5.3bLe pèlerinage (hajj)
Ifrâd, tamattu' et qirân : les trois formes du hajj
Sommaire
Ton agence te propose « formule tamattu’ » ou « formule ifrâd » et tu ne sais pas ce que ça change. Trois montages existent pour lier ’umra et hajj sur un même voyage, et chez les malikites ils ne se valent pas. Voici les trois, lequel l’école préfère, et surtout lequel te coûte un sacrifice.
Les trois façons d’habiller son intention
Le hajj et la ’umra peuvent voyager ensemble de trois manières, qui se jouent au moment de l’iḥrâm, la même décision d’intention qu’en 5.1b, mais en version double.
L’ifrâd (الإفراد, l’isolement) : tu te sacralises pour le hajj seul. La ’umra, si tu la veux, vient après, dans les jours du hajj ou plus tard. Les deux rites ne se touchent pas sous le même iḥrâm.
Le tamattu’ (التمتع, la jouissance) : tu te sacralises pour la ’umra pendant les mois du hajj (Shawwâl, Dhû-l-qa’da, Dhû-l-ḥijja, ouverts dès le coucher du dernier jour de Ramaḍân), tu la finis, tu te relâches, tu vis normalement à La Mecque, puis tu te resacralises pour le hajj la même année, sans être rentré chez toi entre-temps. La Risâla le définit d’un souffle : « أن يحرم بعمرة ثم يحل منها في أشهر الحج ثم يحج من عامه قبل الرجوع إلى أفقه » (an yuḥrima bi-’umratin thumma yaḥilla minhâ fî ash’huri-l-ḥajji thumma yaḥujja min ’âmihi qabla r-rujû’i ilâ ufuqihi, « se sacraliser pour une ’umra, s’en relâcher dans les mois du hajj, puis faire le hajj la même année avant de rejoindre son horizon »). Littéralement, tu as « profité » : deux rites, un seul voyage, et du temps libre entre les deux.
Deux garde-fous. Si tu rentres au pays entre les deux, ou à distance équivalente, le tamattu’ est rompu. Et surtout, la ’umra doit toucher aux mois du hajj : une ‘umra entièrement finie en Ramaḍân, suivie d’un hajj en Dhû-l-ḥijja la même année, ne fait pas de toi un muṭamatti’. « فليس بمتمتع » (fa-laysa bi-mutamatti’), tranche la Risâla.
Le qirân (القران, le rassemblement) : les deux rites sous un seul iḥrâm. Deux formes possibles : tu vises hajj et ’umra ensemble dès le départ, en commençant par la ’umra dans l’intention, ou tu te sacralises pour la ’umra puis, avant les deux rak’â de son tawaf, tu y introduis le hajj. La Risâla : « وإذا أردف الحج على العمرة قبل أن يطوف ويركع فهو قارن » (wa-idhâ ardafa-l-ḥajja ’alâ-l-’umrati qabla an yaṭûfa wa-yarka’a fa-huwa qârin, « qui fait monter le hajj sur la ’umra avant d’avoir fait les circuits et les rak’â est un qârin »). Après les rak’â, c’est trop tard : l’ajout ne prend plus.
L’ajout ne marche que dans un sens. Introduire une ’umra sur un iḥrâm de hajj est caduc : « ولغا عمرة عليه » (wa-laghâ ’umratun ’alayhi, « une ’umra greffée sur lui est vaine », matn). Al-Jazîrî donne l’image : « لأن الضعيف لا يرتدف على القوي » (li-anna-ḍ-ḍa’îfa lâ yartadifu ’alâ-l-qawiyy, « le faible ne se fait pas porter par le fort ») : le hajj est le fort, la ’umra le faible, et le faible ne monte pas en croupe du fort.
Un seul corps de rites
La fusion du qârin se traduit par une simplification : les deux rites se partagent la même œuvre. « والقارن يلزمه عمل واحد للحج والعمرة… فيكفيه طواف واحد وسعي واحد وحلق واحد » (wa-l-qârinu yalzamuhu ’amalun wâḥidun li-l-ḥajji wa-l-’umrati… fa-yakfîhi ṭawâfun wâḥidun wa-sa’yun wâḥidun wa-ḥalqun wâḥid, al-Jazîrî) : un seul tawaf, un seul sa’y, une seule rasade pour les deux. Pas de ’umra complète puis de hajj complet : le hajj absorbe tout.
Le hadith le confirme, cité par al-Jazîrî :
« مَنْ أَحْرَمَ بِالْحَجِّ وَالْعُمْرَةِ أَجْزَأَهُ طَوَافٌ وَاحِدٌ وَسَعْيٌ وَاحِدٌ عَنْهُمَا » man aḥrama bi-l-ḥajji wa-l-’umrati ajza’ahu ṭawâfun wâḥidun wa-sa’yun wâḥidun ’anhumâ « Qui se sacralise pour le hajj et la ’umra, un seul tawaf et un seul sa’y lui suffisent pour les deux. » (rapporté par at-Tirmidhî, cité par al-Jazîrî)
Lequel l’école préfère
Le matn tranche : « وندب : إفراد ثم قران » (wa-nudiba : ifrâdun thumma qirân), et al-Jazîrî complète : « وأفضل أوجه الإحرام الإفراد، ثم القران، ثم التمتع » (wa-afḍalu awjhi-l-iḥrâmi-l-ifrâdu thumma-l-qirânu thumma-t-tamattu’). Chez les malikites : le hajj isolé d’abord, puis le rassemblement, puis l’enchaînement relâché.
Lecture honnête : les autres écoles classent différemment. Chaféites et hanafites mettent le tamattu’ avant le qirân ; les hanbalites renversent le classement : « وأفضلها التمتع ثم الإفراد ثم القران » (wa-afḍaluhâ-t-tamattu’u thumma-l-ifrâdu thumma-l-qirân, le tamattu’ d’abord). Si les guides de pèlerinage francophones te chantent le tamattu’ comme « le meilleur », ce n’est pas une erreur : c’est une autre école qui parle.
Qui doit le hady
Le tamattu’ et le qirân ont un prix : une bête à offrir, le hady (الهدي, ce qu’on conduit à la Maison). Le verset l’établit :
« فَمَن تَمَتَّعَ بِالْعُمْرَةِ إِلَى الْحَجِّ فَمَا اسْتَيْسَرَ مِنَ الْهَدْيِ ۚ فَمَن لَّمْ يَجِدْ فَصِيَامُ ثَلَاثَةِ أَيَّامٍ فِي الْحَجِّ وَسَبْعَةٍ إِذَا رَجَعْتُمْ ۗ تِلْكَ عَشَرَةٌ كَامِلَةٌ ۗ ذَٰلِكَ لِمَن لَّمْ يَكُنْ أَهْلُهُ حَاضِرِي الْمَسْجِدِ الْحَرَامِ » fa-man tamatta’a bi-l-’umrati ilâ-l-ḥajji fa-mâ-staysara mina-l-hadyi fa-man lam yajid fa-ṣiyâmu thalâthati ayyâmin fî-l-ḥajji wa-sab’atin idhâ raja’tum tilka ’asharatun kâmilah dhâlika li-man lam yakun ahluhu ḥâḍirî-l-masjidi-l-ḥarâm « Qui profite de la ’umra jusqu’au hajj : ce qui lui est facile en sacrifice. Qui n’en trouve pas : jeûne de trois jours pendant le hajj et de sept à votre retour, dix au complet, pour celui dont les siens n’habitent pas auprès de la Mosquée sacrée. » (Coran 2:196, traduction du sens de Hamidullah)
Deux conditions cumulées : être muṭamatti’ ou qârin, et ne pas résider à La Mecque ni dans ce qui a son statut. Le matn donne Dhû Ṭuwâ pour mesure ; al-Jazîrî, là où le voyageur ne raccourcit plus la prière. « وليس على أهل مكة هدي في تمتع ولا قران » (wa-laysa ’alâ ahli Makkata hadyun fî tamattu’in wa-lâ qirân, Risâla). La logique, chez al-Jazîrî : le non résident a « profité » en économisant un des deux voyages (إسقاط أحد السفرين, isqâṭa aḥadi-s-safarayn) ; le mecquois n’a rien économisé, il était déjà là.
Le dam (دم, la bête de compensation) devient dû à l’iḥrâm du hajj (« ودم التمتع يجب بإحرام الحج », wa-damu-t-tamattu’i yajibu bi-iḥrâmi-l-ḥajj), et il peut être réglé avant. Le matn en consigne la dure conséquence : si le muṭamatti’ meurt après le jet de ’Aqaba, le hady se paie sur son capital (« وَإِنْ مَاتَ مُتَمَتِّعٌ فَالْهَدْيُ مِنْ رَأْسِ مَالِهِ إن رمى العقبة », wa-in mâta mutamatti’un fa-l-hadyu min ra’si mâlihi in ramâ-l-’Aqabah) : l’obligation a pris corps dans son patrimoine.
Le hady en pratique
La bête : l’ordre est décroissant, chameau puis vache puis menu bétail (الشاة, ash-shâh, qui suffit). Âge et défauts : « كالضحية » (ka-ḍ-ḍaḥîyah, comme la bête de l’aḍḥâ), la même qu’au sacrifice de l’îd. Une règle distinctive, « ولا يشترك في هدي » (wa-lâ yashtariku fî hady) : pas de partage d’un hady à plusieurs, là où l’on partage une aḍḥâ à sept.
Le lieu : « يذبحه أو ينحره بمنى إن أوقفه بعرفة وإن لم يوقفه بعرفة فلينحر بمكة بالمروة » (yadhbaḥuhu aw yanḥaruhu bi-Minâ in awqafahu bi-’Arafata wa-in lam yûqifhu bi-’Arafata fa-l-yanḥur bi-Makkata bi-l-Marwah, Risâla) : à Minâ si la bête a stationné à ’Arafa (par le pèlerin ou par mandataire) ; sinon à La Mecque, de préférence al-Marwa, après l’avoir amenée du ḥill. Pour la ’umra seule, toujours à La Mecque après le sa’y.
Le temps : les trois jours du Nahr, le jour de l’îd et ses deux suivants, de préférence après le jet de ’Aqaba.
Le cas du ṣarûra (صَرُورَة, celui qui n’a encore jamais fait le hajj) : le muṭamatti’ ṣarûra raccourcit seulement après sa ’umra, gardant son cha’th (le désordre des cheveux de l’iḥrâm) pour la vraie rasade du hajj, puis reprend iḥrâm depuis La Mecque pour le hajj : « إذا طاف وسعى وقصر أحرم من مكة بفريضة وكان متمتعا… وإنما يستحب له التقصير في هذا استبقاء للشعث في الحج » (idhâ ṭâfa wa-sa’â wa-qaṣṣara uḥrima min Makkata bi-farîḍatin wa-kâna mutamatti’an… wa-innamâ yustaḥabbu lahu-t-taqṣîru fî hâdhâ stibqâ’an li-sh-sha’thi fî-l-ḥajj, Risâla).
Qui n’a pas la bête
Le verset l’a prévu : jeûne de trois jours pendant le hajj et de sept au retour, dix au complet. La Risâla fixe les fenêtres : « فصيام ثلاثة أيام في الحج يعني من وقت يحرم إلى يوم عرفة فإن فاته ذلك صام أيام منى وسبعة إذا رجع » (fa-ṣiyâmu thalâthati ayyâmin fî-l-ḥajji ya’nî min waqti yuḥrimu ilâ yawmi ‘Arafata fa-in fâtahu dhâlika ṣâma ayyâma Minâ wa-sab’atan idhâ raja’). Les trois entre l’iḥrâm et ’Arafa, ou les jours de Minâ s’il les manque ; les sept après le retour réel, pas pendant les rites.
Dernier cas, l’empêchement : si un obstacle (ennemi, blocage) te fait relâcher l’iḥrâm après le tamattu’ ou le qirân, « فلا دم عليه » (fa-lâ dama ’alayh) : pas de dam pour celui qui se relâche sous la contrainte.
Et ensuite
Tu sais désormais choisir ton montage, et qui paie une bête pour son confort. Reste le registre des accidents : les erreurs, les oublis, la fidya qui les répare. C’est le cours 5.4, dans la rubrique le pèlerinage du cours de fiqh.
