0.4bDécouvrir le fiqh
Les textes de référence et la diffusion au Maghreb
Sommaire
Par quels livres l’école malikite se connaît-elle, et par lequel commencer ? Réponse courte : pas un seul livre, mais une bibliothèque ordonnée par fonctions. Un recueil composé par Malik, le Muwatta’. Un corpus rapporté de lui après sa mort, la Mudawwana. Une référence synthétique, la Risâla. Et des matn, ces petits textes que les élèves mémorisent encore. Les confondre, c’est rater ce que chacun fait.
Le livre du maître et le corpus de l’école
Le Muwatta’ est le seul livre que Malik ait composé : un recueil qui ordonne les hadiths et la pratique de Médine, la « voie aplanie » que son nom désigne, et qu’il a remanié quarante ans durant, dit sa notice biographique. Sa table compte soixante et un chapitres : les heures de la prière, la pureté, l’aumône, le jeûne, le pèlerinage, le mariage, les ventes, les jugements, l’affranchissement, et des chapitres qui sortent du seul droit, comme celui du « caractère noble », celui de « la description du Prophète » ou celui qui le clôt, sur les noms du Prophète. Livre du maître, certes, mais transmis comme tout le reste : par des élèves. Plusieurs riwâyât en existent, des versions reçues d’élève à élève : la bibliothèque Shamela en répertorie trois, celle du Médinois Abû Mus’ab al-Zuhrî, celle de Muhammad ibn al-Hasan al-Shaybânî, disciple aussi d’Abû Hanîfa, et celle de Yahyâ ibn Yahyâ al-Laythî, l’Andalousien rencontré dans la leçon précédente, la seule reçue au Maghreb et en al-Andalus. Un même texte, porté de personne à personne : la chaîne décide du texte reçu.
La Mudawwana est d’une autre nature. Ce n’est pas un livre que Malik a écrit, et son titre le dit : « la Consignée », du verbe dawwana, consigner par écrit. C’est le corpus des réponses rapportées de lui, quelque six mille deux cents questions-réponses, que Sahnûn a ordonnées en chapitres juridiques au IIIe siècle de l’hégire. La notice de son édition (Dâr al-Kutub al-‘Ilmiyya, 1994, quatre volumes) dit sa place : « la transmission la plus véridique et la plus haute en degré », qui vient en valeur juste après le Muwatta’, et la base de la fatwa chez les savants de Kairouan.
La même notice montre le corpus grandissant de prolongements : Ibn Rushd le grand-père lui consacre ses Muqaddimât mumahhidât en deux gros volumes, Ibn al-Barâdhi’î l’abrège, et la Risâla d’Ibn Abî Zayd elle-même y est comptée parmi les abrégés du genre. Un corpus fondateur ne reste pas figé : il engendre les commentaires et les condensés qui le font travailler.
La distinction compte : le Muwatta’ vient de la main du maître, la Mudawwana du travail de l’école. Lire « l’école malikite », c’est d’abord lire ce passage de l’un à l’autre.
La Risâla : la référence commode
Un siècle après Sahnûn, Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî (mort en 386 de l’hégire, 996) compose à Kairouan un ouvrage d’un autre format encore : la Risâla, « l’épître », qu’on trouve aussi sous le nom de Bâkûrat al-sa’d. Elle s’ouvre sur la croyance, puis déroule le fiqh. Son édition de Dâr al-Fikr tient en 170 pages ; elle abrège la matière de la tradition Mudawwana en un exposé qu’on peut tenir, enseigner, commenter.
Son succès se mesure à l’aire qu’il a couverte : dans son entrée « Mālikiti » de l’encyclopédie Treccani (1934), Carlo Alfonso Nallino la donne pour le texte classique des écoliers en Afrique occidentale et au Nigeria. Corpus, abrégé, manuel d’école : le mouvement de la tradition se lit dans ces trois formats.
Le matn, format de l’apprentissage
Reste la forme la plus singulière pour un lecteur d’aujourd’hui : le matn. Le terme désigne une épître didactique, en vers ou en prose, assez courte pour être mémorisée et pensée pour être commentée (c’est la définition qu’en retient Younes Van Praet). Le matn n’est pas un résumé pour pressés : c’est la charpente que l’élève porte en mémoire pendant que l’enseignant et les commentateurs la meublent.
Trois exemples ordonnent le paysage malikite :
- Al-Akhdarî (mort en 983 de l’hégire, à Biskra) : 24 pages sur les ’ibâdât, les actes d’adoration, et rien d’autre. Le matn de l’entrée dans le fiqh, celui par lequel des générations d’enfants ont commencé.
- Ibn ’Âshir (1582-1631, Fès) : un poème qui articule croyance, fiqh et cheminement spirituel, le Murshid al-mu’în, « le guide qui vient en aide ». M. Van Praet le donne pour ce qui symbolise probablement le mieux le malikisme marocain : mémorisé très tôt dans les madâris, les écoles, commenté de génération en génération, au point que Muhammad Mayyâra lui a consacré un grand commentaire ; il figure encore au programme de l’institut Mohammed VI à Rabat, qui forme les imams franco-marocains.
- Khalîl ibn Ishâq (mort en 776 de l’hégire) : son Mukhtasar condense en 264 pages les ’ibâdât comme les mu’âmalât, les relations sociales. Célèbre, dense, avancé : ce n’est pas un texte de début. Treccani relève qu’il a attiré « un très grand nombre de commentateurs et de glossateurs » et qu’on l’y étudie toujours : autour du matn s’est bâtie une littérature de commentaires, puis de gloses sur les commentaires, hâshiyât, qui entourent la phrase du maître jusqu’à aujourd’hui ; sa traduction italienne par Guidi et Santillana (1919) fut longtemps le meilleur accès européen à la doctrine malikite.
L’ordre réel des parcours observés suit cette gradation : matn courts d’abord, Risâla ensuite, Mukhtasar enfin. Chaque étage suppose le précédent.
Des textes qui voyagent avec l’école
Cette bibliothèque a suivi les routes de la leçon précédente. La Mudawwana est devenue la référence de la fatwa, l’avis juridique délivré à qui le demande, à Kairouan même, là où Sahnûn l’avait ordonnée. La riwâya de Yahyâ al-Laythî est celle qu’ont reçue le Maghreb et al-Andalus. Le poème d’Ibn ’Âshir a conquis sa place dans les enseignements de Fès, puis au-delà ; les matn malikites circulent aujourd’hui en français, dans un mouvement éditorial que M. Van Praet documente. En France, la Risâla existe chez l’éditeur Al Bayyinah/Universel, dans la traduction annotée d’Azzedine Haridi.
À Fès, la géographie elle-même a gardé la mémoire de ces réseaux : les auteurs médiévaux distinguaient la « rive des Andalous » de la « rive des Kairouanais », du nom des communautés d’immigrants qui peuplèrent la ville ; et c’est la mosquée dite « des Kairouanais », al-Qarawiyyîn, qui devint au Ve siècle de l’hégire le siège de l’enseignement (le relève Aurélien Montel). Les livres ont voyagé avec les gens.
Le Tartîb al-madârik lui-même, notre source biographique de référence, l’illustre à sa manière : le Qâdî ’Iyâd est mort sans l’avoir mis au net, et la notice de son édition explique que le livre est resté un brouillon passé de copiste en copiste. Même le livre qui raconte la transmission de l’école a voyagé par transmission.
Lire un texte n’est pas se dispenser d’un maître
Un dernier point, qui porte tout le cours : ces ouvrages n’ont jamais été pensés pour une lecture autonome. Le matn attend son commentaire, le corpus attend ses savants, et la survie même de ces textes tient à cette écologie : ce qui se mémorise se transmet, ce qui se transmet se commente, ce qui se commente reste enseigné. M. Van Praet décrit un élan actuel de retour aux écoles de droit, dont l’essor de l’édition francophone des mutûn est un signe : on est loin du livre-musée. Le Malik de la leçon précédente le disait de son vivant : ce savoir est religion, il faut regarder de qui on le reçoit. Un débutant qui ouvre la Risâla y gagne une cartographie précieuse ; il n’y puise pas un avis applicable à son cas. Pour cela, on consulte un savant qualifié, comme on l’a dit depuis la première leçon.
Retenir l’essentiel : un livre du maître (Muwatta’), un corpus de l’école (Mudawwana), une référence synthétique (Risâla), des matn gradués (al-Akhdarî, Ibn ’Âshir, puis Khalîl). Quatre fonctions, pas quatre concurrents.
Le parcours complet se lit dans le module « Découvrir le fiqh » de la formation de fiqh ; la leçon précédente racontait comment l’école s’est formée autour de l’imam Malik.
