6.4bLe couple et la famille

La révocabilité et les conséquences du talaq

Volet 6 sur 16 · Le couple et la famille

Sommaire

La formule est prononcée ; que reste-t-il ? C’est la question qui suit tout talaq : est-ce fini, ou y a-t-il encore une porte ? Le fiqh répond par deux sorties : l’une laisse la porte entrebâillée le temps du délai, l’autre la referme. Toute la leçon tient dans cette alternative, que le Coran pose lui-même :

« الطَّلَاقُ مَرَّتَانِ ۖ فَإِمْسَاكٌ بِمَعْرُوفٍ أَوْ تَسْرِيحٌ بِإِحْسَانٍ » aṭ-ṭalâqu marratâni fa-imsâkun bi-ma’rûfin aw tasrîḥun bi-iḥsân « Le divorce est permis pour seulement deux fois. Alors, c’est soit la reprise conformément à la bienséance, ou la libération avec gentillesse. » (Coran 2:229, traduction Hamidullah)

Le raj’î : la porte entrebâillée

Une ou deux répudiations sur un mariage consommé sont raj’î : révocables. Le mari garde le droit de reprendre sa femme pendant la ’idda (la période de viduité qui suit la répudiation) sans nouveau contrat ni nouveau mahr : « وله الرجعة في التي تحيض ما لم تدخل في الحيضة الثالثة » (wa lahu r-raj’atu fî llatî tuḥîḍu mâ lam tadkhul fî l-ḥayḍati th-thâlithati), il a la reprise tant qu’elle n’est pas entrée dans sa troisième menstruation (Risâla). La reprise se dit : « je te reprends », « راجعتك » (râja’tuki) ; la forme complète y ajoute deux témoins, et le mari qui reprend en son absence la prévient avant de la rejoindre : la femme revient dans la maison, elle n’est pas prise en embuscade.

Pendant cette fenêtre, le lien n’est pas rompu à fond. La répudiée raj’î reste dans le logement conjugal, la nafaqa court (vu en 6.3), et si le mari meurt pendant le délai, elle hérite de lui : le divorce raj’î est une suspension, pas une rupture. Le mari ne peut pas l’utiliser pour nuire : « وَلَا تُمْسِكُوهُنَّ ضِرَارًا » (wa lâ tumsikûhunna ḍirâran), ne les retenez pas pour leur faire du tort (2:231, traduction Hamidullah). Le délai sert le retour digne ou la séparation digne ; il n’est pas un instrument de pression.

Combien dure cette fenêtre ? Pour la femme réglée, trois qurû’ (trois cycles) : les malikites lisent qur’ au sens des puretés (aṭhâr), les intervalles entre les règles ; pour la femme enceinte, jusqu’à l’accouchement (« ترتجع الحامل ما لم تضع », turtaji’u l-ḥâmilu mâ lam taḍa’) ; pour celle qui n’a pas de cycles, trois mois. Le détail de la ’idda (durées, conditions, logement) est l’objet de la leçon 6.5b ; ici, il suffit de retenir : la ’idda est la fenêtre pendant laquelle le retour coûte une parole.

Le bâ’in : la porte refermée, en deux degrés

Al-bâ’in est la répudiation consommée : la femme sort du lien, et le retour ne se fait plus par une parole. On aboutit au bâ’in par trois voies : la répudiation avant consommation (« الطلاق قبل الدخول بائن », aṭ-ṭalâqu qabla d-dukhûli bâ’in : avant la vie commune, toute répudiation est définitive), le khul’ (la dissolution à l’initiative de la femme, leçon 6.5a), et la troisième répudiation.

Deux degrés à ne pas confondre :

C’est pourquoi la façon de procéder du talaq sunnî (leçon 6.4a) importe autant : une fois, puis le délai. Celui qui prononce trois d’un coup, ou empile les formules dans la même ’idda, épuise les degrés en un geste : la troisième fois ferme ce que les deux premières laissaient ouvert.

Ce qui accompagne la fin

Le divorce n’efface pas tout : certains droits survivent à la séparation.

La mut’a. Celui qui répudie donne à sa femme un présent de départ : « ومن طلق فينبغي له أن يمتع ولا يجبر » (wa man ṭallaqa fa-yanbaghî lahu an yumatti’a wa lâ yujbar), celui qui répudie ferait bien de compenser, sans qu’on l’y contraigne (Risâla). Recommandé, non obligatoire : le geste qui accompagne la séparation digne. Ni à la non-consommée à qui le mahr a été fixé (elle garde sa moitié, c’est son dû), ni à la mukhtali’a (elle a déjà racheté sa sortie, leçon 6.5a).

Le logement et la pension de la ’idda. Ils courent tout le délai, sur la même règle que la nafaqa : la répudiée n’est pas dehors, elle attend son terme chez elle ou dans un logement dû.

L’héritage, qui éclaire la logique du tout. Le cas du mourant le montre : l’homme qui répudie sa femme dans sa maladie de mort pour lui barrer la succession n’y gagne rien : « ولو طلق المريض امرأته لزمه ذلك وكان لها الميراث منه إن مات في مرضه » (wa law ṭallaqa l-marîḍu mra’atahu lazimahu dhâlika wa kâna lahâ l-mîrâthu minhu in mâta fî maraḍihi) : la répudiation du malade lui est imputée, et elle hérite s’il meurt de cette maladie (Risâla). Le divorce est réel, la fraude est réparée : le fiqh ne laisse pas la formule servir à spolier.

Le sens du tout

La mécanique du raj’î et du bâ’in dessine la sagesse du système : deux degrés de retour facile, un troisième qui demande de repasser par la porte entière. Le délai protège le couple contre le mot d’humeur ; la clôture protège la femme contre l’homme qui la tiendrait dans l’attente sans fin. « وَأَحْصُوا الْعِدَّةَ » (wa aḥṣû l-’iddata), comptez la période (65:1, traduction Hamidullah) : le compte est un droit pour elle, une limite pour lui, une sécurité pour l’enfant possible (leçon 6.6a).

La dissolution peut aussi venir d’elle : le khul’ et la ’idda détaillée sont l’objet du cours suivant. Le fil du module est sur la page couple et famille du cours de fiqh.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 8 Le mari a répudié sa femme une fois, le mariage était consommé. Une semaine après, il veut la reprendre. Que faut-il ?
Une nouvelle cérémonie de mariage avec un nouveau mahr

Non : c'est le cas de la répudiation définitive (*bâ'in*). La première répudiation sur un mariage consommé est *raj'î*, révocable : il la reprend pendant la 'idda par la parole ou l'acte, sans nouveau contrat ni nouveau mahr.

Rien de nouveau : il la reprend, la 'idda n'étant pas close

Exact : tant que la 'idda court, la répudiation raj'î laisse la porte ouverte. La Risâla pose « وله الرجعة » (*wa lahu r-raj'atu*) : le droit de retour est le sien pendant ce délai. La reprise se fait par la parole (« je te reprends ») ; la forme complète ajoute deux témoins. C'est la sagesse du délai : la fenêtre protège le couple.

Il ne peut plus la reprendre : toute répudiation est définitive

Non : c'est tout l'intérêt du raj'î. Seule la 'idda écoulée ferme la porte du retour simple ; tant qu'elle court, la reprise ne demande rien de plus que la parole ou l'acte.

Question 2 sur 8 Le mari a prononcé trois répudiations. Peut-il se remettre avec son ex-femme ?
Oui, par un nouveau contrat et un nouveau mahr, quand il veut

C'est le cas d'une ou deux répudiations définitives : après trois, le remariage direct est fermé. Le matn : « الثلاث تحرمها إلا بعد زوج » (*ath-thalâthu tuḥarrimuhâ illâ ba'da zawjin*) : trois la rendent interdite, sauf après un autre mari.

Jamais, sous aucune condition : trois ferme la porte pour toujours

La porte n'est pas murée à jamais : elle ne lui redevient licite qu'après un mariage réel avec un autre homme, consommé puis dissous par la vie ou la mort (Coran 2:230). Ce n'est pas « jamais », c'est « plus jamais directement ».

Seulement si elle épouse réellement un autre homme et que ce mariage finit

Exact, et le Coran le dit : « حَتَّىٰ تَنكِحَ زَوْجًا غَيْرَهُ » (*ḥattâ tankiḥa zawjan ghayrah*), jusqu'à ce qu'elle ait épousé un autre époux (2:230). Le mariage de complaisance monté pour rouvrir la porte (le *muḥallil*) est interdit (vu en 6.2a) : il faut un mariage vrai, pas une combine.

Question 3 sur 8 La 'idda de la femme répudiée se compte comment dans l'école malikite ?
Trois périodes de pureté, selon la lecture malikite des « quru' »

Le Coran dit « ثلاثة قروء » (*thalâthata qurû'in*), trois quru' (2:228) ; les malikites, avec les chaféites, lisent qur' au sens des puretés (*aṭhâr*) : l''idda se compte en intervalles entre les règles, non en règles mêmes. C'est un point de philologie juridique qui change le décompte réel. Pour la femme enceinte, la 'idda court jusqu'à l'accouchement.

Trois mois calendaires, qu'elle ait ses règles ou non

Les trois mois ne concernent que celles qui n'ont pas de cycles (ménopausées ou prépubères, Coran 65:4) : c'est un cas d'espèce, pas la règle générale. Celle qui a ses règles compte en quru', trois cycles.

Quarante jours, le délai coutumier du deuil

Quarante jours est le délai coutumier du deuil dans certaines régions, pas l''idda du divorce : celle-ci court sur les cycles ou trois mois, jamais quarante jours. Attention aux coutumes confondues avec le fiqh.

Question 4 sur 8 Le mari répudie sa femme une fois ; sa 'idda court encore. Laquelle de ces propositions est juste ?
Elle hérite encore de lui s'il meurt pendant la 'idda, car le lien n'est pas rompu à fond

Exact : la répudiation raj'î ne rompt pas le lien à fond tant que le délai court ; les juristes en tirent l'héritage réciproque : « المطلقة رجعيا ترث وهي في العدة » (*al-muṭallaqatu raj'iyyan tarithu wa hiya fî 'iddatihâ*), la répudiée révocable hérite pendant sa 'idda. Elle reste aussi dans le logement conjugal pendant ce délai.

Elle perd tout droit au logement dès la répudiation prononcée

Au contraire : le logement pendant la 'idda fait partie de la nafaqa qui continue ; la répudiée ne quitte pas le foyer en pleine 'idda.

Elle peut se remarier immédiatement si elle accepte un prétendant

Impossible : la 'idda est justement là pour interdire tout nouveau mariage pendant le délai (vu en 6.2a) ; la répudiée raj'î ne peut se remarier qu'après la clôture.

Question 5 sur 8 La « mut'a » dont parle le matn, qu'est-ce ?
Un dédommagement obligatoire fixé par le juge

Le matn dit le contraire : « ولا يجبر » (*wa lâ yujbar*), sans contrainte. La mut'a relève du bon droit moral, pas d'une sentence : c'est le geste qui accompagne la séparation digne.

Un présent de départ que le mari donne à la répudiée, recommandé et non obligatoire

Le matn : « ومن طلق فينبغي له أن يمتع ولا يجبر » (*wa man ṭallaqa fa-yanbaghî lahu an yumatti'a wa lâ yujbar*) : celui qui répudie ferait bien de compenser, sans qu'on l'y force. La mut'a est un viatique moral recommandé ; elle n'est pas due à celle qui n'a pas été consommée et a reçu son mahr, ni à la mukhtali'a (qui a racheté sa sortie).

Le contrat de mariage temporaire

Confusion fréquente de sens : la mut'a du divorce est un présent de départ, pas un mariage à durée. Le mariage à terme est le nikâḥ al-mut'a, autre sujet, interdit chez les sunnites (vu en 6.2a sur les unions invalides).

Question 6 sur 8 Un homme en phase terminale répudie sa femme pour l'empêcher d'hériter. Que dit le matn malikite ?
L'astuce marche : elle n'hérite pas puisqu'elle est répudiée

Le matn casse le montage : « ولو طلق المريض امرأته لزمه ذلك وكان لها الميراث منه إن مات في مرضه » (*wa law ṭallaqa l-marîḍu mra'atahu lazimahu dhâlika wa kâna lahâ l-mîrâthu minhu in mâta fî maraḍihi*) : la répudiation du malade lui est imputée, et elle hérite s'il meurt de cette maladie. Le droit refuse qu'on se serve du divorce pour frauder l'héritage.

La répudiation est nulle : on ne peut pas divorcer malade

Elle n'est pas nulle : la répudiation est valable, elle compte. Mais la femme hérite quand même si le mari meurt de cette maladie : l'efficacité du divorce ne lave pas la fraude successorale.

La répudiation compte, mais elle hérite quand même s'il meurt de cette maladie

Exact : les deux se tiennent. La répudiation produit son effet ; et l'héritage lui revient comme protection contre l'usage du divorce comme arme successorale. C'est la finesse du fiqh : la règle tient, la fraude est réparée.

Question 7 sur 8 « أمسكوهن بمعروف أو سرحوهن بمعروف » (*imsikûhunna bi-ma'rûfin aw sarriḥûhunna bi-ma'rûf*), « retenez-les conformément à la bienséance ou libérez-les conformément à la bienséance » (2:231) : que prescrit le verset pour la fin de la 'idda ?
Reprendre selon la bienséance ou libérer selon la bienséance, sans nuire

Le verset pose les deux seules issues licites en fin de 'idda : la reprise conforme (*imsâk bi-ma'rûf*) ou la libération conforme (*tasrîḥ bi-ma'rûf*), et interdit de retenir pour nuire : « وَلَا تُمْسِكُوهُنَّ ضِرَارًا » (*wa lâ tumsikûhunna ḍirâran*), pour leur faire du tort. Le délai n'est pas un instrument de pression.

Retenir la femme jusqu'à ce qu'elle renonce à son mahr

C'est précisément l'abus que le verset interdit : retenir pour nuire (*ḍirâr*), pour presser au dédommagement ou au khul' forcé. Le délai sert le retour ou la libération, pas le chantage.

Répéter la formule une deuxième fois avant la fin du délai

Au contraire : le talaq sunnî se donne une fois et laisse le délai courir ; répéter dans la 'idda est le procédé bid'î. Le verset n'attend qu'une alternative : retenir dignement ou libérer dignement.

Question 8 sur 8 Après une répudiation bâ'in (définitive) d'une ou deux fois, les deux ex veulent se remarier. Comment ?
C'est impossible : une bâ'in ferme le lien à jamais

C'est confondre avec le cas des trois répudiations : une ou deux bâ'in ne ferment pas le lien à jamais. Le remariage est possible, mais il passe par un nouveau départ.

Par un simple retour : la bâ'in se révoque par parole

Non : ce serait le raj'î. La bâ'in est consommée : le retour ne s'improvise pas par « je te reprends ».

Par un nouveau contrat de mariage complet : walî, mahr, témoins

Exact : la bâ'in consomme la séparation ; se remettre ensemble n'est pas une reprise mais un nouveau mariage, avec toutes ses conditions (walî, mahr, témoins, vus en 6.2a). Le lien rompu se retisse par un pacte neuf, pas par une formule de rappel.