0.1Découvrir le fiqh
Qu'est-ce que le fiqh ?
Sommaire
« On fait le fiqh. » La phrase court les mosquées, les cercles familiaux, les groupes de discussion : tel savant « a le fiqh », tel avis « relève du fiqh », le nouveau converti « doit apprendre son fiqh ». Le mot est partout ; sa définition, presque nulle part. Il désigne pourtant l’une des plus anciennes sciences de l’islam, celle dont dépend la pratique quotidienne de millions de croyants, et c’est elle que cette première leçon se donne pour tâche de définir.
À l’issue, vous saurez dire ce que recouvre le fiqh, le distinguer de la charî’a, nommer les cinq statuts qui qualifient tout acte, et situer cette science parmi les savoirs de la religion.
« Comprendre », littéralement
Le nom fiqh (فِقْه) vient du verbe faqiha (فَقِهَ), « comprendre », non pas la compréhension de surface, mais celle qui pénètre le sens d’une parole. Le Coran l’emploie ainsi dans le verset qui charge des groupes de croyants de s’instruire pour revenir avertir leur peuple :
فَلَوْلَا نَفَرَ مِن كُلِّ فِرْقَةٍ مِّنْهُمْ طَائِفَةٌ لِّيَتَفَقَّهُوا فِي الدِّينِ
Fa-lawlâ nafara min kulli firqatin minhum tâ’ifatun li-yatafaqqahû fî d-dîn.
« Pourquoi de chaque clan quelques hommes ne viendraient-ils pas s’instruire dans la religion… » (Coran 9:122, trad. Muhammad Hamidullah)
Le verbe yatafaqqahû, « qu’ils comprennent », a donné son nom à la science. Et le Prophète (paix et salut sur lui) fait de cette compréhension un don divin, dans un hadith rapporté par le compagnon Mu’âwiyya, qu’Allah l’agrée :
مَنْ يُرِدِ اللَّهُ بِهِ خَيْرًا يُفَقِّهْهُ فِي الدِّينِ
Man yuridi Llâhu bihi khayran yufaqqihhu fî d-dîn.
« À qui Allah veut du bien, Il donne la compréhension de la religion. » (Sahih al-Bukhari, n° 71, trad. maison)
Deux lignes de lecture déjà. La compréhension de la religion n’est pas un mérite que l’homme s’attribue à lui-même : elle est un bien qu’Allah veut. Et elle s’acquiert, puisque le Coran ordonne d’aller la chercher auprès de ceux qui l’ont.
Le fiqh n’est pas la charî’a
Voici la distinction qui commande tout le cursus.
La charî’a désigne la Loi révélée : le Coran et la Sunna du Prophète (psl), la référence divine elle-même. Elle est une, elle est posée, elle ne se discute pas entre écoles. Le fiqh, lui, est la science humaine qui la comprend et la rend praticable. Muhammad Mayyâra (m. 1662, Fès), commentateur du poème que nous retrouverons plus bas, le définissait sobrement :
معرفة الأحكام الشرعية التى طريقها الاجتهاد
Ma’rifatu l-ahkâm ish-shar’iyyati llatî tarîquhâ l-ijtihâd.
« La connaissance des règles de la charî’a dont la voie est l’ijtihâd », c’est-à-dire l’effort d’interprétation du savant qualifié (trad. maison, ad-Durr ath-Thamîn, p. 109).
L’islamologue Éric Chaumont le formule à son tour dans le manuel Droit musulman qu’il a dirigé : la sharî’a est la référence transcendante, le fiqh la connaissance des règles obtenue au moyen des indices. Autrement dit : la charî’a est la norme divine, le fiqh l’intelligence humaine de cette norme.
Conséquence capitale : la charî’a ne varie pas d’une école à l’autre ; le fiqh, si. Deux savants honnêtes peuvent comprendre différemment la même preuve, et ne pas non plus lui accorder la même force : l’authenticité d’un hadith se juge, et des textes peuvent entrer en tension. Les écoles sont nées de ces compréhensions et de ces appréciations légitimes. La divergence porte sur l’intelligence humaine de la norme, jamais sur la norme elle-même.
L’exemple le plus fameux se voit dans la prière : l’école malikite recommande de laisser pendre les bras le long du corps (sadl), d’autres écoles recommandent de les plier sur la poitrine (qabd). Même acte, même référence, deux compréhensions ; la leçon 2.4 exposera les preuves de chacun. Retenez ici le principe : diverger en fiqh n’est pas diverger en islam.
Cinq statuts pour qualifier chaque acte
Le fiqh ne répond pas seulement « permis » ou « interdit ». Sa grille compte cinq cases, qu’on appelle al-ahkâm al-khamsa, les cinq statuts :
- wâjib (obligatoire) : le faire est récompensé, l’omettre sans excuse est péché : la prière de l’aube.
- mandûb (recommandé) : le faire est récompensé, l’omettre n’est pas péché : une prière surérogatoire.
- mubâh (permis) : ni mérite ni reproche : prendre son repas.
- makrûh (déconseillé) : le délaisser est méritoire, le faire n’est pas péché : se présenter à la mosquée après avoir mangé de l’ail cru.
- harâm (interdit) : l’omettre est récompensé, le faire est péché : consommer de l’alcool.
Retenez la grille ; les conditions et les cas d’application de chaque statut feront l’objet de la leçon 0.2.
’Aqîda, fiqh, tasawwuf : les trois sciences du dîn
Le croyant a trois questions. Que dois-je croire ? Répond la ’aqîda, le dogme. Que dois-je faire ? Répond le fiqh. Qui dois-je devenir intérieurement ? Répond le tasawwuf, la purification du cœur. La tradition malikite du Maghreb les enseigne ensemble, dans un même poème que des générations d’étudiants ont mémorisé : le Murshid al-Mu’în (« le guide qui porte secours ») de ’Abd al-Wâhid ibn ’Âshir (m. 1631, Fès), qu’Allah l’agrée.
Son titre déjà annonce le programme :
عَلَى الضَّرُورِيِّ مِنْ عُلُومِ الدِّينِ
’Alâ d-darûrî min ’ulûm id-dîn.
« Sur l’indispensable des sciences de la religion » (trad. maison).
L’indispensable, Mayyâra le résume en trois mots : « les ’aqâ’id, le fiqh et le tasawwuf », ce qu’un croyant ne peut pas se permettre d’ignorer. Indispensable ne veut pas dire complet : le tafsîr, la sîra ou les sciences du hadith occupent le reste de la carte ; ce trio-là est le seuil, pas le plafond. Et le poème en annonce l’esprit dès son ouverture, dans un vers que son commentateur reprend :
وَفِي طَرِيقَةِ الْجُنَيْدِ السَّالِكْ
Wa fî tarîqat al-Junayd as-sâlik.
« Et la voie de Junayd, le cheminant » (trad. maison).
Junayd al-Baghdâdî (m. 910), qu’Allah sanctifie son secret, est le maître de la voie sobre, celle qui tient ensemble la règle et l’intérieur : le cursus y reviendra, et l’article sur la doctrine de Junayd le présente déjà. On comprend à présent pourquoi un site de la Tariqa Qadiriya Boutchichiya ouvre des cours de fiqh : pas de cheminement valable sans connaissance de la règle, pas de règle vivante sans le cœur qui la porte.
Une école pour apprendre, l’humilité pour enseigner
Le fiqh ne s’improvise pas : il s’apprend dans une école transmise, un madhhab, c’est-à-dire une méthode et une chaîne de savants. Mâlik ibn Anas (m. 795), l’imam de Médine, illustre l’esprit du métier par une anecdote que rapporte Mayyâra. Interrogé, en une session, sur quarante-huit questions, il répondit à trente-deux d’entre elles par la même formule :
لَا أَدْرِي
Lâ adrî.
« Je ne sais pas. »
Trente-deux fois. Le faqîh qui sait est celui qui sait d’abord ce qu’il ne sait pas ; l’humilité fait partie de la science, elle en est même le garde-fou.
Cette formation retient la ligne malikite : l’école de Médine, héritière de l’enseignement de Mâlik, qu’Allah l’agrée, et l’école historique du Maghreb où la voie Qadiriya Boutchichiya a pris racine. Les autres écoles sunnites (hanafite, chaféite, hanbalite) seront nommées quand elles éclairent une question ; jamais pour inviter à choisir l’avis qui arrange, car ce ne serait plus une science mais une commodité.
Il reste à apprendre la règle dans le détail. La leçon 0.2 reprendra les cinq statuts un par un, avec leurs conditions ; le plan complet de la formation tient sur la page du cours de fiqh, et le module en cours se parcourt dans Découvrir le fiqh.
