Dieu t’élève d’un dhikr fait avec négligence à un autre fait avec vigilance, et de celui-ci, à un autre où tu Lui deviens présent, et de celui-ci encore, à un autre où tu deviens absent à tout ce qui n’est pas l’objet de ton dhikr : « Et cela pour Dieu n’est point difficile » ».

Il est possible que la pratique du dhikr provoque chez le disciple certains états spirituels. Ces états sont liés au fait que notre cœur a perdu l’habitude de la lumière divine. Il est comme une chambre sombre, entourée d’une couche de rouille qui l’isole de cette lumière. Il suffit que la rouille se détache en un seul endroit, grâce au patient travail de polissage effectué par le dhikr, pour que la lumière divine envahisse le cœur, submergeant tout sur son passage. Lorsqu’elle survient, la chambre du cœur tout entière s’illumine soudainement, et le disciple ressent une intense saveur, qui peut parfois provoquer chez lui des réactions corporelles comme des cris, des pleurs, des rires, ou de brusques mouvements des membres. L’origine de ces phénomènes est réellement divine, et donc lumineuse. Dans ce sens, il est recommandé de les accueillir avec gratitude. Souvent, ces états spirituels (ahwal) permettent aussi au disciple de vérifier de manière très concrète le caractère vivant et opératif de la Voie, et dans ce sens on dit qu’ils sont un peu comme les bonbons que l’on donne aux enfants. Mais si la source de ces dons est essentielle, les phénomènes extérieurs qu’elle provoque restent secondaires, et il est recommandé de ne pas s’y attacher ni de les rechercher.

En tant que moyen d’accès à la Présence divine, la pratique du dhikr est donc tout à fait centrale dans la voie soufie, puisqu’il s’agit d’un moyen privilégié pour purifier notre cœur et nous libérer de nos passions, en retrouvant peu à peu la perception de l’activité permanente de Dieu en toute chose. Dans ce sens, certains parlent du dhikr comme d’un miel délicieux. « L’homme heureux dans ce monde est celui qui est orienté vers Dieu et qui invoque Dieu. Le dhakir [l’invocateur] est heureux, car tout ce qui lui arrive est dicté par Dieu. Tout ce qu’il fait, il le fait au nom de Dieu. Et Dieu ne fait que le bien » (Sidi Hamza).

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