5.4aLe pèlerinage (hajj)
Les erreurs fréquentes du pèlerin : ce qui coûte, ce qui pardonne
Sommaire
Tes affaires sont pliées pour le voyage, ton iḥrâm t’attend au mîqât, et la liste des interdits de la leçon 5.1b tourne dans ta tête comme une consigne d’aéroport. Pas de couture, pas de parfum, pas de couvre-chef. Très bien. Mais que se passe-t-il quand, malgré toi, un geste franchit la ligne ? Le pèlerinage n’est pas un fil électrique où tout contact grille l’installation : le rite malikite prévoit la réparation, et il la prévoit à trois étages. Cette leçon dresse l’inventaire des fautes ordinaires et de leur prix ; la suivante détaille les mécanismes et les cas graves.
Les trois réparations, une fois pour toutes
Premier tri à faire, avant même la liste des erreurs : le mot « fidya » employé à tort et à travers embrouille tout le paysage francophone. Chez les malikites, trois expiations distinctes portent trois noms :
- La fidya (الفدية) répare les violations de l’iḥrâm : le parfum porté, la tête couverte, l’ongle coupé, les poux supprimés. C’est la petite expiation : une bête à laine (ash-shâh), ou nourrir six pauvres à deux mudd chacun (le mudd, mesure de deux poignées jointes), ou jeûner trois jours, au choix.
- Le dam (الدم), hady de réparation, répond aux wâjibs laissés : le mîqât franchi sans iḥrâm, la nuit de Muzdalifa sautée (5.2b), un rite corrompu. Il s’ordonne chameau puis vache.
- Le jazâ’ aṣ-ṣayd (جزاء الصيد) répare le gibier tué : une bête de troupeau équivalente, estimée par deux hommes justes.
Et pour lever la confusion qui revient partout : la fidya du pèlerin n’est pas la fidya du jeûne manqué de Ramaḍân (module 3). Même nom, deux compteurs. Cette leçon ne parle que de la première.
Ce qui coûte une fidya : les gestes du quotidien
Le matn donne la règle générale avant la liste : « وَالْفِدْيَةُ فِيمَا يُتَرَفَّهُ بِهِ أَوْ يُزِيلُ أَذًى » (wa-l-fidyatu fî-mâ yutaraffahu bihî aw yuzîlu adhan), la fidya porte sur ce qui donne un confort ou enlève un mal. Dans les faits, les déclencheurs ordinaires :
Chez l’homme, sur le corps couvert : le vêtement ajusté au membre (qamîṣ porté, qabâ’, anneau même), couvrir la tête ou le visage par « ce qui est tenu pour couvrant », bander une plaie ou le crâne, coller un linge ou du coton contre les tempes ou les oreilles.
Sur le parfum : le porter, mais aussi le respirer (sentir un bouquet), rester assis dans un lieu parfumé, le transporter sur soi, oindre un membre entier d’huile parfumée.
Sur le soin du corps : couper un ongle, tailler la moustache, retirer des cheveux, teindre, tuer les poux nombreux, se faire saigner sans excuse, entrer au hammam pour le seul confort sur l’avis préféré.
Chez la femme : le gant, et le voile qui touche le visage ; le voile tenu en hauteur sur un support, sans contact, est permis.
Deux règles rendent la liste humaine. La première : l’excuse lève le péché, pas la fidya. « وَلَمْ يَأْثَمْ إِنْ فَعَلَ لِعُذْرٍ وَهِيَ نُسُكٌ » (wa-lam ya’tham in fa’ala li-’udhrin wa-hiya nusuk), il ne pèche pas s’il l’a fait pour excuse, et la fidya reste un sacrifice dû. Le blessé bande sa plaie, l’épuisé se couvre : pas de faute, mais la réparation demeure. La seconde : une seule fidya suffit quand le geste était cru permis, ou quand les causes se sont réunies d’un seul moment. Le texte : « وَاتَّحَدَتْ إِنْ ظَنَّ الْإِبَاحَةَ أَوْ تَعَدَّدَ مُوجِبُهَا بِفَوْرٍ » (wa-ttaḥadat in ẓanna-l-ibâḥata aw ta’addada mûjibuhâ bi-fawr).
Le cas fondateur : les poux de Ka’b b. ’Ujra
La fidya n’est pas sortie d’un livre de casuistique mais d’un compagnon couvert de poux, à Ḥudaybiya. Ka’b b. ’Ujra attisait le feu sous sa marmite, muḥrim, et les poux pleuvaient de sa tête :
« أَيُؤْذِيكَ هَوَامُّكَ قُلْتُ نَعَمْ قَالَ فَاحْلِقْ وَصُمْ ثَلَاثَةَ أَيَّامٍ أَوْ أَطْعِمْ سِتَّةً أَوِ انْسُكْ نَسِيكَةً » a-yu’dhîka hawâmmuk qultu na’am qâla fa-ḥliq wa-ṣum thalâthata ayyâmin aw aṭ’im sittatan aw i-nasuk nasîkatan « Tes bestioles te nuisent-elles ? Je répondis oui. Il dit : alors rase-toi, et jeûne trois jours, ou nourris six pauvres, ou offre un sacrifice. » (Ṣaḥîḥ al-Bukhârî, no 5703 ; même récit au kitâb al-Muḥsar, no 1818)
Le rasage interdit devient permis par le mal réel ; le mal réel appelle la compensation. Le mécanisme est né là, avant que les juristes ne l’étendent à tout ce qui « donne un confort ou enlève un mal ».
Ce qui ne coûte rien : les faux interdits
L’inventaire a son revers, et il soulage. Sont permis sans fidya : s’ombrer de la main, d’une tente, d’un parasol ou d’un objet surélevé qui ne touche pas la tête ; tailler l’ongle qui s’est cassé ; laver le vêtement souillé à l’eau claire ; porter ce dont on a besoin ; se mettre du kuḥl ; se faire saigner sans bander ; se gratter doucement ; dormir la tête sur l’oreiller ; laisser tomber les cheveux aux ablutions ; garder l’odeur du parfum mis avant l’iḥrâm ; se peigner. Al-Jazîrî les aligne au même endroit : « لا بأس بالكحل ودخول الحمام والفصد والحجامة وترجيل الشعر » (lâ ba’sa bi-l-kuḥli wa-dukhûli-l-ḥammâmi wa-l-faṣdi wa-l-ḥijâmati wa-tarjîli-sh-sha’r), kuḥl, hammam, saignée, ventouses, peignage : rien de tout cela ne coûte.
Le mîqât franchi : l’erreur d’arrivée
Le cas classique du siècle : l’avion qui se pose à Jeddah, et le pèlerin qui réalise que le mîqât est resté derrière lui, franchi sans iḥrâm. Chez les malikites, passer le mîqât sans se sacraliser quand il fallait le faire est un tort : « فإن جاوزه بدون إحرام حرم ولزمه دم » (fa-in jâwazahu bi-dûni iḥrâmin ḥarrama wa-lazimahu dam), s’il le franchit sans iḥrâm il commet un harâm et un dam lui incombe (al-Jazîrî). La réparation se joue en deux temps : retourner au mîqât pour s’y sacraliser si la route est sûre et que le temps n’y fait pas perdre le hajj ; sinon le dam demeure dû. Une sortie existe : celui dont le propre mîqât géographique reste devant lui sur sa route n’a rien manqué, il pouvait attendre le sien. En pratique, la consigne des compagnies et des guides est plus simple : se sacraliser dans l’avion avant le survol.
Le gibier : le troisième compteur
Tuer le gibier sauvage en iḥrâm est une interdiction coranique directe, et sa réparation n’est ni la fidya ni le dam ordinaire : c’est une bête de troupeau équivalente à ce qui a été tué, estimée par deux hommes justes.
« وَمَنْ قَتَلَهُ مِنْكُمْ مُتَعَمِّدًا فَجَزَاءٌ مِثْلُ مَا قَتَلَ مِنَ النَّعَمِ يَحْكُمُ بِهِ ذَوَا عَدْلٍ مِنْكُمْ » wa-man qatalahu minkum muta’ammidan fa-jazâ’un mithlu mâ qatala mina-n-na’ami yaḥkumu bihî dhawâ ’adlin minkum « Quiconque parmi vous en tue délibérément, qu’il compense par quelque bête de troupeau semblable à ce qu’il a tué, d’après le jugement de deux personnes intègres parmi vous. » (Coran 5:95, traduction du sens de Hamidullah)
La Risâla le reprend : « وَمَنْ أَصَابَ صَيْدًا فَعَلَيْهِ جَزَاءُ مِثْلِ مَا قَتَلَ مِنَ النَّعَمِ يَحْكُمُ بِهِ ذَوَا عَدْلٍ مِنْ فُقَهَاءِ الْمُسْلِمِينَ » (wa-man aṣâba ṣaydan fa-’alayhi jazâ’u mithli mâ qatala mina-n-na’ami yaḥkumu bihî dhawâ ’adlin min fuqahâ’i-l-muslimîn), qui prend du gibier doit l’équivalent en bétail, arbitré par deux justes parmi les savants. Le détail des équivalences, et ce qui remplace la bête quand il n’y en a pas, vient dans la leçon suivante. Reste l’exception qui protège : le nuisible et l’agressif ne comptent pas pour du gibier. Souris, serpent, scorpion, chien enragé, ce qui fond sur les troupeaux.
Et ce qui dépasse la réparation ordinaire
Tout ce qui précède se paie. Une chose, en revanche, corrompt le rite lui-même : le jimâ’ avant la désacralisation complète. Il ne se répare pas, il se traite : le hajj corrompu se complète puis se refait ; ce cas ne se gère pas seul. La leçon suivante ouvre les mécanismes : comment se paient les trois expiations, ce qui arrive quand on est empêché d’aller plus loin, et les situations où la question se pose à un savant plutôt qu’à soi-même. Retrouve tout le parcours sur le cours de fiqh et la rubrique le pèlerinage.
