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Imam Malik et la formation de l'école malikite
Sommaire
Qui était l’imam Malik, et comment son enseignement est-il devenu une « école » ? Réponse courte : Malik fut un maître de Médine ; son savoir a été transmis, compilé et prolongé par des générations de juristes. L’école malikite porte son nom, mais elle est le produit d’une transmission collective, non d’un manuel signé de sa main.
Un maître à Médine
Malik ibn Anas est né à Médine et n’a guère quitté sa ville. Le Tartîb al-madârik du Qâdî ’Iyâd, la grande recension biographique de l’école, rapporte plusieurs dates pour sa naissance : le récit le plus répandu donne l’an 93 de l’hégire, sous le califat de Sulaymân ibn ’Abd al-Malik, soit vers 711-712 de notre ère ; d’autres rapports oscillent entre 90 et 97. Sa mort en 179 de l’hégire (795) fait, elle, consensus chez ses compagnons.
Sa famille venait du Yémen, de la lignée de Dhî Asbah, et s’était établie à Médine depuis longtemps. Un détail de la même recension donne la mesure du milieu : enfant, il est présenté par son oncle à ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz, alors gouverneur de la ville, pour figurer sur le registre des pensions. Le gouverneur demande si le garçon a atteint la puberté, puis renvoie la question au père. Un futur calife omeyyade croise un futur imam : Médine est un monde où tout se joue à portée de voix.
Médine n’était pas une ville comme une autre pour un juriste : c’était la ville du Prophète ﷺ, où les actes des premières générations restaient présents dans la mémoire des familles. C’est là que Malik a enseigné, dans la mosquée même, pendant des décennies. Les notices le présentent comme le savant de référence de la ville : quand un gouverneur arrivait et demandait qui consulter, on le dirigeait vers lui.
La même recension montre un jeune homme déjà exigeant sur la manière de recevoir : croisant un transmetteur occupé à raconter des hadiths, il ne s’assied pas, parce que le lieu était trop étroit pour prendre la parole du Prophète ﷺ debout. Surtout, il a formulé lui-même l’exigence qui guidait ce choix :
« إن هذا العلم دين فانظروا عمن تأخذونه » inna hâdhâ l-’ilmu dînun, fa-nẓurû ’amman ta’khudhûnah « Ce savoir est religion : regardez donc de qui vous le recevez. » (Malik, rapporté par Ibn Abî Uways, Tartîb al-madârik, t. 1, p. 136)
Il ajoute avoir rencontré, aux colonnes de la mosquée, une septantaine d’hommes qui disaient « le Messager de Dieu ﷺ a dit » sans qu’il retienne rien d’eux : on leur aurait confié le trésor public qu’ils eussent été dignes de ce dépôt, mais ils n’étaient pas « gens de ce métier ». Le critère de la transmission n’est pas la bonne réputation générale, c’est la compétence dans la science transmise. C’est exactement ce critère que l’école appliquera ensuite à elle-même.
Le maître n’est pas l’école
Premier point à tenir : Malik n’a pas fondé une « école » au sens où il aurait rédigé un programme, organisé une institution ou nommé un successeur. Il a enseigné. Des hommes sont venus s’asseoir devant lui, ont mémorisé ses réponses, ses lectures des textes, sa manière de peser une pratique de Médine. Puis ils sont repartis chez eux.
L’école malikite naît de ce mouvement : des élèves qui rapportent, des petits-enfants en science qui ordonnent la matière reçue, des générations qui la commentent. C’est pourquoi on le dit le fondateur éponyme du madhhab : l’école porte son nom parce qu’elle se réclame de son enseignement, mais elle s’est constituée après lui, par le travail de beaucoup. Le mot madhhab désigne d’ailleurs une voie choisie, une manière d’aller : celle que ses continuateurs ont tracée à partir de ce qu’il avait transmis.
Ce travail de transmission n’est pas une formule. Le Tartîb al-madârik est organisé en tabaqât, générations de savants, et par régions : son projet consiste à recenser, ville par ville, ceux qui ont porté la voie de Malik. Le livre a été composé par le Qâdî ’Iyâd, mort en 544 de l’hégire, trois siècles et demi après Malik : l’école qu’il décrit était déjà une histoire longue.
Des élèves qui portent l’enseignement
Quelques relais, nommés dans les notices, montrent le mécanisme.
’Abd Allâh ibn Wahb et ’Abd al-Rahmân ibn al-Qâsim, Égyptiens, ont rapporté les réponses de Malik par interrogations directes. C’est de cette matière qu’est faite la Mudawwana, le grand corpus de l’école : plus de six mille questions-réponses rapportées de Malik, que Sahnûn a ordonnées en chapitres juridiques.
Sahnûn (mort en 240/854) n’a pas connu Malik lui-même : il a appris auprès de ses élèves, dont Asad ibn al-Furât. Il a porté l’enseignement à Kairouan, où la Mudawwana qu’il avait ordonnée est devenue le livre de référence de la fatwa. Deux générations de relais entre Médine et l’Ifriqiya.
Yahyâ ibn Yahyâ al-Laythî, Andalousien, a rapporté le Muwatta’ : sa transmission, sa riwâya, est devenue la version reçue au Maghreb et en Andalus. Un même livre, plusieurs transmissions selon l’élève : c’est encore la chaîne de personnes qui décide du texte reçu.
La transmission n’est pas un nuage qui se répand : ce sont des relais nommés, datés, localisés.
Une diffusion plurielle, pas une marche unique
La carte qui en résulte n’a rien d’une expansion régulière. En Tunisie, le malikisme s’installe à Kairouan et finit par supplanter l’école hanafite présente avant lui, un demi-siècle après la mort du maître. En Égypte, il s’implante avec les élèves directs comme Ibn al-Qâsim, sans jamais effacer les autres écoles. En al-Andalus, il remplace vers 200 de l’hégire une école locale, l’awza’ite. À Fès, l’étude d’Aurélien Montel montre deux facteurs étroitement conjugués : des oulémas fassis passés par l’enseignement de la péninsule Ibérique, comme Darrâs ibn Ismâ’îl, et la politique que les califes omeyyades de Cordoue menaient au Maghreb extrême. Pas un simple prolongement depuis Médine.
Cette lecture change la manière de regarder « l’école malikite » aujourd’hui : son implantation au Maghreb n’est pas le déploiement d’un plan, mais la somme de ces histoires locales. C’est aussi ce qui explique que des pratiques locales (comme l’amal médinois vu en 0.3b) aient pu compter différemment selon les foyers.
Bref : des foyers, des relais, des concours de circonstances différents d’une région à l’autre. Et un point de méthode pour le lecteur : les sources de cette histoire sont des recensions biographiques écrites par des hommes de l’école, des siècles plus tard. Elles documentent bien la transmission, mais elles honorent aussi leur fondateur. On s’en tient ici aux faits vérifiables : dates, relais, textes.
Ce que la suite apportera
Malik a laissé un livre de son vivant, le Muwatta’. Ses élèves et leurs élèves ont laissé le reste : corpus, abrégés, et ces matn, textes de base que les enseignements du Maghreb font mémoriser depuis des siècles. Le poème d’Ibn ’Âshir, étudié à Fès puis commenté de génération en génération (travail de Younes Van Praet), illustre cette vie longue des textes. La leçon suivante présente ces ouvrages et leur fonction respective, du recueil fondateur au petit traité que les débutants mémorisent encore.
Retenir l’essentiel : un homme à Médine, un savoir reçu avec exigence, des élèves devenus relais, puis des régions où l’école s’est installée chacune à sa manière. Quand un site ou un livre dit « le madhhab malikite », c’est toute cette histoire de transmission qui se tient derrière le nom.
Le parcours complet se lit dans le module « Découvrir le fiqh » de la formation de fiqh ; la leçon précédente, sur les méthodes malikites de raisonnement, montrait déjà comment cette école raisonne à partir de ce qu’elle a reçu.
