0.2Découvrir le fiqh

Les cinq statuts de l'acte

Volet 2 sur 8 · Découvrir le fiqh

Sommaire

La leçon précédente a posé le paysage : le fiqh est la science qui qualifie chaque acte humain, et sa grille compte cinq cases. Elle les a nommées d’un trait, le temps de les situer. Cette leçon-ci les ouvre une à une.

À l’issue, vous saurez nommer les cinq statuts en arabe, dire pour chacun ce que la Loi demande exactement, et rattacher un acte de la vie courante à sa case.

Le poème qui tient la grille

Les étudiants malikites du Maghreb ne mémorisent pas une liste abstraite : ils récitent trois vers. Le Murshid al-Mu’în d’Ibn ’Âshir, présenté dans la leçon 0.1, les énumère et les définit d’un souffle :

أَقْسَامُ حُكْمِ الشَّرْعِ خَمْسَةٌ تُرَامْ فَرْضٌ وَنَدْبٌ وَكَرَاهَةٌ حَرَامْ ثُمَّ إبَاحَةٌ فَمَامُورٌ جُزِمَ فَرْضٌ وَدُونَ الْجَزْمِ مَنْدُوبٌ وُسِمَ ذُو النَّهْيِ مَكْرُوهٌ وَمَعَ خَتْمٍ حَرَامْ مَاذُونَ وَجْهَيْهِ مُبَاحٌ ذَا تَمَامْ

Aqsâmu hukmi sh-shar’i khamsatun turâm : fardun wa-nadbun wa-karâhatun harâm ; thumma ibâha. Fa-ma’mûrun juzima fardun, wa-dûna l-jazmi mandûbun wusima ; dhû n-nahyi makrûhun, wa-ma’a khatmin harâm ; mâdhûna wajhayhi mubâhun, dhâ tamâm.

« Les sections de la règle de la Loi sont cinq, à viser : obligation, recommandation, réprobation et interdiction, puis la permission. Ce dont l’accomplissement est demandé avec fermeté est le fard ; à défaut de fermeté, on le nomme mandûb. Ce qui porte un blâme est le makrûh ; assorti d’une décision, c’est le harâm. Ce qui est permis dans ses deux faces est le mubâh : voilà qui complète. » (trad. maison ; Mayyâra, ad-Durr ath-Thamîn, p. 115-116)

Tout est dit en six hémistiches. Le commentateur Mayyâra les reprend un par un ; suivons-le.

Le fard : ce qui est demandé fermement

Premier statut, le plus lourd : ce que la Loi demande d’accomplir d’une demande ferme. Le délaisser sans excuse est un péché ; l’accomplir est récompensé. On l’appelle le fard ou le wâjib, et l’on verra plus bas pourquoi les malikites emploient les deux noms pour la même chose.

La demande ferme se reconnaît dans le texte révélé lui-même. Quand le Coran ordonne :

وَأَقِيمُوا الصَّلَاةَ وَآتُوا الزَّكَاةَ وَارْكَعُوا مَعَ الرَّاكِعِينَ

Wa-aqîmu s-salâta wa-âtu z-zakâta wa-rka’û ma’a r-râki’în.

« Et accomplissez la Salât, et acquittez la Zakât, et inclinez-vous avec ceux qui s’inclinent. » (Coran 2:43, trad. Muhammad Hamidullah)

trois impératifs successifs commandent sans laisser de choix. Le Prophète (paix et salut sur lui) a posé le même seuil pour l’ensemble de la pratique, dans le hadith des cinq piliers rapporté par Ibn ’Umar, qu’Allah l’agrée ainsi que son père :

بُنِيَ الإِسْلاَمُ عَلَى خَمْسٍ شَهَادَةِ أَنْ لاَ إِلَهَ إِلاَّ اللَّهُ وَأَنَّ مُحَمَّدًا رَسُولُ اللَّهِ، وَإِقَامِ الصَّلاَةِ، وَإِيتَاءِ الزَّكَاةِ، وَالْحَجِّ، وَصَوْمِ رَمَضَانَ

Buniya l-islâmu ’alâ khamsin : shahâdati an lâ ilâha illâ Llâhu wa-anna Muhammadan rasûlu Llâh, wa-iqâmi s-salât, wa-îtâ’i z-zakât, wa-l-hajj, wa-sawmi Ramadân.

« L’islam est bâti sur cinq : l’attestation qu’il n’y a de dieu qu’Allah et que Muhammad est le Messager d’Allah, l’accomplissement de la salât, l’acquittement de la zakât, le pèlerinage et le jeûne de Ramadan. » (Sahih al-Bukhari, n° 8, trad. maison)

Les piliers portent ce nom parce qu’ils tiennent l’édifice : tous sont des fard, des obligations fermes. Mayyâra donne pour exemples la foi en Allah et en Ses messagers, et ce qu’il appelle les règles de l’islam, nos cinq piliers.

Le mandûb : recommandé sans être ordonné

Deuxième case, symétrique de la première et adoucie : ce que la Loi demande d’accomplir d’une demande qui n’est pas ferme. Le faire est récompensé ; l’omettre n’est pas un péché. On dit le mandûb, et les manuels y rangent aussi la sunna au sens du recommandé.

Mayyâra choisit pour exemple la prière surérogatoire de l’aube, ces deux rak’a accomplies avant la prière obligatoire du fajr : recommandées, mais jamais exigées, et celui qui les laisse n’a rien à se reprocher. Telle est la logique du mandûb : la porte est grande ouverte, personne n’y est poussé.

Le mubâh : le grand neutre

Troisième case, la plus peuplée de la vie : ce que la Loi permet de faire ou de délaisser indifféremment. Manger, dormir, marcher, commercer dans les formes licites : ni mérite à faire, ni reproche à laisser. Le mubâh est le silence bienveillant de la Loi sur la majorité de nos journées.

Un débat d’école s’y attache, que Mayyâra rapporte : certains savants refusaient de compter le mubâh parmi les statuts, objectant que le permis était déjà permis avant toute loi. La majorité l’y range pourtant : le Coran et la Sunna ont bien dit « ceci vous est permis », et la permission elle-même est une règle. La leçon retient la position de la majorité, sans que rien de pratique ne dépende de cette querelle d’usûl.

Le makrûh : blâmé sans être défendu

Quatrième case, le miroir du mandûb : ce dont la Loi demande l’abandon sans fermeté. Le délaisser est méritoire ; le faire n’est pas un péché. C’est le makrûh, le déconseillé.

L’exemple de Mayyâra surprendra : lire le Coran pendant l’inclinaison de la prière. Rien de plus noble que le Coran en soi ; mais à ce geste précis du rukû’, la règle malikite préfère la glorification qui lui est propre, et déconseille la lecture. Le makrûh vit souvent dans ces détails de mesure : pas une faute, une élégance manquée.

Le harâm : interdit d’une interdiction ferme

Dernière case : ce dont la Loi demande l’abandon d’une demande ferme. Le commettre est un péché ; s’en abstenir est récompensé. Le harâm ferme le registre, et le Coran le signe dans les versets mêmes. Sur le vin, Mayyâra note l’exemple parce que le texte est catégorique :

يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا إِنَّمَا الْخَمْرُ وَالْمَيْسِرُ وَالْأَنصَابُ وَالْأَزْلَامُ رِجْسٌ مِّنْ عَمَلِ الشَّيْطَانِ فَاجْتَنِبُوهُ

Yâ ayyuhâ lladhîna âmanû : innamâ l-khamru wa-l-maysiru wa-l-ansâbu wa-l-azlâmu rijsun min ’amali sh-shaytâni, fa-jtanibûh.

« Ô les croyants ! Le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées, les flèches de divination ne sont qu’une abomination, œuvre du Diable. Ecartez-vous en. » (Coran 5:90, trad. Muhammad Hamidullah)

Fa-jtanibûh, « écartez-vous-en » : l’impératif d’éloignement ne laisse aucune mesure intermédiaire. Mayyâra cite le vin et la fornication pour ce statut ; le texte coranique, lui, signe l’interdiction du premier, celui que tout manuel nomme le cas d’école.

Une échelle, pas cinq boîtes

Mieux vaut à présent oublier l’image des cases et retenir celle de l’échelle. La Loi ne prononce pas cinq mots séparés : elle adresse chaque acte selon un degré continu, et les cinq statuts balisent cette continuité. Demande ferme de faire : fard. Demande ouverte : mandûb. Silence : mubâh. Blâme ouvert : makrûh. Défense ferme : harâm. Un seul axe, deux pôles, un point de neutralité au milieu.

Cette lecture par les paires éclaire le poème lui-même : Ibn ’Âshir nomme d’abord le fard avec le nadb, puis la karâha avec le harâm, et scelle par l’ibâha qui ferme la série. L’ordre du vers n’est pas un hasard : il va de l’ordre vers la permission, comme la Loi va de l’exigence vers la liberté.

Deux précisions d’école

Fard et wâjib. Les deux mots signifient l’obligation, et les malikites les tiennent pour synonymes : un seul statut, deux noms. Mayyâra en donne la raison : le fard vient de la mesure, le wâjib de l’établissement, et chacun des deux sens couvre l’obligation quelle que soit la preuve, décisive ou conjecturale. Les hanafites, eux, distinguent selon cette force de la preuve : fard pour le texte décisif, wâjib pour la preuve conjecturale. La nuance est réelle dans leurs livres ; le cursus retient l’usage malikite et ne sépare pas ce que notre école unit.

Obligatoire pour chacun, ou pour quelques-uns ? Une même règle peut peser sur chaque personne (’aynî) ou sur la communauté (kifâya) : au régime collectif, un groupe suffisant qui s’acquitte décharge tous les autres, et si personne n’accomplit, la responsabilité retombe sur tous. La prière des cinq temps est individuelle, aucun autre ne peut la faire à ma place. En face, Mayyâra compte parmi les devoirs de suffisance le secours au noyé, le vêtement de l’indigent, la nourriture de l’affamé. Et la distinction vaut aussi pour le recommandé : l’adhân est de ces actes recommandés qu’il suffit à quelques-uns d’accomplir pour le quartier entier, comme le witr ou la prière des deux fêtes relèvent, eux, de chacun. Distinction précieuse : elle explique pourquoi nul n’est tenu de tout faire soi-même, quand la communauté s’acquitte.

Ce que la grille prépare

Les cinq statuts sont le vocabulaire de toute la suite : chaque leçon de tahâra, de salât, de jeûne parlera cette langue sans plus la traduire. Une question reste en suspens, volontairement : d’où la Loi tire-t-elle ces demandes, et comment le savant les lit-il ? C’est l’objet de la leçon 0.3, sur les sources de la règle. Le cours de fiqh reste la table des matières ; le module en cours se parcourt dans Découvrir le fiqh.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 5 La prière de l'aube, ordonnée d'un ordre ferme, relève du statut :
fard (ou wâjib)

Oui. La Loi demande son accomplissement d'une demande ferme : l'omettre sans excuse est un péché, l'accomplir est récompensé.

mandûb

Le mandûb est recommandé, pas ordonné fermement : l'omettre n'est pas un péché. La prière de l'aube va plus loin, son abandon est blâmé.

mubâh

Le mubâh est simplement permis, sans mérite ni reproche. La prière quotidienne est tout l'inverse : obligatoire.

Question 2 sur 5 Un acte que la Loi permet de faire ou de délaisser indifféremment est :
mubâh

Exact. Manger, dormir, voyager : ni mérite à faire, ni reproche à laisser. Le mubâh remplit l'immense majorité de la vie quotidienne.

makrûh

Le makrûh penche déjà d'un côté : le délaisser est mieux. Le mubâh, lui, reste parfaitement neutre.

mandûb

Le mandûb penche de l'autre côté : le faire est récompensé. Le mubâh ne promet ni récompense ni blâme.

Question 3 sur 5 Qu'est-ce qui sépare le makrûh du harâm ?
La fermeté de l'interdiction : souple pour le makrûh, ferme pour le harâm

C'est le critère donné par Mayyâra. Le makrûh est blâmé sans que le faire soit un péché ; le harâm est interdit d'une demande ferme, le commettre engage la faute.

Le makrûh concerne le culte, le harâm les transactions

Non : les deux statuts s'appliquent aux deux domaines. Ce qui les sépare n'est pas le domaine mais la force de l'interdiction.

Le makrûh est une opinion malikite, le harâm est coranique

Les deux statuts appartiennent au même système et se rencontrent dans toutes les écoles. La différence tient au degré de l'interdiction, pas à l'école.

Question 4 sur 5 Un noyé appelle au secours : dès que quelqu'un intervient, tous les témoins sont déchargés ; si personne ne bouge, tous sont blâmés. Ce type de devoir est dit :
de suffisance (kifâya)

Oui : la règle pèse sur la communauté ; un groupe suffisant qui s'en charge décharge les autres, l'abandon collectif engage tous.

individuelle ('aynî)

Le devoir 'aynî pèse sur chaque personne une à une, comme la prière des cinq temps : aucun autre ne peut l'accomplir à ma place. Ici, un seul sauveur suffit pour tous.

recommandée (mandûb)

Le mandûb n'engage pas de faute quand on l'omet. Secourir un noyé n'est pas un simple conseil : c'est un devoir, seulement reporté du singulier au collectif.

Question 5 sur 5 Chez les malikites, les mots fard et wâjib :
Sont synonymes

C'est la position de l'école : les deux noms disent la même obligation. Les hanafites, eux, distinguent selon la force de la preuve.

Désignent deux degrés d'obligation

C'est la position hanafite : fard pour la preuve décisive, wâjib pour la preuve conjecturale. En malikisme, un seul statut, deux noms.

Ne sont jamais employés dans les textes

Les deux termes courent les manuels malikites, employés indifféremment l'un pour l'autre.