5.2bLe pèlerinage (hajj)

'Arafat, Muzdalifa et Minâ : la journée décisive

Volet 4 sur 12 · Le pèlerinage (hajj)

Sommaire

Tout le hajj se joue en un jour et une nuit : le 9 dhû-l-ḥijja à ’Arafa, puis la descente de nuit à Muzdalifa. Voici la chronologie du 8 au 10, ce qui fait tenir le pèlerinage, et ce qui coûte une compensation quand on le rate.

Le déroulé suppose les rites d’entrée déjà faits : le tawaf et le sa’y pour l’’umra ou l’arrivée, et l’iḥrâm toujours porté (5.1b).

Le 8 : le jour de tarwiya

Le hajj commence par un déplacement. Le 8, appelé yawm at-tarwiya (jour de l’abreuvage : on y portait l’eau avant que les puits ne soient creusés), le pèlerin quitte La Mecque pour Minâ, le vallon des tentes à quelques kilomètres à l’est.

Le matn règle la journée : « وخروجه لمنى قدر ما يدرك بها الظهر وبياته بها » (wa-khurûjuhu li-Minan qadra mâ yudriku bihâ aẓ-ẓuhra wa-bayâtuhu bihâ, « son départ pour Minâ de sorte à y atteindre le ẓuhr, et sa nuit là-bas »). La Risâla donne le détail : les prières de ẓuhr à fajr à Minâ, puis départ pour ’Arafa le lendemain matin. La journée est calme par dessein : on se repose avant le jour qui pèse.

Le 9 : montée à ’Arafa

Le lendemain, après le lever du soleil, le cortège gagne la plaine de ’Arafa (matn : « وسيره لعرفة بعد الطلوع », wa-sayruhu li-‘Arafata ba’da aṭ-ṭulû’). Sur la route, la halte de Namira ; puis, passé le zawâl, deux sermons de l’imam et les prières du ẓuhr et du ’aṣr groupées et avancées :

« وخطبتان بعد الزوال ثم أذن وجمع بين الظهرين إثر الزوال » wa-khuṭbatâni ba’da aẓ-ẓawâli thumma adhânun wa-jam’un bayna aẓ-ẓuhrayni ithara aẓ-ẓawâl « Deux sermons après le zawâl, puis l’adhân, et le groupement des deux prières de midi tout de suite après le zawâl. » (matn Khalîl)

L’après-midi est libéré pour l’essentiel : la station.

Un détail sonore marque la bascule : la talbiya, scandée depuis le mîqât, se tait ici. La Risâla : « ولا يدع التلبية في هذا كله حتى تزول الشمس من يوم عرفة » (wa-lâ yada’u t-talbiyata fî hâdhâ kullihi ḥattâ tazûla sh-shamsu min yawmi ’Arafah, « il ne délaisse la talbiya dans tout cela que lorsque le soleil décline du jour de ‘Arafa »). Au zawâl du 9, les « labbayk » tombent : à leur place, le du’â’ et le taḍarru’ de la station.

Le wuqûf : le pilier qui porte le nom du jour

Le hadith le dit en deux mots : « الحج عرفة » (al-ḥajju ’Arafah, « le hajj, c’est ‘Arafa », Jâmi’ at-Tirmidhî, no 889). Le wuqûf (الوقوف, la station) est le pilier sans lequel le hajj n’existe pas.

Chez les malikites, ce pilier a deux niveaux, et les distinguer change tout pour le pèlerin réel :

Deux précisions qui valent cher. D’abord, traverser ’Arafa ne suffit pas sans savoir ni intention : pour le seul passage, Jazîrî exige de savoir que c’est ’Arafa et d’y viser la présence (« العلم بأنها عرفة… أن ينوي بمروره الحضور », al-’ilmu bi-annahâ ‘Arafah… an yanwiya bi-murûrihi-l-ḥuḍûr). Ensuite, le fond d’’Urana n’est pas ’Arafa (لا الجاهل : كبطن عرنة, ka-baṭni ’Urana), un vallon contigu, hors des limites, que le matn cite pour marquer que le lieu compte. À l’inverse, la présence vaut même à l’intérieur de la mosquée de ’Arafa, mais on l’y déconseille (« وأجزأ بمسجدها بكره », wa-ujzi’a bi-masjidihâ bi-karah, « elle suffit dans sa mosquée, avec blâme ») : la plaine est le lieu de la station, pas l’ombre d’un toit.

La station elle-même : en état de pureté, monté sur sa bête puis debout, sauf la fatigue ; le matn : « ووقوفه بوضوء وركوبه به ثم قيام إلا لتعب » (wa-wuqûfuhu bi-wuḍû’in wa-rukûbuhu bihi thumma qiyâmun illâ li-ta’ab). Et le contenu de la journée tient en quatre mots : « ودعاء وتضرع للغروب » (wa-du’â’un wa-taḍarru’un li-l-ghurûb, « invocation et supplication jusqu’au coucher »). La journée entière est une seule longue demande.

Muzdalifa : la nuit qui descend

Au coucher, le cortège repart en procession vers Muzdalifa, à mi-chemin entre ’Arafa et Minâ. Le Coran nomme le mouvement :

« فَإِذَا أَفَضْتُم مِنْ عَرَفَاتٍ فَاذْكُرُوا اللَّهَ عِنْدَ الْمَشْعَرِ الْحَرَامِ » fa-idhâ afaḍtum min ’Arafâtin fa-dhkurû-llâha ’inda-l-Mash’ari-l-ḥarâm « Puis, quand vous déferlez depuis ’Arafât, invoquez Allah au Mash’ar al-Ḥarâm. » (Coran 2:198, traduction du sens de Hamidullah)

À Muzdalifa, maghrib et ‘ishâ’ se prient groupées sur place (matn : « وصلاته بمزدلفة العشاءين », wa-ṣalâtuhu bi-Muzdalifata-l-’ishâ’ayn), et le fajr du 10 s’y fait aussi, dit la Risâla (المغرب والعشاء والصبح, al-maghrib wa-l-‘ishâ’ wa-ṣ-ṣubḥ). Puis la nuit : « وبياته بها وإن لم ينزل فالدم » (wa-bayâtuhu bihâ wa-in lam yanzil fa-d-dam, « sa nuit là-bas ; s’il ne s’y arrête pas, le dam »).

La nuit de Muzdalifa est donc un devoir : la délaisser sans excuse coûte un dam. Mais le madhhab connaît ses portes : une présence même d’une heure avant l’aube suffit (Jazîrî : « ولو ساعة قبل الفجر ») ; l’incapable repart après le crépuscule s’il part avec le groupe (« وإن عجز فبعد الشفق », wa-in ’ajiza fa-ba’da sh-shafaq) ; et la Mudawwana élargit aux femmes et aux enfants, qu’elle autorise à devancer ou retarder le départ (« وواسع للنساء والصبيان أن يتقدموا أو يتأخروا », wa-wâsi’un li-n-nisâ’i wa-ṣ-ṣibyâni an yataqaddamû aw yata’akhkharû). C’est dans ces portes que passent les caravanes qui la traversent plus brièvement.

Le Mash’ar et le retour à Minâ

Avant l’aube, dernier moment de Muzdalifa : la station au Mash’ar al-Ḥarâm, l’endroit nommé par le verset : takbîr et du’â’ jusqu’à l’isfâr (الإسفار, la pleine lueur de l’aube), ni avant le fajr ni après le lever (matn : « ولا وقوف بعده ولا قبل الصبح », wa-lâ wuqûfa ba’dahu wa-lâ qabla aṣ-ṣubḥ).

Puis la marche reprend, et le matn note la seule hâte du parcours : « وإسراع ببطن محسر » (wa-isrâ’un bi-baṭni Muḥassir, « et la hâte dans le fond de Muḥassir »), le dernier vallon avant Minâ. La Risâla dit le geste : accélérer sa monture en le traversant (« يحرك دابته ببطن محسر », yuḥarriku dâbatahu bi-baṭni Muḥassir).

Arrivé à Minâ, le jour du Nahr commence : les cailloux, le sacrifice, la rasade, le retour à la Maison ; la suite dans « La lapidation, le sacrifice et la sortie des rites ». Vue d’ensemble : la page du Cours de fiqh et le pôle Le pèlerinage.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 8 Le 8 dhû-l-ḥijja, jour de tarwiya. Que fait le pèlerin selon le madhhab ?
il va directement à 'Arafa dès l'aube du 8 pour réserver sa place

'Arafa n'entre en jeu que le 9 : la journée du 8 se passe à Minâ selon le matn. Arriver la veille à 'Arafa n'anticipe rien : le wuqûf n'a de valeur que dans son temps.

il reste à La Mecque faire des tawafs : le 8 n'a pas de rite propre

Le 8 a son programme : Minâ, les prières sur place et la nuit. Le matn le pose comme une étape du déroulé, pas comme un jour creux.

il gagne Minâ assez tôt pour y prier le ẓuhr, y prie jusqu'au fajr et y dort

Le matn règle la journée du 8 : « وخروجه لمنى قدر ما يدرك بها الظهر وبياته بها » (*wa-khurûjuhu li-Minan qadra mâ yudriku bihâ aẓ-ẓuhra wa-bayâtuhu bihâ*, « son départ pour Minâ de sorte à y atteindre le ẓuhr, et sa nuit là-bas »). La Risâla le précise : les prières de ẓuhr à fajr à Minâ, puis départ pour 'Arafa le lendemain. C'est la veille de la journée décisive.

Question 2 sur 8 À 'Arafa, comment se prient le ẓuhr et le 'aṣr ?
groupées et avancées (jam' taqdîm), après deux sermons de l'imam

Le matn : « وخطبتان بعد الزوال ثم أذن وجمع بين الظهرين إثر الزوال » (*wa-khuṭbatâni ba'da aẓ-ẓawâli thumma adhânun wa-jam'un bayna aẓ-ẓuhrayni*, « deux sermons après le zawâl, puis l'adhân et le groupement des deux prières de midi »). Les deux prières se font dans le temps du ẓuhr : l'après-midi entière reste libre pour la station et le du'â'.

chacune dans son temps, pour garder l'habitude de la ville

Le rite de 'Arafa prescrit le contraire : le groupement avancé est la pratique du jour, telle que le décrit le matn. Prier le 'aṣr dans son temps habituel diviserait la journée de station.

le 'aṣr est dispensé ce jour-là : la station remplace les prières

Aucune prière n'est dispensée : les deux se prient, simplement groupées et avancées. La station s'ajoute à la prière, elle ne la remplace pas.

Question 3 sur 8 Omar n'atteint 'Arafa que deux heures avant l'aube du 10, son bus s'étant perdu. Que dit le pilier ?
son hajj est perdu : le pilier exige la station du jour entier

Confusion entre les deux niveaux : la station du jour est un devoir (wâjib) dont l'omission coûte un dam, pas le pilier. Le pilier est l'instant de présence dans la nuit, celui-là seul fait ou défait le hajj.

son hajj tient : un instant de présence dans la nuit suffit au pilier

Le matn : « وللحج حضور جزء عرفة ساعة ليلة النحر ولو مر » (*wa-li-l-ḥajji ḥuḍûru juz'i 'Arafata sâ'ata laylata n-naḥri wa-law marr*, « le hajj a pour pilier la présence d'une partie de 'Arafa, une heure de la nuit du Nahr, même en passant »). Jazîrî fixe la fenêtre : du coucher du 9 à l'aube du 10. Arriver tard est une douleur, pas une perte du hajj.

son hajj est perdu, sauf s'il refait un wuqûf complet l'année suivante

Non : la fenêtre du pilier s'étend jusqu'à l'aube du 10. Être là deux heures avant l'aube, c'est être à 'Arafa dans son temps.

Question 4 sur 8 Un car traverse 'Arafa de nuit sans que les passagers sachent où ils sont. Leur présence compte-t-elle ?
non : passer par 'Arafa ne vaut que si on sait que c'est 'Arafa et qu'on en vise la présence

Jazîrî le pose pour le seul passage : « إن كان ماراً شرط فيه أمران : العلم بأنها عرفة… أن ينوي بمروره الحضور » (deux conditions : savoir que c'est 'Arafa, et intentionner la présence par ce passage). Qui séjourne, même endormi, n'a besoin de rien de plus ; mais traverser sans savoir, ça ne compte pas. Baṭn 'Urana, au passage, n'est pas 'Arafa.

oui : le sol de 'Arafa suffit, savoir ou pas

Le sol ne fait pas tout : la règle distingue qui séjourne (valide même endormi) de qui traverse (science et intention requises). La présence involontaire et ignorée ne tient pas le pilier.

oui, si le chauffeur savait que c'était 'Arafa

La science du chauffeur ne vaut pas pour les passagers : c'est la présence de chacun qui est jugée, et le matn exige que le passant sache et vise.

Question 5 sur 8 Fatigué, un pèlerin quitte 'Arafa à 17 h, bien avant le coucher. Conséquence ?
rien du tout : seul compte l'instant de la nuit

Trop léger : le niveau du jour n'est pas gratuit. Quitter avant le coucher sans excuse laisse un dam dû. C'est exactement pour ça que le madhhab distingue rukn et wâjib.

son hajj est annulé : quitter 'Arafa avant le coucher vaut abandon du pilier

Non : tant que la présence de la nuit a eu lieu (ou aura lieu avant l'aube), le pilier est acquis. Le départ anticipé coûte le devoir, pas le hajj.

un dam : la station du jour est un devoir, mais son hajj reste valide s'il revient ou s'il y était dans la nuit

Jazîrî détaille les deux niveaux : le rukn (un instant dans la nuit) fait ou défait le hajj ; le wâjib (la station entre zawâl et coucher : « لحظة من زوال شمس يوم عرفة إلى غروبها ») coûte un dam quand on le quitte sans excuse. Le dam est un sacrifice de compensation, pas la fin du pèlerinage.

Question 6 sur 8 Pourquoi le matn dit-il que Baṭn 'Urana ne suffit pas ?
parce que le vallon est un lieu maudit que le pèlerin doit éviter

Rien de tel : 'Urana n'est ni maudit ni interdit : il est simplement hors des limites d''Arafa. L'erreur est géographique, pas morale.

parce que ce vallon n'est pas 'Arafa : s'y arrêter par erreur ne vaut pas présence au pilier

Le matn donne l'exemple : « لا الجاهل : كبطن عرنة » (*lâ al-jâhila : ka-baṭni 'Urana*, « pas celui qui ignore : comme le fond d''Urana »). 'Urana est un vallon voisin, à l'extérieur des limites d''Arafa : confondre les deux, c'est manquer le pilier sans le savoir. Aujourd'hui les panneaux balisent 'Arafa, mais la vigilance reste la même.

parce que c'est le lieu de Muzdalifa : y stationner, c'est anticiper la nuit

Muzdalifa est ailleurs, sur la route entre 'Arafa et Minâ. Baṭn 'Urana est un vallon contigu à 'Arafa : le matn le cite pour marquer que les limites du lieu comptent.

Question 7 sur 8 Que prévoit la règle malikite pour la nuit de Muzdalifa ?
la nuit entière jusqu'au lever du soleil est obligatoire pour tous, sans exception

Trop rigide : le seuil réel est une présence avant l'aube, et les dispenses pour faibles, femmes et enfants sont rapportées dans les sources mêmes de l'école.

Muzdalifa est une simple pause facultative : qui veut la saute

La règle existe : délaisser la nuit sans excuse coûte un dam. Ce n'est pas un confort de route, c'est un devoir du rite.

y passer la nuit est exigé (dam sinon), mais une présence avant l'aube suffit, et les faibles, femmes et enfants peuvent partir plus tôt

Le matn : « وبياته بها وإن لم ينزل فالدم » (*wa-bayâtuhu bihâ wa-in lam yanzil fa-d-dam*, « et sa nuit là-bas ; s'il ne s'y arrête pas, le dam »). Jazîrî assouplit le seuil : « ولو ساعة قبل الفجر » (même une heure avant l'aube). Les incapables repartent après le crépuscule (وإن عجز فبعد الشفق, *wa-in 'ajiza fa-ba'da sh-shafaq*), et la Mudawwana élargit aux femmes et enfants (وواسع للنساء والصبيان, *wa-wâsi'un li-n-nisâ'i wa-ṣ-ṣibyân*). La règle existe, ses portes aussi.

Question 8 sur 8 Au Mash'ar al-Ḥarâm, avant de repartir pour Minâ, que fait le pèlerin ?
il prie le fajr sur place puis repart sans autre station

La station au Mash'ar est un moment à part, distinct de la prière du fajr : takbîr et du'â' jusqu'à l'isfâr. La prier puis partir sans station, c'est sauter un moment que le matn nomme.

il stationne pour le takbîr et le du'â' jusqu'à l'isfâr, ni avant le fajr ni après

Le matn : « ووقوفه بالمشر الحرام يكبر ويدعو للإسفار… ولا وقوف بعده ولا قبل الصبح » (*wa-wuqûfuhu bi-l-Mash'ari-l-ḥarâmi yukabbiru wa-yad'û li-l-isfâr… wa-lâ wuqûfa ba'dahu wa-lâ qabla aṣ-ṣubḥ*, « sa station au Mash'ar al-Ḥarâm : takbîr et du'â' jusqu'à l'aube blanche ; pas de station après, ni avant le matin »). Le Coran le nomme : « فَاذْكُرُوا اللَّهَ عِنْدَ الْمَشْعَرِ الْحَرَامِ » (2:198, « invoquez Allah au Mash'ar al-Ḥarâm »).

il y passe toute la journée du 10 en méditation

La station du Mash'ar est brève et matinale : jusqu'à l'isfâr, puis départ pour Minâ. Le 10 se passe à Minâ, pas à Muzdalifa.