6.7bLe couple et la famille

Les parts successorales

Volet 13 sur 16 · Le couple et la famille

Sommaire

La leçon précédente a posé qui hérite ; celle-ci donne le combien. Le dispositif tient dans un petit nombre de fractions que le Coran fixe lui-même, dans trois versets de la sourate des Femmes. Les maîtres du fiqh n’y ont rien ajouté : tout le calcul successoral n’est que l’application de ces parts et de leur ordre.

Les six fractions écrites

« يُوصِيكُمُ اللَّهُ فِي أَوْلَادِكُمْ ۖ لِلذَّكَرِ مِثْلُ حَظِّ الْأُنثَيَيْنِ ۚ فَإِن كُنَّ نِسَاءً فَوْقَ اثْنَتَيْنِ فَلَهُنَّ ثُلُثَا مَا تَرَكَ ۖ وَإِن كَانَتْ وَاحِدَةً فَلَهَا النِّصْفُ » yûṣîkumu llâhu fî awlâdikum, li-dh-dhakari mithlu ḥaẓẓi l-unthayayn ; fa-in kunna nisâ’an fawqa thnatayn fa-lahunna thuluthâ mâ tarak ; wa in kânat wâḥidatan fa-lahâ n-niṣf « Voici ce qu’Allah vous enjoint au sujet de vos enfants : au fils, une part équivalente à celle de deux filles. S’il n’y a que des filles, même plus de deux, à elles alors deux tiers de ce que le défunt laisse. Et s’il n’y en a qu’une, à elle alors la moitié. » (Coran 4:11, traduction Hamidullah)

Six fractions suffisent à tout : moitié, quart, huitième, tiers, deux tiers, sixième. Khalîl le pose au seuil du chapitre, et aucun cas n’en sort. Les versets les distribuent ; le matn précise à qui chacune revient et dans quelles conditions.

Les conjoints : moitié ou quart, quart ou huitième

« وَلَكُمْ نِصْفُ مَا تَرَكَ أَزْوَاجُكُمْ إِن لَّمْ يَكُن لَّهُنَّ وَلَدٌ ۚ فَإِن كَانَ لَهُنَّ وَلَدٌ فَلَكُمُ الرُّبُعُ مِمَّا تَرَكْنَ ۚ مِنْ بَعْدِ وَصِيَّةٍ يُوصِينَ بِهَا أَوْ دَيْنٍ ۚ وَلَهُنَّ الرُّبُعُ مِمَّا تَرَكْتُمْ إِن لَّمْ يَكُن لَّكُمْ وَلَدٌ ۚ فَإِن كَانَ لَكُمْ وَلَدٌ فَلَهُنَّ الثُّمُنُ مِمَّا تَرَكْتُمْ » wa lakum niṣfu mâ taraka azwâjukum in lam yakun lahunna walad, fa-in kâna lahunna walad fa-lakumu r-rubu’u mimmâ tarakna min ba’di waṣiyyatin yûṣîna bihâ aw dayn ; wa lahunna r-rubu’u mimmâ taraktum in lam yakun lakum walad, fa-in kâna lakum walad fa-lahunna th-thumunu mimmâ taraktum « Et à vous la moitié de ce que laissent vos épouses, si elles n’ont pas d’enfants. Si elles ont un enfant, alors à vous le quart de ce qu’elles laissent, après exécution du testament qu’elles auraient fait ou paiement d’une dette. Et à elles un quart de ce que vous laissez, si vous n’avez pas d’enfant. Mais si vous avez un enfant, à elles alors le huitième. » (Coran 4:12, traduction Hamidullah)

Deux chiffres suffisent à retenir la règle : le mari prend la moitié sans enfant, le quart avec ; l’épouse le quart sans enfant, le huitième avec. Le descendant qui fait baisser la part n’a pas besoin d’être celui du conjoint : un enfant d’un autre lit compte pareil. Et quand le défunt laissait plusieurs épouses, elles se partagent ensemble le quart ou le huitième : « وَالثُّمُنُ لَهَا أَوْ لَهُنَّ » (wa-th-thumunu lahâ aw lahunna), écrit Khalîl, le huitième pour elle ou pour elles. La polygamie ne multiplie pas la part des épouses.

Les descendants : la fille et le fils

La fille seule, sans fils en face, prend la moitié ; deux filles ou plus, les deux tiers partagés. La fille du fils joue ce rôle quand la fille manque, et prend le sixième en complément quand une fille existe déjà : « وَلِلثَّانِيَةِ مَعَ الْأُولَى السُّدُسُ » (wa li-th-thâniyati ma’a l-ûlâ s-sudus), dit le matn.

Puis vient le fils, qui change tout par sa seule présence : il n’a pas de fraction écrite, il prend le reliquat, et il porte sa sœur avec lui. La fille bascule alors de la part fixe au résidu, et le partage entre eux suit la proportion coranique : à lui deux parts, à elle une. C’est le point le plus lu du droit successoral, et le plus discuté. La logique que l’école donne à cette inégalité se lit dans la leçon 6.3 : l’entretien de la famille pèse sur l’homme en droit, jamais sur la femme ; sa part plus forte finance une charge que la sienne ne connaît pas. Le cours pose la règle et sa raison traditionnelle ; la discussion contemporaine se tient ailleurs.

Les ascendants : la mère et le père

La mère a le tiers, sauf deux évictions posées par le même verset : un enfant du défunt la ramène au sixième, deux frères ou sœurs du défunt aussi. « فَإِن لَّمْ يَكُن لَّهُ وَلَدٌ وَوَرِثَهُ أَبَوَاهُ فَلِأُمِّهِ الثُّلُثُ » (fa-in lam yakun lahu waladun wa warithahu abawâhu fa-li-ummihi th-thuluth) : s’il n’a pas d’enfant et que ses père et mère héritent, à sa mère le tiers. Reste le cas où les parents cohabitent avec un conjoint, les deux cas d’école que les savants nomment les ’umariyyatân (العمريتان) : là, la mère prend le tiers du reste, « وَلَهَا ثُلُثُ الْبَاقِي فِي زَوْجٍ وَأَبَوَيْنِ وَزَوْجَةٍ وَأَبَوَيْنِ » (wa lahâ thuluthu l-bâqî fî zawjin wa abawayn wa zawjatin wa abawayn), note Khalîl ; autrement son tiers du tout laisserait au père moins qu’à elle, à rebours de la priorité que le matn lui donne.

Le père est le seul héritier à deux étages : « وَيَرِثُ بِفَرْضٍ وَعُصُوبَةٍ الْأَبُ » (wa yarithu bi-farḍin wa ’uṣûbatin al-ab), il hérite par part fixe et par reliquat. Avec un descendant mâle : le sixième seul. Avec une descendance féminine seule : le sixième plus tout le reliquat. Sans descendant : le reliquat entier, à titre de résiduaire. Le grand-père paternel le suit dans les mêmes positions quand le père manque ; la grand-mère a le sixième, évinçable par la mère.

Les collatéraux : les utérins et les sœurs

Le frère et la sœur utérins, nés de la même mère, ont leur part écrite dans le verset de la kalâla (الكلالة), celui qui meurt sans ascendant ni descendant : un sixième chacun, le tiers partagé au-delà de deux, et hommes et femmes à égalité (Coran 4:12). C’est la seule table où la règle des deux parts du mâle ne joue pas.

Les sœurs germaines et consanguines ont l’autre verset, le dernier de la même sourate :

« إِنِ امْرُؤٌ هَلَكَ لَيْسَ لَهُ وَلَدٌ وَلَهُ أُخْتٌ فَلَهَا نِصْفُ مَا تَرَكَ » ini mru’un halaka laysa lahu waladun wa lahu ukhtun fa-lahâ niṣfu mâ tarak « Si quelqu’un meurt sans enfant, mais a une sœur, à celle-ci revient la moitié de ce qu’il laisse. » (Coran 4:176, traduction Hamidullah)

La sœur suit la logique de la fille : la moitié seule, les deux tiers à deux, résiduaire quand un frère la porte ou qu’une fille du défunt occupe la part.

Quand les parts débordent ou laissent un reste

Deux mécanismes complètent la machine. Si la somme des parts dépasse le tout, le ’awl (العول) réduit chacune proportionnellement en montant la base du calcul ; Khalîl liste les sept bases sur lesquelles les problèmes se règlent : deux, trois, quatre, six, huit, douze, vingt-quatre. À l’inverse, si les parts n’épuisent pas la succession et qu’aucun résiduaire ne survit, la lettre malikite ne fait pas de retour aux héritiers : le surplus va au bayt al-mâl, le trésor public. Les autres écoles rendent ce reliquat aux détenteurs de parts ; le madhhab préfère la collectivité au nommé.

Un dernier cas échappe à toute fraction : dhawû al-arḥâm, les parents par les femmes ou au-delà des lignes héréditaires, ne reçoivent rien quand les héritiers nominaux existent. Le fils de la fille, l’oncle maternel, le cousin : la parenté réelle ne suffit pas, il faut une place dans le dispositif.

Deux exemples, pas un calculateur

Premier cas : un mari, une mère, un père. Le mari prend la moitié (pas d’enfant), la mère le tiers du reste (’umariyya), le père le reliquat : sur douze, six pour le mari, deux pour la mère, quatre pour le père. Deuxième cas : une épouse, une fille, un père. L’épouse prend le huitième (descendant), la fille la moitié, le père le sixième plus le reliquat : sur vingt-quatre, trois pour l’épouse, douze pour la fille, quatre et cinq pour le père qui cumule. Deux étages pour lui, un seul pour chacun.

Le dispositif se lit, il ne s’improvise pas : pour un cas réel, chaque héritier vivant, chaque dette et chaque lien change la table. Les calculateurs en ligne donnent une estimation ; le partage réel se valide auprès d’un savant et, en France, d’un notaire. La leçon suivante quitte les fractions pour le geste et le cadre : le testament, le déroulé d’un partage, et la place du droit civil. Et la page du cours de fiqh restitue le parcours.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 8 Un homme meurt en laissant une épouse et deux parents, sans enfant. Quelle est la part de l'épouse ?
La moitié

La moitié est la part du mari quand la défunte n'a pas d'enfant, pas celle de l'épouse. Les deux conjoints n'ont pas la même table : le verset donne au mari le double de ce qu'il donne à l'épouse.

Le quart

« وَلَهُنَّ الرُّبُعُ مِمَّا تَرَكْتُمْ إِن لَّمْ يَكُن لَّكُمْ وَلَدٌ » (*wa lahunna r-rubu'u mimmâ taraktum in lam yakun lakum walad*) : à elles le quart de ce que vous laissez, si vous n'avez pas d'enfant (Coran 4:12). C'est le cas d'école des ʿumariyyatân, qui donnent ensuite le tiers à la mère et le reliquat au père.

Le huitième

Le huitième suppose un descendant du défunt : ici il n'y a pas d'enfant, la part de l'épouse reste au quart.

Question 2 sur 8 Un défunt laisse une fille unique et un fils. Comment se partage l'héritage ?
La fille prend la moitié, le fils l'autre moitié

La fille seule prend la moitié quand il n'y a pas de fils : le verset conditionne cette fraction à l'absence de descendant mâle. En présence du fils, la donne change entièrement.

Le fils prend tout : un descendant mâle exclut la fille

Le fils ne sort jamais la fille de la succession : il change son statut, pas son droit. Elle hérite toujours, mais sur le reliquat et dans la proportion du verset.

Le fils porte sa sœur : chacun devient résiduaire, le fils recevant la part de deux filles

C'est la règle coranique : « لِلذَّكَرِ مِثْلُ حَظِّ الْأُنثَيَيْنِ » (*li-dh-dhakari mithlu ḥaẓẓi l-unthayayn*), au fils la part de deux filles (Coran 4:11). Le fils fait basculer la fille de la part fixe au reliquat : ils partagent le tout, à raison de deux parts pour lui, une pour elle.

Question 3 sur 8 Deux filles sans fils : quelle part prennent-elles ensemble ?
Les deux tiers partagés entre elles

Le verset : « فَإِن كُنَّ نِسَاءً فَوْقَ اثْنَتَيْنِ فَلَهُنَّ ثُلُثَا مَا تَرَكَ » (*fa-in kunna nisâ'an fawqa thnatayn fa-lahunna thuluthâ mâ tarak*), s'il n'y a que des filles, même plus de deux, à elles les deux tiers de ce que le défunt laisse (4:11). Le reste va au résiduaire le plus proche.

Une moitié chacune, donc la totalité

La moitié est la fraction de la fille *unique* : à plusieurs, les filles se répartissent les deux tiers, pas une moitié par tête. La fraction collective n'augmente pas avec leur nombre.

Le tiers partagé, comme la mère

Le tiers est la part de la mère sans descendant ni frères : les filles ont une autre fraction, les deux tiers, que le verset leur assigne directement.

Question 4 sur 8 Qu'est-ce qui fait descendre la mère du tiers au sixième ?
La présence du conjoint survivant

Le conjoint n'évince pas la mère : dans les cas d'école ʿumariyya, il prend sa part et la mère garde le tiers *du reste*. Ce qui déplace sa fraction, c'est la descendance ou les frères, pas l'époux.

La présence d'une fille du défunt uniquement

Une fille suffit certes à ramener la mère au sixième, mais elle n'est pas le seul déclencheur : les frères le produisent aussi. L'option nomme un cas vrai, mais l'éviction de la mère est plus large.

La présence d'un enfant du défunt, ou de deux frères et sœurs du défunt

Le verset pose les deux déclencheurs : « إِن كَانَ لَهُ وَلَدٌ » (*in kâna lahu walad*), s'il a un enfant, puis « فَإِن كَانَ لَهُ إِخْوَةٌ فَلِأُمِّهِ السُّدُسُ », s'il a des frères, à la mère le sixième (4:11). Khalîl précise que deux frères ou sœurs suffisent à l'éviction.

Question 5 sur 8 Le père hérite d'une fille unique (sa fille) et de personne d'autre. Que reçoit-il ?
Le sixième seul, comme toute part d'ascendant

Le sixième est la part *fixe* du père en présence d'un descendant, mais elle n'épuise pas son droit : le père est aussi résiduaire et prend ce que la fille laisse.

Le sixième à titre de part fixe, plus le reliquat à titre de résiduaire

Khalîl : « وَيَرِثُ بِفَرْضٍ وَعُصُوبَةٍ الْأَبُ » (*wa yarithu bi-farḍin wa 'uṣûbatin al-ab*) : le père hérite par part fixe *et* par résidu. La fille a sa moitié ; le père prend son sixième puis tout ce qui reste, soit au total cinq douzièmes.

La moitié, symétrique à celle du mari

Il n'y a pas de symétrie entre père et conjoint : le père fonctionne en deux étages (part fixe puis reliquat), le mari n'a qu'une fraction. Le calcul n'est pas un partage à deux.

Question 6 sur 8 Un homme meurt sans père ni enfant, mais laisse un frère et une sœur de sa mère seule (utérins). Que reçoivent-ils ?
Un sixième chacun

C'est le verset de la kalâla, celui qui meurt sans héritier direct : « وَإِن كَانَ رَجُلٌ يُورَثُ كَلَالَةً أَوِ امْرَأَةٌ وَلَهُ أَخٌ أَوْ أُخْتٌ فَلِكُلِّ وَاحِدٍ مِنْهُمَا السُّدُسُ » (*wa in kâna rajulun yûrathu kalâlatan awi mra'atun wa lahu akhun aw ukhtun fa-li-kulli wâḥidin minhumâ s-sudus*) : s'il laisse un frère ou une sœur (utérins), à chacun un sixième (Coran 4:12). Au-delà de deux, ils se partageraient le tiers, hommes et femmes à égalité : cas unique où frère et sœur reçoivent pareil.

Le tiers pour le frère, le sixième pour la sœur

Le cas utérin est précisément celui où la parité s'applique : « à chacun un sixième », sans le double du mâle. La règle « le fils a la part de deux filles » porte sur la descendance, pas sur cette lignée maternelle.

Rien : les utérins ne sont pas héritiers

Ils héritent par le texte même : le verset de la kalâla leur donne le sixième nominativement. C'est la catégorie des dhawû al-arḥâm qui n'hérite pas, et les utérins n'en font pas partie.

Question 7 sur 8 Mari, deux filles, mère et père : les parts fixes totalisent plus que la succession. Que se passe-t-il ?
On partage dans l'ordre : les derniers servis n'ont rien

Les parts coraniques ne se servent pas à la file : elles sont toutes obligatoires, aucune ne prime par l'ordre d'arrivée. Le droit réduit proportionnellement plutôt que d'en sacrifier une.

Le testament du défunt décide qui sera réduit

Le 'awl est un mécanisme de calcul, pas un choix : le défunt n'y peut rien et les héritiers non plus. La réduction se fait par la fraction, pas par préférence.

Chaque part est réduite proportionnellement : c'est le mécanisme du 'awl

Le *'awl* (العول) monte le dénominateur : mari 1/4, filles 2/3, parents 1/6+1/6 font 15/12, la base passe de 12 à 15 et chacun reçoit sa fraction du même résultat. Khalîl énumère les bases : deux, trois, quatre, six, huit, douze, vingt-quatre.

Question 8 sur 8 Selon la lettre malikite, que devient le surplus quand les parts fixes n'ont pas tout distribué et qu'il n'y a pas de résiduaire ?
Il revient aux héritiers à parts fixées au prorata de leurs parts

C'est le *radd* des autres écoles. La lettre malikite le refuse : « ولا يرد » (*wa lâ yuradd*), il n'y a pas de retour. Ce détail distingue le madhhab : la même situation produit un autre résultat chez les hanafites.

Il va au trésor public, le bayt al-mâl

« ثُمَّ بَيْتُ الْمَالِ وَلَا يُرَدُّ وَلَا يُدْفَعُ لِذَوِي الْأَرْحَامِ » (*thumma baytu l-mâl, wa lâ yuraddu, wa lâ yudfa'u li-dhawî l-arḥâm*) : puis le trésor, sans retour ni versement aux parents éloignés. La collectivité hérite là où le droit n'a plus d'ayant droit.

Il se partage entre les voisins du défunt

Le voisinage n'est pas un titre successoral : sans héritier dans les catégories du matn, la loi vise l'intérêt commun à travers le trésor public, pas la proximité.