La Révélation et sa réception par le Prophète Mohammed :

Ibn Sa’d rapporte : Alors que Mohammed était dans sa quarantième année et avait pris l’habitude de se retirer dans un endroit aride et escarpé du mont Hira, à proximité de la Mecque, la Vérité arriva à lui d’une manière soudaine et impromptue, sous la forme d’une voix céleste et d’une vision où apparut l’Ange Gabriel qui l’interpellait avec force. Effrayé et redoutant qu’il soit possédé par l’un de ces djinns liés aux devins et au culte des idoles qu’il abhorrait tant, il se précipita chez Khadîdja qui fit tout pour l’apaiser et le rassurer ; allant demander conseil à son cousin le Hanif Waraqah, versé dans les Ecritures anciennes, qui lui confirma la présence de l’Ange Gabriel et lui fit dire de ne rien craindre et de reprendre confiance en sa destinée.

Et, alors qu’il avait repris possession de sa retraite (khalwa), c’est dans l’obscurité de la nuit du 26 au 27 du mois de Ramadân, dite « Nuit du Destin : Laïlatul Qadr [1]», alors que Mohammed était entre l’éveil et le sommeil que soudain l’Ange Gabriel lui apparut, tenant à la main un tissu de brocart où était tracé un écrit mystérieux, et lui intima l’ordre de le lire : « Iqra’ ! » Ce à quoi Mohammed effrayé répliqua : « Je ne sais pas lire ». L’Ange, alors, le serra si fort qu’il crut étouffer ; et lui réitéra sa demande : « Iqra’ ! ». Que dois-je lire demanda Mohammed ? Et l’Ange Gabriel, en cet instant miraculeux et inaugural, lui révéla les cinq premiers versets de la Sourate XCVI Al-‘Alaq : « L’adhérence » :

« V1 Iqra’ bismi rabbika alladhî klalaq. V2 khalaqa al insâna min ‘alaq. V3 Iqra’ wa rabbuka al akram. V4 alladhî ‘allama bi-l-qalam. V5 ‘allama al insâna  mâ lam y’alam. »

« V1 Lis ! Au Nom de ton Seigneur qui a créé ! V2 Il a créé l’homme d’un caillot de sang (‘alaq). V3 Lis ! Car ton Seigneur est le Très-Généreux, V4 qui a instruit l’homme au moyen du Calame, V5 et lui a enseigné ce qu’il ignorait. »

L’Ange exhiba alors à Mohammed l’étoffe prodigieuse où la Révélation était écrite et la pressa fortement sur sa poitrine. A cet instant qui est rapporté dans le Texte sacré, Mohammed se sentit complètement ravi en Dieu : majdhub (de ja-dha-ba : être enlevé en Dieu) :

(II 97) « Dis : Qui est l’ennemi de Gabriel ? C’est lui qui a fait descendre (nazzalahu) sur ton cœur, avec la permission de Dieu (idhn Allâh) le Livre qui confirme ce qui était avant lui : Direction et Bonne Nouvelle pour les croyants. »

Et (XXVI 192-193) : « V192 Oui, le Qorân est une Révélation du Seigneur des mondes. V193 L’Esprit fidèle est descendu avec lui sur ton cœur. »

Après cette première Révélation quelques jours angoissants se passèrent, sans nouvelles de l’Ange. Seule la présence « maternelle » de son épouse Khadîdja – au sens le plus ample qui permet d’ancrer, de mettre au monde ce vécu innommable dans la réalité quotidienne – pouvait le rassurer. N’avait-elle pas ajouté après la Parole « Lâ ilâha illâ Allâh » qu’il lui transmettait : « wa Mohammed rasûl Allâh » ; faisant d’elle la première personne musulmane. Mohammed se désespérait, jusqu’à ce que l’Ange apparaisse, toujours lors de sa présence dans les escarpements du mont Hira, et le rassure en lui disant : « Ô Mohammed ! Tu es bien l’Envoyé d’Allâh ! »

Ces premières révélations, vraiment, s’installaient dans les douleurs de l’enfantement, jusqu’à ce que l’Ange complète et lui dise, sous la forme d’une injonction : (LXXIV 1 à 7) « V1 Ô toi qui est revêtu d’un manteau ! V2 Lève-toi et avertis ! V3 Glorifie ton Seigneur ! V4 Purifie tes vêtements ! V5 Fuis l’abomination ! V6 Ne donne pas en espérant recevoir d’avantage. V7 Sois patient envers ton Seigneur. » Et, dans le même temps, il lui enseignait l’art de la Prédication juste : (LXXV 16 à 19)[2] : « V16 Ne remue pas ta langue en lisant le Qorân, comme si tu voulais hâter la Révélation[3]. V17 Il Nous appartient de le rassembler et d’en établir la récitation. V18 Suis sa récitation, après que Nous l’ayons récité. V18 Et c’est encore à Nous qu’il appartient, ensuite, de le faire comprendre. »

De cet ensemble de Versets que nous avons cités, il ressort très clairement deux phases essentielles dans la Révélation coranique ; d’une part la Descente indivise de la Guidée (Hudâ) qui est à la fois le Livre et l’Esprit divin sur le Cœur purifié du Prophète de Dieu que l’on nomme Inzâl ; et d’autre part son énonciation progressive : Tanzîl, qui est ainsi indiquée  en Qorân : (XVII 106) « Nous avons fragmenté cette Lecture pour que tu la récites lentement aux hommes. Nous l’avons réellement fait descendre. » Un Hadith Qudsî, qui est une Parole de Dieu rapportée directement par notre Prophète, disant à cet égard : « Le Ciel et la Terre ne sauraient Me contenir mais le Cœur de Mon  Serviteur Me contient. »[4]

Quant au contexte extérieur il était peu favorable à la réception de la Révélation, en dehors du cercle familial et des proches amis constituants les premiers Compagnons. Khadîdja, nous l’avons vu, fut la première à croire dans la mission divine du Prophète, suivie par ‘Alî, cousin de Mohammed et de Zyad, le serviteur de celui-ci. Le premier converti hors de la famille devait être Abû Bakr, un marchand respecté, ami de Mohammed. Le Prophète, ainsi, commença la prédication publique en avertissant son propre clan les Hachémites du danger du Châtiment qui menaçait ceux qui n’adoraient pas le Dieu unique : (Qorân XXVI 214) « Avertis ceux de ta famille  qui te sont le plus proches par le sang. » Même l’oncle du Prophète de Dieu Abû Tâlib, pourtant si attentif à son égard, devait mourir en étant resté fidèle aux coutumes ancestrales de son père. Pourtant le seul salaire que demande le Prophète de Dieu, c’est que les gens s’aiment entre eux afin de se rapprocher de Dieu : (Qorân XLII 23) « Dis : Je ne vous demande aucun salaire pour cela, si ce n’est votre affection envers vos proches. » Mais dès lors que la Prédication était engagée, les difficultés de toutes sortes devaient s’accumuler, jusqu’au triomphe final du Sermon de l’Adieu, lors du Retour à la Mecque, au cours du Pèlerinage final, du Prophète de Dieu qui alors reçu ces versets sublimes : (Qorân CX 1 à 3) « V1Lorsque viennent le Secours (Nasr) de Dieu et la Victoire (Fath) ; V2 lorsque tu vois les hommes entrer en masse dans la Religion de Dieu ; V3 célèbre les Louanges de ton Seigneur et demande lui pardon. Il est, en vérité, Celui qui revient sans cesse vers le pécheur repentant. »

 

[1] Qorân Sourate Al-Qadr XCVII 1à 5 : « Oui Nous l’avons fait descendre durant la Nuit du Décret. Comment pourrais-tu savoir ce qu’est la Nuit du Décret ? La Nuit du Décret est meilleure que mille mois ! Les Anges et l’Esprit descendent durant cette nuit, avec  la Permission de leur Seigneur, pour régler toute chose. Elle est Paix et Salut jusqu’au lever de l’aurore ! »

[2] Nous avons rassemblé, pour présenter ces prodigieux versets, les traductions de D. Masson, M. Hamidullah et J. Berque, citées en note 1.

[3] Muhammad Hamidullah, dans sa traduction si éclairante, précise en note sur ce point : « Le Prophète communiquait la Révélation dans le moment même où il la recevait ; donc parfois avant qu’elle ne s’achève. Ainsi, en hâtant sa communication aux auditeurs, il risquait de ne pas prêter attention au reste de la Révélation. »

[4] Le fait que ce Hadîth soit une Parole de Dieu rapporté par le Prophète et non pas une parole du Prophète manifestant son état personnel, implique que le serviteur à qui s’applique en premier ce Hadîth est le Prophète lui-même et confirme son statut. Mais, pour autant, comme il ne s’agit pas d’un Verset coranique, cela suppose qu’au titre de l’« excellent modèle » qu’il est pour les croyants, ceux-ci peuvent aspirer à cette réalisation, confirmée par un autre Hadîth qudsî où Dieu dit concernant ses serviteurs : « … Et lorsque Je l’aime, Je suis son ouïe par laquelle il entend, son regard par lequel il voit, sa main par laquelle il saisit et son pied avec lequel il marche… ».