0.5Découvrir le fiqh

Pourquoi quatre écoles sunnites ?

Volet 7 sur 8 · Découvrir le fiqh

Sommaire

Deux fidèles prient côte à côte dans la même mosquée. Le premier ramène les mains à ses côtés, le second les joint sur la poitrine ; l’un dit « âmîn » à voix haute, l’autre le murmure. Aucun des deux n’invente rien : chacun applique ce qu’on lui a transmis, et chacun tient sa façon de faire d’une chaîne de savants remontant aux premiers siècles de l’islam. Si tu as déjà assisté à cette scène, tu as rencontré la question de cette leçon : pourquoi plusieurs écoles, et que faire quand elles divergent ?

Ce qu’est un madhhab

Le mot arabe madhhab (pluriel madhâhib) désigne d’abord un lieu où l’on chemine, une voie ; puis une manière de se conduire, un système de doctrines et de préceptes : une école, au sens abstrait du terme. Dire « l’école malikite » ou « l’école hanafite », c’est donc désigner une tradition juridique vivante, reçue de maître à disciple, et non l’opinion isolée d’un seul homme.

Ce point change tout dans la compréhension de la suite. Une école, ce n’est pas un fondateur qui aurait tout écrit de son vivant : c’est un enseignement repris, discuté, mis par écrit et développé par des générations de savants, dans des villes, des mosquées et des manuels. C’est ce que tu as vu en détail pour l’école malikite dans les deux leçons précédentes : la formation de l’école autour de Malik dans la leçon Imam Malik et la formation de l’école malikite, puis le corpus qui l’a constituée dans Les textes de référence et la diffusion au Maghreb.

Quatre écoles, quatre chaînes de transmission

Dans le sunnisme, quatre écoles forment aujourd’hui le référentiel vivant du fiqh, cette science des règles pratiques de la religion. D’autres traditions existent ou ont existé ailleurs : le ja’farite chez les chiites duodécimains, l’ibadite dans les communautés du même nom. Mais les quatre qui suivent recouvrent l’essentiel du monde sunnite :

Retiens l’image juste : quatre chaînes de transmission qui partent des mêmes sources, le Coran et la Sunna (la tradition transmise du Prophète), et qui ont chacune leur histoire, leurs villes, leurs grands textes. Pas quatre religions, pas quatre islams : quatre manières savantes de lire les mêmes sources.

Elles ne sont pas nées toutes faites

Aucune de ces écoles n’existait comme « école » du vivant de son fondateur éponyme. Le même mécanisme se répète quatre fois : un maître enseigne, des disciples recueillent et élaborent, des œuvres posthumes en organisent le contenu. Abû Hanîfa ne laisse pas de manuel : ce sont Abû Yûsuf et al-Shaybânî qui font système. Al-Shâfi’î dicte des positions qui évoluent entre Bagdad et l’Égypte : son école distingue encore un avis « ancien » d’un avis « nouveau ». Malik remanie quarante ans durant son Muwatta’, le recueil de traditions et d’avis juridiques, mais le grand corpus de questions-réponses de l’école, la Mudawwana, est ordonné par Sahnûn deux générations après lui. Et les avis d’Ibn Hanbal ont été transmis par ses disciples à travers les recueils de ses enseignements, comme partout.

Comprendre cela évite deux erreurs symétriques. Croire que chaque école est l’œuvre figée d’un seul homme, ce qui rend ses divergences incompréhensibles. Ou croire qu’elle a été « inventée » de toutes pièces après coup, ce qui nie la fidélité de la transmission. La réalité est plus simple : le savoir a été transmis, travaillé, discuté, et ce sont ces chaînes qui ont produit des traditions juridiques distinctes.

Divergence n’est pas division

Alors pourquoi les écoles divergent-elles, si elles lisent les mêmes sources ? Un savant hanbalite, Ibn Taymiyya (m. 728 H), a consacré à cette question une courte épître entière, le Raf’ al-malâm ’an al-a’imma al-a’lâm, « Le blâme retiré des imams illustres ». Le geste mérite attention : au lieu d’accuser quiconque, il « lève le blâme » en expliquant les causes honnêtes du désaccord.

La première cause qu’il donne tient à la transmission elle-même. Le Prophète enseignait en des assemblées différentes ; un Compagnon entendait une chose qu’un autre n’avait pas entendue, et la science des hadiths, les paroles et actes rapportés du Prophète, parvenait à chacun par des chaînes différentes. Ibn Taymiyya écrit :

« وَأَمَّا إحَاطَةُ وَاحِدٍ بِجَمِيعِ حَدِيثِ رَسُولِ اللَّهِ ﷺ فَهَذَا لَا يُمْكِنُ ادِّعَاؤُهُ قَطُّ » wa-ammâ ihâtat wâhidin bi-jamî’ hadîth rasûli llâhi ﷺ fa-hâdhâ lâ yumkinu iddi’â’uhu qatt « Quant au fait qu’un seul homme embrasse la totalité du hadith du Messager de Dieu, cela ne peut être revendiqué, en aucun cas. » (Ibn Taymiyya, Raf’ al-malâm ’an al-a’imma al-a’lâm, éd. Riyad 1403/1983)

Chaque savant a donc jugé avec la part des textes qui lui était parvenue, et avec les outils que tu as rencontrés dans la leçon D’où vient une règle de fiqh ? : le texte, le consensus, l’analogie, l’effort d’interprétation (ijtihâd). Divergence de branche, donc, non rupture de la foi : les écoles s’accordent sur les fondements, elles diffèrent sur des détails d’application.

Le respect mutuel entre écoles n’est d’ailleurs pas une politesse moderne : il se pratique depuis des siècles dans les ouvrages savants. Au siècle dernier encore, le jurisconsulte égyptien ’Abd al-Rahmân al-Jazîrî (m. 1360 H) composait un manuel en cinq volumes, al-Fiqh ’alâ al-madhâhib al-arba’a, qui présente question par question les avis des quatre écoles côte à côte, en citant pour chacune les preuves tirées des livres reconnus de la Sunna. Mettre les avis en regard sans les confondre : c’est exactement le geste de cette leçon.

Précaution symétrique : un verset ne s’invoque pas à tort et à travers. Le Coran prescrit bien, en cas de différend, de « renvoyer à Dieu et au Messager » (Coran 4:59) ; mais ce verset ne donne pas à lui seul une règle sur la manière dont un musulman ordinaire doit choisir entre des avis de savants. La question du suivi d’une école, ce que la tradition appelle le taqlîd, relève d’un débat savant que cette leçon n’a pas à trancher.

Ce que choisit cette formation

L’attitude qui découle de tout cela, cette formation te la propose sans détour : enseigner le fiqh selon l’école malikite, parce qu’elle est l’école de référence du Maghreb et de la voie, et décrire les autres écoles avec le respect qu’on doit à des traditions savantes. Respecter ne veut pas dire niveler : reconnaître que les divergences ont des causes honnêtes n’implique ni que « les quatre écoles ont toujours raison », ni que « toutes les opinions se valent ». Et cela ne t’autorise pas à faire ton marché entre les avis : un savoir qui se reçoit n’est pas un supermarché.

Ce qui te reste à garder n’est pas un verdict, c’est un regard. Quand tu verras deux musulmans pratiquer différemment un détail, tu sauras désormais nommer ce que tu vois : deux transmissions savantes, deux manières légitimes de lire la même tradition. La manière dont la règle extérieure renvoie à l’état du cœur, ce lien entre fiqh et cheminement, fera l’objet du dernier module de cette formation. La page du programme Cours de fiqh te donne la carte complète du parcours, et le sommaire du module Découvrir le fiqh rassemble les leçons que tu viens de terminer.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 5 Qu'est-ce qu'un madhhab, au sens le plus juste ?
L'opinion personnelle du savant qui lui a donné son nom

Le fondateur éponyme n'est pas l'école : un madhhab a continué de vivre et de s'élaborer après lui, porté par des générations de disciples et de textes. Le ramener à une opinion individuelle, c'est oublier le principal : la transmission.

Un décret religieux qui partage les musulmans en quatre catégories fixes

Aucun texte n'a décrété quatre écoles : elles se sont formées dans l'histoire, par la transmission savante, et d'autres ont existé. La division en catégories figées est justement ce que la leçon invite à dépasser.

Une tradition juridique transmise et interprétée par des générations de savants

Exactement. Le mot madhhab signifie d'abord une voie, une manière de se conduire, puis une école au sens abstrait : un savoir qui se reçoit, se travaille et se commente, de maître à disciple.

Question 2 sur 5 Al-Shâfi'î a été formé auprès de quel maître ?
De Malik, à Médine

Al-Shâfi'î est allé se perfectionner à Médine auprès de Malik ibn Anas. Les chaînes se croisent : celui qui donnera son nom à la troisième école a été l'élève du maître de la deuxième.

D'Abû Hanîfa, à Koufa

Abû Hanîfa est mort en 150 de l'hégire, l'année même de la naissance d'al-Shâfi'î : la rencontre est impossible. C'est à Médine, auprès de Malik, qu'al-Shâfi'î a fait sa formation.

D'Ibn Hanbal, à Bagdad

Ibn Hanbal est mort en 241 de l'hégire, soit une génération après al-Shâfi'î (mort en 204). Les dates elles-mêmes renversent le rapport : le hanbalisme est postérieur au shafi'isme.

Question 3 sur 5 Comment l'école hanafite s'est-elle constituée ?
Par un décret des califes abbassides qui l'ont imposée à l'empire

Le pouvoir abbasside a favorisé la nouvelle école à Bagdad, mais il ne l'a pas créée par décret : l'élaboration doctrinale s'est faite dans les cercles savants, avant tout soutien politique.

Par ses disciples Abû Yûsuf et al-Shaybânî, qui ont élaboré ses enseignements

C'est le mécanisme général : l'enseignement du maître est repris, discuté, mis par écrit et développé par des disciples. Deux générations après lui, la même chose produira la Mudawwana pour l'école de Malik.

Abû Hanîfa a écrit lui-même les livres de l'école avant de mourir

Comme pour Malik, on ne lui connaît pas de grand manuel rédigé de sa main. C'est le modèle inverse de l'image du fondateur qui laisserait une œuvre achevée : l'école s'est construite sur ses enseignements transmis.

Question 4 sur 5 Selon Ibn Taymiyya, quelle est la première cause des divergences entre savants ?
La mauvaise foi de certains savants, qui déforment les textes à dessein

C'est précisément le reproche que le Raf' al-malâm retire : l'épître entière est écrite pour « lever le blâme » pesant sur les imams. Ibn Taymiyya cherche des causes honnêtes, pas des coupables.

Les textes de la révélation se contredisent entre eux

La difficulté n'est pas dans les textes mais dans leur accès : un savant n'a pas entendu un hadith, un autre si, un troisième l'a compris autrement. La limite est du côté de la transmission, pas de la source.

Personne n'a pu entendre et retenir la totalité de la tradition prophétique

« Qu'un seul homme embrasse tout le hadith du Messager de Dieu, cela ne peut être revendiqué, en aucun cas » : même les Compagnons n'ont pas tout entendu. Chacun juge avec la part des textes qui lui est parvenue.

Question 5 sur 5 Deux musulmans pratiquent un détail du culte différemment, chacun en suivant une école reconnue. Que dit cette formation ?
Respecter les deux, sans transformer une différence de pratique en jugement sur la foi

Une divergence de branche n'est pas une division de la foi. Le débutant apprend à reconnaître le phénomène et à le respecter, pas à trancher seul entre des avis de savants qualifiés.

Chercher lequel des deux a tort pour le corriger

Corriger suppose de pouvoir trancher entre des avis élaborés par des savants : c'est une compétence, pas un réflexe. À ce stade du parcours, la bonne attitude est la retenue, pas le verdict.

Choisir l'avis le plus commode selon les circonstances

Choisir au gré de la commodité transforme la divergence en opportunisme : ce n'est ni la formation visée, ni le respect réel des écoles. On suit un enseignement, on ne fait pas son marché.