0.3aDécouvrir le fiqh
D'où vient une règle de fiqh ?
Sommaire
Quand un juriste expose une règle, il ne donne pas simplement son avis. Il s’appuie sur un fondement et sur une méthode de raisonnement, qu’il explicite parfois et que son lecteur est parfois censé connaître. La classification d’al-Bâjî rend visible cette différence : certains éléments font autorité comme textes ou accords, d’autres relèvent du raisonnement à partir de ces fondements.
La leçon précédente présentait la grille des cinq statuts. Ici, la question change : d’où vient le jugement que le fiqh attribue à un acte ? Pour garder une carte lisible, nous suivrons l’ouvrage d’usûl d’Abû al-Walîd al-Bâjî, juriste malikite mort en 474 de l’hégire. Sa classification est une manière précise d’organiser les preuves, pas une liste que le verset 4:59 énonce lui-même.
Une carte en trois familles
Al-Bâjî ouvre son chapitre par une phrase brève :
أَدِلَّةُ الشَّرْعِ عَلَى ثَلَاثَةِ أَضْرُبٍ: أَصْلٌ، وَمَعْقُولُ أَصْلٍ، وَاسْتِصْحَابُ حَالٍ. فَأَمَّا الْأَصْلُ فَهُوَ الْكِتَابُ وَالسُّنَّةُ وَإِجْمَاعُ الْأُمَّةِ.
Adillatu sh-shar‘i ‘alâ thalâthati aḍrub: aṣlun, wa-ma‘qûlu aṣlin, wa-istishâbu hâlin. Fa-ammâ l-aṣlu fa-huwa l-kitâbu wa-s-sunnatu wa-ijmâ‘u l-ummah.
« Les preuves de la Loi se répartissent en trois catégories : l’aṣl, le raisonnement tiré d’un fondement et l’istishâb d’un état. L’aṣl comprend le Livre, la Sunna et l’accord de la communauté. » (traduction maison d’après al-Bâjî, al-Ishâra fî ma’rifat al-uṣûl, p. 155)
Le mot aṣl signifie ici fondement. Al-Bâjî range donc ensemble le Coran, la Sunna et l’ijmâ’. Il nomme ensuite le ma’qûl al-aṣl, le raisonnement tiré d’un fondement, puis l’istishâb, qu’il distingue des deux premiers groupes.
La carte tient en quelques mots, mais ce ne sont pas trois étapes que le juriste franchirait toujours dans le même ordre. Al-Bâjî distingue les textes et l’accord reconnu, le raisonnement tiré de ces fondements, puis le maintien d’un état. Cette organisation aide à ne pas placer une parole révélée et une déduction juridique sur le même plan.
Le Coran et la Sunna comme références
Le Coran est le texte révélé. Pour préciser ce que recouvre l’autre terme, al-Bâjî distingue les formes de la Sunna transmise :
السُّنَّةُ الْوَارِدَةُ عَنِ النَّبِيِّ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ عَلَى ثَلَاثَةِ أَضْرُبٍ: أَقْوَالٌ، وَأَفْعَالٌ، وَإِقْرَارٌ
As-sunnatu l-wâridatu ‘ani n-nabiyyi, ṣallâ Llâhu ‘alayhi wa-sallama, ‘alâ thalâthati aḍrubin: aqwâlun, wa-af‘âlun, wa-iqrârun.
« La Sunna rapportée du Prophète, sur lui la paix et les bénédictions, se présente sous trois formes : paroles, actes et approbations. » (traduction maison d’après al-Bâjî, al-Ishâra, p. 225)
Cette définition décrit les formes que peut prendre la Sunna, pas la valeur de chaque récit. L’origine d’un hadith, sa transmission et sa portée demandent une vérification propre ; cette leçon ne juge aucun hadith particulier.
Le verset 4:59 demande aux croyants d’obéir à Dieu, au Messager et à ceux qui détiennent l’autorité parmi eux. Il précise aussi la conduite à tenir lors d’un différend :
يَـٰٓأَيُّهَا ٱلَّذِينَ ءَامَنُوٓا۟ أَطِيعُوا۟ ٱللَّهَ وَأَطِيعُوا۟ ٱلرَّسُولَ وَأُو۟لِى ٱلْأَمْرِ مِنكُمْ ۖ فَإِن تَنَـٰزَعْتُمْ فِى شَىْءٍ فَرُدُّوهُ إِلَى ٱللَّهِ وَٱلرَّسُولِ إِن كُنتُمْ تُؤْمِنُونَ بِٱللَّهِ وَٱلْيَوْمِ ٱلْـَٔاخِرِ ۚ ذَٰلِكَ خَيْرٌ وَأَحْسَنُ تَأْوِيلًا
Yâ ayyuhâ lladhîna âmanû, aṭî‘û Llâha wa-aṭî‘û r-rasûla wa-ulî l-amri minkum. Fa-in tanâza‘tum fî shay’in fa-ruddûhu ilâ Llâhi wa-r-rasûli in kuntum tu’minûna bi-Llâhi wa-l-yawmi l-âkhir. Dhâlika khayrun wa-aḥsanu ta’wîlâ.
« O les croyants! Obéissez à Allah, et obéissez au Messager et à ceux d’entre vous qui détiennent le commandement. Puis, si vous vous disputez en quoi que ce soit, renvoyez-le à Allah et au Messager, si vous croyez en Allah et au Jour dernier. Ce sera bien mieux et de meilleure interprétation (et aboutissement). » (Coran 4:59, traduction du sens par Muhammad Hamidullah, Tanzil)
Le verset nomme le renvoi à Dieu et au Messager. Il ne détaille ni les catégories d’al-Bâjî ni les opérations de l’usûl. Cette distinction évite une confusion fréquente : le Coran fonde la règle, tandis que les savants exposent les méthodes qui permettent de la comprendre et de l’appliquer.
L’ijmâ’ et la portée d’un accord
Dans le passage cité, al-Bâjî ajoute l’ijmâ’ à l’aṣl. Il développe cette idée dans son chapitre sur le consensus :
إِجْمَاعُ الْأُمَّةِ عَلَى حُكْمِ الْحَادِثَةِ دَلِيلٌ شَرْعِيٌّ، فَيَجِبُ الْمَصِيرُ إِلَى مَا أَجْمَعَتْ عَلَيْهِ وَالْقَطْعُ بِصِحَّتِهِ
« L’accord de la communauté sur le jugement d’une question est une preuve légale ; il faut donc s’en tenir à ce sur quoi elle s’est accordée et tenir ce jugement pour certain. » (traduction maison d’après al-Bâjî, al-Ishâra, p. 274)
L’ijmâ’ n’est pas le nombre de personnes qui partagent spontanément un avis. Al-Bâjî traite d’un accord qui engage l’autorité juridique de la communauté. Dans Tartîb al-madârik, al-Qâdî ‘Iyâd rappelle parmi les conditions de l’ijtihâd la connaissance du Livre et de la Sunna, ainsi que des lieux où il y a consensus et des lieux de divergence. Établir un ijmâ’ demande donc un savoir spécialisé : l’absence d’avis contraire dans quelques pages ne suffit pas à l’affirmer. Cette leçon en présente la fonction générale sans détailler toutes les conditions ni résoudre les débats entre écoles.
Le qiyâs : raisonner à partir d’un fondement
Le troisième mot de la première phrase, ma’qûl al-aṣl, désigne ce qu’on comprend et déduit à partir d’un fondement. Al-Bâjî y rattache le qiyâs, qu’il présente ainsi :
وَأَمَّا الضَّرْبُ الرَّابِعُ مِنْ مَعْقُولِ الْأَصْلِ فَهُوَ مَعْنَى الْخِطَابِ، وَهُوَ الْقِيَاسُ. وَحَدُّهُ: حَمْلُ أَحَدِ الْمَعْلُومَيْنِ عَلَى الْآخَرِ فِي إِثْبَاتِ حُكْمٍ أَوْ إِسْقَاطِهِ بِأَمْرٍ جَامِعٍ بَيْنَهُمَا.
« Le quatrième aspect du raisonnement tiré d’un fondement est le sens du discours : c’est le qiyâs. Il consiste à rapporter un cas connu à un autre pour établir ou écarter un jugement, en raison d’un élément qui les réunit. » (traduction maison d’après al-Bâjî, al-Ishâra, p. 298)
Le qiyâs ne consiste pas à rapprocher deux situations au hasard. Le juriste doit montrer quel élément les réunit et pourquoi le jugement établi pour le premier cas peut s’appliquer au second. Une ressemblance de surface ne suffit pas : le raisonnement reste attaché à un fondement, il ne produit ni nouveau verset ni nouvelle parole prophétique.
L’istishâb, nommé sans être développé
Al-Bâjî place enfin l’istishâb al-hâl, la présomption de maintien d’un état antérieur, dans une troisième famille distincte de l’aṣl et du ma’qûl al-aṣl. Son texte le rattache à l’istishâb de l’état rationnel. La notion possède des développements techniques ; les détailler ici ouvrirait un second cours d’usûl. Nous retenons seulement sa place dans la carte d’al-Bâjî.
Cette classification suit un auteur malikite nommé, sans prétendre que tous les ouvrages d’usûl rangent les preuves de la même manière. Elle ne permet pas non plus à un lecteur de déduire seul une règle à partir d’un texte.
La leçon suivante étudiera deux méthodes malikites : l’amal des gens de Médine, notamment la pratique transmise et celle issue de l’ijtihâd, puis le sadd al-dharâ’i’, l’examen des moyens susceptibles de conduire à un résultat interdit. La leçon 0.1 définit le fiqh ; la leçon 0.2 présente les statuts. La page du module et la présentation de la formation permettent de reprendre le parcours.
