5.5Le pèlerinage (hajj)
La visite de Médine : le chemin du salâm
Sommaire
Les rites sont accomplis, la désacralisation a rendu ses gestes au pèlerin, et le car reprend la route, vers le nord cette fois. Médine n’est pas une option touristique greffée au programme : c’est une visite à part entière, avec son statut, ses convenances et ses bornes. Cette leçon donne le parcours tel que les malikites l’ordonnent, de l’entrée de la ville jusqu’aux adieux.
Ce qu’est la visite : ni rite du hajj, ni option neutre
Premier point à tenir ferme, parce que la littérature francophone le brouille : la visite de Médine ne fait pas partie du pèlerinage. Ni pilier, ni condition, ni obligation : le hajj accompli est complet sans elle, et celui qui repart directement n’a rien manqué à son rite.
Mais côté mérite, l’échelle s’inverse. Qâdî ‘Iyâd ouvre son chapitre de la ziyâra dans al-Shifâ’ par une phrase qui dit tout :
« وَزِيَارَةُ قَبْرِهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ سُنَّةٌ مِنْ سُنَنِ الْمُسْلِمِينَ مُجْمَعٌ عَلَيْهَا وَفَضِيلَةٌ مَرْغَبٌ فِيهَا » wa-ziyâratu qabrihî ṣallâ-Llâhu ’alayhi wa-sallam sunnatun min sunani-l-muslimîna mujma’un ’alayhâ wa-faḍîlatun murghabun fîhâ « La visite de son tombeau ﷺ est une sunna des musulmans, sur laquelle ils sont d’accord, un mérite vers lequel on est encouragé. »
Al-Jazîrî le confirme côté juridique : la visite du tombeau de l’Élu ﷺ compte « parmi les plus éminents actes de proximité » (min ajalli-l-qurab).
Deuxième point : le voyage lui-même. Le hadith le plus cité fixe la licence :
« لَا تُشَدُّ الرِّحَالُ إِلَّا إِلَى ثَلَاثَةِ مَسَاجِدَ مَسْجِدِي هَذَا وَمَسْجِدِ الْحَرَامِ وَمَسْجِدِ الْأَقْصَى » lâ tushaddu-r-riḥâlu illâ ilâ thalâthati masâjid : masjidî hâdhâ wa-masjidi-l-ḥarâm wa-masjidi-l-aqṣâ « On ne serre les bagages que vers trois mosquées : ma mosquée-ci, la mosquée sacrée, et la mosquée al-Aqṣâ. » (Muslim, no 1397a)
Lecture malikite : on se rend à Médine pour sa mosquée prophétique, et la visite du tombeau en est le cœur. Les responsa de Mālik traitent la station comme l’acte attendu du voyageur qui arrive ou qui repart.
Avant d’entrer : l’arrivée
Le chemin se prépare. Al-Jazîrî ordonne l’arrivée : multiplier la ṣalât et le salâm sur le Prophète ﷺ en route, entrer dans la ville dans ses meilleurs habits, le cœur humble. À l’approche, le ghushl se fait comme pour la janâba ; on s’apprête, car on vient à la ville du Choisi. Précision de route au passage : il n’y a pas d’iḥrâm à Médine. La sacralisation ne concerne que les rites de La Mecque, et celui qui repartira vers la ville sacrée pour les rites, Médinois compris, se placera en iḥrâm à Dhû l-Ḥulayfa, le mîqât des gens de Médine.
Dans la mosquée : les premiers gestes
On entre du pied droit, comme dans toute mosquée, et le Shifâ’ donne le mot de passe : « اللهم افتح لي أبواب رحمتك », Allâhumma-ftaḥ lî abwâba raḥmatik, « ô mon Dieu, ouvre-moi les portes de Ta miséricorde », précédé de la ṣalât sur le Prophète ﷺ. Puis deux rak’ât, de préférence dans la Rawḍa : l’« Utbiyya fait prier avant de saluer. Le mot même du Prophète ﷺ nomme l’endroit : « ما بين بيتي ومنبري روضة من رياض الجنة », mâ bayna baytî wa-minbarî rawḍatun min riyâḍi-l-jannah, « entre ma maison et ma chaire, un jardin parmi les jardins du Paradis » (al-Bukhârî, no 1196). Le sol que l’on foule entre la ḥujra (la chambre noble) et le minbar est un jardin donné d’avance.
Et le multiplicateur :
« صَلَاةٌ فِي مَسْجِدِي هَذَا خَيْرٌ مِنْ أَلْفِ صَلَاةٍ فِيمَا سِوَاهُ إِلَّا الْمَسْجِدَ الْحَرَامَ » ṣalâtun fî masjidî hâdhâ khayrun min alfi ṣalâtin fî-mâ siwâh illâ-l-masjida-l-ḥarâm « Une prière dans ma mosquée-ci vaut mieux que mille prières en dehors d’elle, hormis la mosquée sacrée. » (al-Bukhârî, no 1190)
La mosquée sacrée reste au-dessus, cent mille (Ibn Mâja, no 1406). Le séjour médinois s’organise sur cette échelle : al-Jazîrî recommande de prier toutes les prières du séjour dans la mosquée, et l’« Utbiyya donne le lieu le plus aimé des prières surérogatoires (tanafful) : le muṣallâ (l’emplacement de prière) du Prophète ﷺ, près de la colonne parfumée.
La station au tombeau : adab du salâm
Voici le moment que le voyageur attendait. Le Shifâ’ consigne la posture malikite, transmise par le Mabsûṭ de Mālik :
« يَقِفُ وَوَجْهُهُ إِلَى الْقَبْرِ لَا إِلَى الْقِبْلَةِ وَيَدْنُو وَيُسَلِّمُ وَلَا يَمَسُّ الْقَبْرَ بِيَدِهِ » yaqifu wa-wajhuhu ilâ-l-qabri lâ ilâ-l-qiblati wa-yadnû wa-yusallimu wa-lâ yamassu-l-qabra bi-yadih « Il se tient, le visage vers le tombeau et non vers la qibla ; il s’approche, il salue, et il ne touche pas le tombeau de sa main. »
On salue le Prophète ﷺ face à lui, d’une voix basse et d’un cœur humble : « السلام عليك أيها النبي ورحمة الله وبركاته », as-salâmu ’alayka ayyuhâ-n-nabiyyu wa-raḥmatu-Llâhi wa-barakâtuh, « la paix sur toi, ô Prophète, la miséricorde d’Allah et Ses bénédictions ». Al-Jazîrî y joint l’attestation : « أشهد أنك رسول الله فقد بلغت الرسالة وأديت الأمانة ونصحت الأمة », ashhadu annaka rasûlu-Llâhi fa-qad ballaghta-r-risâlata wa-addayta-l-amânata wa-naṣaḥta-l-ummah, « j’atteste que tu es le Messager d’Allah : tu as transmis le message, acquitté le dépôt, conseillé la communauté ». Puis on salue Abû Bakr, puis ’Umar, dont les tombes jouxtent la sienne.
Pour sa propre demande, l’école change de scène. Mālik le dit au verbatim, rapporté par le même livre : « je ne vois pas que l’on se tienne au tombeau du Prophète ﷺ pour implorer ; il salue et il s’en va ». Le du’â personnel se fait ailleurs dans la mosquée, face à la qibla.
Une phrase pour le terrain : les écoles ordonnent la station différemment, posture, gestes et formules varient. Sur place, tu verras des fidèles d’autres rites se placer autrement : pas de surprise, et pas de dispute. Le salâm est un lieu de courtoisie, pas de controverse.
Deux gardes-fous de Mālik bornent l’adab. Le premier concerne l’endroit : on ne se colle pas au tombeau. Le Compagnon qui posait la main le faisait sur la rummâna, le reste du tronc de palmier du minbar, un vestige vénéré, pas sur le tombeau ; les maîtres médinois cités par Qâdî ‘Iyâd ont toujours refusé qu’on s’agrippe au tombeau lui-même. Le second concerne les gens : les résidents ne sont pas tenus de s’arrêter à chaque passage dans la mosquée, « إنما ذلك للغرباء » (innamâ dhâlika li-l-ghurabâ’, « cela est pour les étrangers »), tandis que le voyageur qui arrive ou repart s’y arrête. Mālik l’a résumé d’un trait : « لا تجعلوا قبري عيدا » (lâ taj’alû qabrî ’îdan), « ne faites pas de mon tombeau une fête », et sa complémentaire : « اللهم لا تجعل قبري وثنا يعبد » (Allâhumma lâ taj’al qabrî wathanan yu’bad), « ô mon Dieu, ne fais pas de mon tombeau une idole qu’on adore ». La visite est un amour ordonné, pas une habitude qui s’emballe.
Le reste du parcours : Qubâ’, le Baqî’, Uḥud
Première sortie : la mosquée de Qubâ’. Le Coran l’a distinguée :
« لَمَسْجِدٌ أُسِّسَ عَلَى ٱلتَّقْوَىٰ مِنْ أَوَّلِ يَوْمٍ أَحَقُّ أَن تَقُومَ فِيهِ » « Une mosquée fondée sur la piété dès le premier jour est plus digne que tu t’y tiennes. » (9:108)
Et la récompense est chiffrée : « من تطهر في بيته ثم أتى مسجد قباء فصلى فيه صلاة كان له كأجر عمرة », man taṭahhara fî baytihî thumma atâ masjida Qubâ’a fa-ṣallâ fîhi ṣalâtan kâna lahû ka-ajri ‘umratin, « celui qui se purifie chez lui, vient à la mosquée de Qubâ’ et y prie : il a pour lui la récompense d’une ’umra » (Ibn Mâja, no 1412). On s’y rend purifié, on y prie, on a le prix d’une ’umra sans quitter la ville.
Deuxième étape : le Baqî’ al-Gharqad, le cimetière attenant à la mosquée. Y reposent les gens de la Famille : ’Abbâs, al-Ḥasan b. ’Alî, Zayn al-’Âbidîn, al-Bâqir, Ja’far ; le calife ‘Uthmân, Ibrâhîm le fils du Prophète ﷺ, et les mères des croyants. Et deux Médinois que le cours connaît bien : l’imâm Mālik et son maître Nâfi’. On y entre humblement, on salue, on implore pour eux.
Troisième étape : Uḥud, le jeudi de préférence selon al-Jazîrî. Le lieu de la première épreuve de la communauté, les tombes des martyrs, celle de Ḥamza, sayyidu-sh-shuhadâ’, le maître des martyrs. Al-Jazîrî donne le salâm : « سلام عليكم بما صبرتم فنعم عقبى الدار » (salâmun ’alaykum bi-mâ ṣabartum fa-ni’ma ’uqbâ-d-dâr), « la paix sur vous pour ce que vous avez enduré : qu’elle est bonne la demeure dernière ».
Une précision qui a sa place ici : la visite s’adresse à tous, hommes et femmes. Les textes qui l’ordonnent et les maîtres qui la décrivent ne distinguent pas les parcours.
Partir : les adieux et ce que Médine rend
L’adab du départ tient en deux gestes : al-Jazîrî recommande deux rak’ât d’adieu dans la mosquée, et un dernier salâm au Prophète ﷺ avant de reprendre la route.
Et Médine ne cesse de donner, même à celui qui repart. « المدينة خير لهم لو كانوا يعلمون », al-Madînatu khayrun lahûm law kânû ya’lamûn, « Médine est meilleure pour eux, s’ils savaient » (al-Bukhârî, no 1875) ; et l’invitation à y demeurer : « من استطاع أن يموت بالمدينة فليمت بها » (mani-staṭâ’a an yamûta bi-l-Madînati fa-l-yamût bihâ), « que celui qui peut mourir à Médine y meure » (al-Tirmidhî, no 3917). La ville est un lieu où habiter autant qu’à traverser.
Un dernier mot d’honnêteté, pour quand tu entendras les formules véhiculées. Les plus répandues sur la visite (« qui visite mon tombeau, mon intercession lui est due », « qui fait le hajj sans me visiter m’a délaissé ») ont des chaînes discutées ; les éditeurs du Shifâ’ le notent eux-mêmes en marge, et al-Jazîrî rappelle que l’acte se tient par les preuves générales. La visite n’a pas besoin d’elles : le socle des textes authentiques suffit, et c’est lui qui a porté cette leçon.
Retrouve tout le parcours sur le cours de fiqh et la rubrique le pèlerinage. Pour l’âme du geste, les convenances du cœur avec le Prophète ﷺ, l’article « les convenances spirituelles dans la relation au Prophète » prolonge la leçon.
