0.5Découvrir le fiqh
Pourquoi quatre écoles sunnites ?
Sommaire
Deux fidèles prient côte à côte dans la même mosquée. Le premier ramène les mains à ses côtés, le second les joint sur la poitrine ; l’un dit « âmîn » à voix haute, l’autre le murmure. Aucun des deux n’invente rien : chacun applique ce qu’on lui a transmis, et chacun tient sa façon de faire d’une chaîne de savants remontant aux premiers siècles de l’islam. Si tu as déjà assisté à cette scène, tu as rencontré la question de cette leçon : pourquoi plusieurs écoles, et que faire quand elles divergent ?
Ce qu’est un madhhab
Le mot arabe madhhab (pluriel madhâhib) désigne d’abord un lieu où l’on chemine, une voie ; puis une manière de se conduire, un système de doctrines et de préceptes : une école, au sens abstrait du terme. Dire « l’école malikite » ou « l’école hanafite », c’est donc désigner une tradition juridique vivante, reçue de maître à disciple, et non l’opinion isolée d’un seul homme.
Ce point change tout dans la compréhension de la suite. Une école, ce n’est pas un fondateur qui aurait tout écrit de son vivant : c’est un enseignement repris, discuté, mis par écrit et développé par des générations de savants, dans des villes, des mosquées et des manuels. C’est ce que tu as vu en détail pour l’école malikite dans les deux leçons précédentes : la formation de l’école autour de Malik dans la leçon Imam Malik et la formation de l’école malikite, puis le corpus qui l’a constituée dans Les textes de référence et la diffusion au Maghreb.
Quatre écoles, quatre chaînes de transmission
Dans le sunnisme, quatre écoles forment aujourd’hui le référentiel vivant du fiqh, cette science des règles pratiques de la religion. D’autres traditions existent ou ont existé ailleurs : le ja’farite chez les chiites duodécimains, l’ibadite dans les communautés du même nom. Mais les quatre qui suivent recouvrent l’essentiel du monde sunnite :
- Hanafite : construite sur les enseignements d’Abû Hanîfa, mort en 150 de l’hégire. Ses disciples Abû Yûsuf (m. 182) et al-Shaybânî (m. 189) ont élaboré l’enseignement du maître en un système. Née à Koufa puis favorisée à Bagdad par les Abbassides, elle s’est diffusée en Asie centrale, puis dans tout le monde turc jusqu’à l’empire ottoman.
- Malikite : celle de cette formation. Malik ibn Anas (~93-179 H) enseigne à Médine ; son enseignement traverse l’Égypte et l’Ifriqiya (la Tunisie d’alors), prend pied en al-Andalus (l’Espagne musulmane) et devient l’école du Maghreb.
- Shafi’ite : al-Shâfi’î (150-204 H), né à Gaza, vient se perfectionner à Médine auprès de Malik lui-même, enseigne ensuite à Bagdad puis à Fustât. Il systématise la méthode d’argumentation juridique dans sa Risâla, et le grand livre de l’école, le Kitâb al-Umm, est rédigé par un de ses disciples. L’école domine en Égypte, au Yémen, au Hadramawt et dans une grande partie de l’Asie du Sud-Est.
- Hanbalite : construite sur l’enseignement d’Ahmad ibn Hanbal, mort en 241 de l’hégire à Bagdad. Juriste et fin connaisseur des traditions prophétiques, il fut dans cette même ville l’un des plus grands disciples d’al-Shâfi’î, et les chaînes se croisent encore. Il a donné à son école le souci de rester au plus près des textes ; elle compte aujourd’hui l’Arabie centrale pour terre d’élection.
Retiens l’image juste : quatre chaînes de transmission qui partent des mêmes sources, le Coran et la Sunna (la tradition transmise du Prophète), et qui ont chacune leur histoire, leurs villes, leurs grands textes. Pas quatre religions, pas quatre islams : quatre manières savantes de lire les mêmes sources.
Elles ne sont pas nées toutes faites
Aucune de ces écoles n’existait comme « école » du vivant de son fondateur éponyme. Le même mécanisme se répète quatre fois : un maître enseigne, des disciples recueillent et élaborent, des œuvres posthumes en organisent le contenu. Abû Hanîfa ne laisse pas de manuel : ce sont Abû Yûsuf et al-Shaybânî qui font système. Al-Shâfi’î dicte des positions qui évoluent entre Bagdad et l’Égypte : son école distingue encore un avis « ancien » d’un avis « nouveau ». Malik remanie quarante ans durant son Muwatta’, le recueil de traditions et d’avis juridiques, mais le grand corpus de questions-réponses de l’école, la Mudawwana, est ordonné par Sahnûn deux générations après lui. Et les avis d’Ibn Hanbal ont été transmis par ses disciples à travers les recueils de ses enseignements, comme partout.
Comprendre cela évite deux erreurs symétriques. Croire que chaque école est l’œuvre figée d’un seul homme, ce qui rend ses divergences incompréhensibles. Ou croire qu’elle a été « inventée » de toutes pièces après coup, ce qui nie la fidélité de la transmission. La réalité est plus simple : le savoir a été transmis, travaillé, discuté, et ce sont ces chaînes qui ont produit des traditions juridiques distinctes.
Divergence n’est pas division
Alors pourquoi les écoles divergent-elles, si elles lisent les mêmes sources ? Un savant hanbalite, Ibn Taymiyya (m. 728 H), a consacré à cette question une courte épître entière, le Raf’ al-malâm ’an al-a’imma al-a’lâm, « Le blâme retiré des imams illustres ». Le geste mérite attention : au lieu d’accuser quiconque, il « lève le blâme » en expliquant les causes honnêtes du désaccord.
La première cause qu’il donne tient à la transmission elle-même. Le Prophète enseignait en des assemblées différentes ; un Compagnon entendait une chose qu’un autre n’avait pas entendue, et la science des hadiths, les paroles et actes rapportés du Prophète, parvenait à chacun par des chaînes différentes. Ibn Taymiyya écrit :
« وَأَمَّا إحَاطَةُ وَاحِدٍ بِجَمِيعِ حَدِيثِ رَسُولِ اللَّهِ ﷺ فَهَذَا لَا يُمْكِنُ ادِّعَاؤُهُ قَطُّ » wa-ammâ ihâtat wâhidin bi-jamî’ hadîth rasûli llâhi ﷺ fa-hâdhâ lâ yumkinu iddi’â’uhu qatt « Quant au fait qu’un seul homme embrasse la totalité du hadith du Messager de Dieu, cela ne peut être revendiqué, en aucun cas. » (Ibn Taymiyya, Raf’ al-malâm ’an al-a’imma al-a’lâm, éd. Riyad 1403/1983)
Chaque savant a donc jugé avec la part des textes qui lui était parvenue, et avec les outils que tu as rencontrés dans la leçon D’où vient une règle de fiqh ? : le texte, le consensus, l’analogie, l’effort d’interprétation (ijtihâd). Divergence de branche, donc, non rupture de la foi : les écoles s’accordent sur les fondements, elles diffèrent sur des détails d’application.
Le respect mutuel entre écoles n’est d’ailleurs pas une politesse moderne : il se pratique depuis des siècles dans les ouvrages savants. Au siècle dernier encore, le jurisconsulte égyptien ’Abd al-Rahmân al-Jazîrî (m. 1360 H) composait un manuel en cinq volumes, al-Fiqh ’alâ al-madhâhib al-arba’a, qui présente question par question les avis des quatre écoles côte à côte, en citant pour chacune les preuves tirées des livres reconnus de la Sunna. Mettre les avis en regard sans les confondre : c’est exactement le geste de cette leçon.
Précaution symétrique : un verset ne s’invoque pas à tort et à travers. Le Coran prescrit bien, en cas de différend, de « renvoyer à Dieu et au Messager » (Coran 4:59) ; mais ce verset ne donne pas à lui seul une règle sur la manière dont un musulman ordinaire doit choisir entre des avis de savants. La question du suivi d’une école, ce que la tradition appelle le taqlîd, relève d’un débat savant que cette leçon n’a pas à trancher.
Ce que choisit cette formation
L’attitude qui découle de tout cela, cette formation te la propose sans détour : enseigner le fiqh selon l’école malikite, parce qu’elle est l’école de référence du Maghreb et de la voie, et décrire les autres écoles avec le respect qu’on doit à des traditions savantes. Respecter ne veut pas dire niveler : reconnaître que les divergences ont des causes honnêtes n’implique ni que « les quatre écoles ont toujours raison », ni que « toutes les opinions se valent ». Et cela ne t’autorise pas à faire ton marché entre les avis : un savoir qui se reçoit n’est pas un supermarché.
Ce qui te reste à garder n’est pas un verdict, c’est un regard. Quand tu verras deux musulmans pratiquer différemment un détail, tu sauras désormais nommer ce que tu vois : deux transmissions savantes, deux manières légitimes de lire la même tradition. La manière dont la règle extérieure renvoie à l’état du cœur, ce lien entre fiqh et cheminement, fera l’objet du dernier module de cette formation. La page du programme Cours de fiqh te donne la carte complète du parcours, et le sommaire du module Découvrir le fiqh rassemble les leçons que tu viens de terminer.
