6.5bLe couple et la famille

La période de viduité ('idda)

Volet 8 sur 16 · Le couple et la famille

Sommaire

Le divorce est prononcé, ou le mari est mort ; combien de temps avant qu’un nouveau mariage soit possible ? La réponse populaire, « trois mois », n’est juste que pour un cas parmi d’autres. L’’idda (العدة), le temps légal qui clôt une union avant d’en ouvrir une autre, change de durée selon deux questions : qu’est-ce qui l’a ouverte, et dans quelle situation se trouve celle qui l’observe ?

Pourquoi une attente ? Le fiqh y voit trois fins : établir que le ventre est libre avant tout nouveau lien (la filiation ne doit jamais être en doute), garder ouverte la fenêtre de reprise du divorce révocable vue en 6.4b, et honorer un lien qui ne se dénoue pas comme on efface un trait. Al-Jazîrî note que pour celle qui n’a pas de cycle, où la question de filiation se pose moins, l’attente garde aussi sa dimension d’adoration : un terme posé par la loi, observé comme tel.

La grille du matn

La Risâla énumère les cas en une page ; la voici comme le texte la pose.

La divorcée qui a ses cycles attend trois quru’ : « وعدة الحرة المطلقة ثلاثة قروء » (wa ‘iddatu l-ḥurrati l-muṭallaqati thalâthatu qurû’). Et le mot se définit dans l’école : « والأقراء هي الأطهار التي بين الدمين » (wa-l-aqrâ’u hiya l-aṭhâru llatî bayna d-damayn) : les quru’ sont les périodes de pureté entre deux menstrues. La leçon 6.4b a déjà posé ce compte par la pureté ; rappelons que les hanafites lisent le même mot en sens inverse, les menstrues elles-mêmes : même verset, deux comptes, et le compte malikite est celui de cette formation.

Celle qui n’a pas de cycle, ou qui est ménopausée, compte en mois :

« وَاللَّائِي يَئِسْنَ مِنَ الْمَحِيضِ مِن نِّسَائِكُمْ إِنِ ارْتَبْتُمْ فَعِدَّتُهُنَّ ثَلَاثَةُ أَشْهُرٍ وَاللَّائِي لَمْ يَحِضْنَ ۚ وَأُولَاتُ الْأَحْمَالِ أَجَلُهُنَّ أَن يَضَعْنَ حَمْلَهُنَّ » wa-llâ’î ya’isna mina l-maḥîḍi min nisâ’ikum in-rtabtum fa-’iddatuhunna thalâthatu ashhurin wa-llâ’î lam yaḥiḍn, wa ulâtu l-aḥmâli ajaluhunna an yaḍa’na ḥamlahunn « Si vous avez des doutes à propos (de la période d’attente) de vos femmes qui n’espèrent plus avoir de règles, leur délai est de trois mois. De même pour celles qui n’ont pas encore de règles. Et quant à celles qui sont enceintes, leur période d’attente se terminera à leur accouchement. » (Coran 65:4, traduction Hamidullah)

Le même verset porte la règle de la grossesse : jusqu’à l’accouchement, que la cause soit un divorce ou un décès. La Risâla le dit dans les mêmes termes : « وعدة الحامل في وفاة أو طلاق وضع حملها » (wa ’iddatu l-ḥâmili fî wafâtin aw ṭalâqin waḍ’u ḥamlihâ). Le cas de Subay’a al-Aslamiyya l’a illustré tôt : elle accoucha quelques jours après la mort de son mari, et le Prophète la laissa se marier (Ṣaḥîḥ Muslim 1484). L’attente suit la grossesse, pas le calendrier.

Et si le mariage n’a pas été consommé ? Pas d’attente :

« إِذَا نَكَحْتُمُ الْمُؤْمِنَاتِ ثُمَّ طَلَّقْتُمُوهُنَّ مِن قَبْلِ أَن تَمَسُّوهُنَّ فَمَا لَكُمْ عَلَيْهِنَّ مِنْ عِدَّةٍ تَعْتَدُّونَهَا » idhâ nakaḥtumu l-mu’minâti thumma ṭallaqtumûhunna min qabli an tamassûhunna fa-mâ lakum ’alayhinna min ’iddatin ta’taddûnahâ « Quand vous vous mariez avec des croyantes et qu’ensuite vous divorcez d’avec elles avant de les avoir touchées, vous ne pouvez leur imposer un délai d’attente. » (Coran 33:49, traduction Hamidullah)

La veuve, enfin, a son propre compte, et il ne dépend ni des cycles ni de la consommation :

« وَالَّذِينَ يُتَوَفَّوْنَ مِنكُمْ وَيَذَرُونَ أَزْوَاجًا يَتَرَبَّصْنَ بِأَنفُسِهِنَّ أَرْبَعَةَ أَشْهُرٍ وَعَشْرًا » wa-lladhîna yutawaffawna minkum wa yadharûna azwâjan yatarabbaṣna bi-anfusihinna arba’ata ashhurin wa ’ashrâ « Ceux des vôtres que la mort frappe et qui laissent des épouses : celles-ci doivent observer une période d’attente de quatre mois et dix jours. » (Coran 2:234, traduction Hamidullah)

La Risâla achève le tableau : la veuve observe ses quatre mois et dix qu’elle soit jeune ou âgée, le mariage consommé ou non, musulmane ou gens du Livre ; et la femme aux cycles irréguliers (la mustaḥiḍa) attend une année, cas particulier que la leçon nomme sans l’enseigner : il se traite avec un savant.

Pendant l’attente

Trois choses encadrent ce temps. Le logement d’abord : déjà vu en 6.4b, la répudiée reste au domicile conjugal et l’entretien court, « أَسْكِنُوهُنَّ مِنْ حَيْثُ سَكَنتُم مِّن وُجْدِكُمْ » (askinûhunna min ḥaythu sakantum min wujdikum), « faites que ces femmes habitent où vous habitez, et suivant vos moyens » (65:6).

Les propositions ensuite. Le Coran traite directement le cas de la veuve :

« وَلَا جُنَاحَ عَلَيْكُمْ فِيمَا عَرَّضْتُم بِهِ مِنْ خِطْبَةِ النِّسَاءِ […] وَلَا تَعْزِمُوا عُقْدَةَ النِّكَاحِ حَتَّىٰ يَبْلُغَ الْكِتَابُ أَجَلَهُ » wa lâ junâḥa ’alaykum fîmâ ‘arraḍtum bihi min khiṭbati n-nisâ’ […] wa lâ ta’zimû ’uqdata n-nikâḥi ḥattâ yablugha l-kitâbu ajalah « On ne vous reprochera pas de faire, aux femmes, allusion à une proposition de mariage […] Et ne vous décidez au contrat de mariage qu’à l’expiration du délai prescrit. » (Coran 2:235, traduction Hamidullah)

L’allusion passe (« quand ton délai sera fini, je souhaiterais… ») ; la demande explicite, la promesse et la décision du contrat attendent que le terme soit atteint.

Le deuil de la veuve, enfin : l’iḥdâd. La Risâla le décrit en termes nets : « أن لا تقرب المعتدة من الوفاة شيئا من الزينة بحلي أو كحل أو غيره وتجتنب الصباغ كله إلا الأسود وتجتنب الطيب كله ولا تختضب بحناء » : la veuve s’abstient de toute parure, bijou, khôl, parfum, henné, teinture autre que le noir, huile odorante. C’est le signe visible que le lien n’est pas encore pleinement clos, et la forme que la loi donne au deuil conjugal. Le même matn précise « وليس على المطلقة إحداد » (wa laysa ’alâ l-muṭallaqati iḥdâd) : la divorcée n’observe pas ce deuil ; l’attente qui court chez elle est une attente de lien juridique, non un deuil.

Quand le délai s’achève

Le terme atteint, tout se débloque : le remariage est libre, le logement et l’entretien d’’idda cessent (sauf l’entretien de l’enceinte, qui court jusqu’à l’accouchement), et aucun acte n’est requis pour clore légalement l’attente : elle s’éprouve par le temps écoulé. Les certificats et attestations appartiennent à l’ordre civil, pas à celui-ci.

Restent hors de cette leçon les cas où le compte devient technique : la femme aux cycles irréguliers ou suspendus, le mari disparu dont on attend les nouvelles, la grossesse qui se révèle après le décès. Le matn les connaît (la mustaḥiḍa attend une année, dit la Risâla) ; leur application se fait auprès d’un savant, cas par cas. La grille ainsi posée suffit à répondre à la question d’ouverture : l’attente n’est jamais « trois mois » pour tout le monde, elle suit la cause et la personne.

Le fil du parcours : le khul’ et la dissolution précède cette leçon, la révocabilité du talaq a posé la fenêtre que l’’idda dessine, et le programme de fiqh garde la suite.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 8 Une femme aux cycles réguliers vient d'être répudiée définitivement. Combien dure sa 'idda dans l'école malikite ?
Trois mois calendaires

Trois mois est le délai de celle qui n'a pas de cycle ou qui est ménopausée (65:4). Celle qui a ses cycles ne compte pas en mois : elle compte en périodes de pureté, et le compte est différent.

Trois périodes de pureté entre deux menstrues (trois quru')

Exact. La Risâla : « وعدة الحرة المطلقة ثلاثة قروء » (*wa 'iddatu l-ḥurrati l-muṭallaqati thalâthatu qurû'*), trois quru' ; et le même matn fixe : « والأقراء هي الأطهار التي بين الدمين » (*wa-l-aqrâ'u hiya l-aṭhâru llatî bayna d-damayn*), les quru' sont les puretés entre deux menstrues. Les hanafites, eux, comptent les menstrues elles-mêmes : même mot, deux lectures.

Quatre mois et dix jours

Quatre mois et dix jours est la 'idda de la veuve (2:234), pas de la divorcée. Confusion fréquente : la durée change selon la cause qui ouvre l'attente.

Question 2 sur 8 Une femme ménopausée, ou celle qui n'a pas encore de cycle, est divorcée. Son attente ?
Trois mois

Le Coran le dit directement : « فَعِدَّتُهُنَّ ثَلَاثَةُ أَشْهُرٍ وَاللَّائِي لَمْ يَحِضْنَ » (*fa-'iddatuhunna thalâthatu ashhurin wa-llâ'î lam yaḥiḍn*) : leur délai est de trois mois, de même pour celles qui n'ont pas encore de règles (65:4). Sans cycle pour compter, la loi compte en mois.

Trois périodes de pureté

Compter en quru' suppose des cycles : ici il n'y en a pas, il n'y a donc rien à compter de cette façon. La loi bascule alors sur le décompte en mois.

Pas d'attente du tout

L'absence d''idda n'existe que pour la divorcée dont le mariage n'a pas été consommé (33:49). Consommée, elle observe trois mois, cycle ou pas.

Question 3 sur 8 Une femme enceinte est divorcée, ou veuve. Jusqu'à quand dure son attente ?
Trois mois comme les autres

La grossesse a son propre compte : elle ne rentre ni dans les trois mois ni dans les quatre mois dix. Le verset qui la fixe est le même qui pose les trois mois (65:4).

Jusqu'à l'accouchement, en divorce comme en veuvage

Exact : « وَأُولَاتُ الْأَحْمَالِ أَجَلُهُنَّ أَن يَضَعْنَ حَمْلَهُنَّ » (*wa ulâtu l-aḥmâli ajaluhunna an yaḍa'na ḥamlahunn*), celles qui sont enceintes, leur terme est de mettre bas leur charge (65:4). Subay'a al-Aslamiyya accoucha quelques jours après la mort de son mari : le Prophète la laissa se marier sans attendre davantage (Ṣaḥîḥ Muslim 1484).

Quatre mois et dix jours si elle est veuve

Quatre mois et dix est le délai de la veuve non enceinte. La grossesse prime le compte : la veuve enceinte attend l'accouchement, fût-ce un jour après le décès, dans la lettre de l'école.

Question 4 sur 8 Le mariage a été contracté mais jamais consommé, puis il divorce. Attente ?
Trois cycles, comme toute divorcée

L''idda ne court que sur un mariage consommé : c'est la consommation qui ouvre l'attente, pas le contrat. Sans elle, rien à attendre au sens propre.

Quarante jours

Aucun compte de quarante jours n'existe pour l''idda dans le matn ; c'est une croyance populaire, pas une règle.

Pas d'attente : elle peut se remarier immédiatement

Le Coran : « فَمَا لَكُمْ عَلَيْهِنَّ مِنْ عِدَّةٍ تَعْتَدُّونَهَا » (*fa-mâ lakum 'alayhinna min 'iddatin ta'taddûnahâ*) : vous n'avez sur elles aucun délai à compter (33:49). La Risâla reprend : « لا عدة عليها » (*lâ 'iddata 'alayhâ*), pas d'attente pour celle avec qui il n'a pas consommé.

Question 5 sur 8 La veuve qui n'est pas enceinte observe combien ?
Quatre mois et dix jours, qu'elle ait ou non ses cycles

Le Coran : « يَتَرَبَّصْنَ بِأَنفُسِهِنَّ أَرْبَعَةَ أَشْهُرٍ وَعَشْرًا » (*yatarabbaṣna bi-anfusihinna arba'ata ashhurin wa 'ashrâ*), elles s'imposent une attente de quatre mois et dix (2:234). La Risâla ajoute : petite ou grande, consommée ou non, musulmane ou gens du Livre : le deuil d'un mari ne compte pas en cycles.

Trois périodes de pureté

Les trois quru' appartiennent à la 'idda de divorce, pas à celle du décès. Le veuvage a son propre compte, fixé par le verset 2:234, indépendant des cycles.

Un an de deuil

Un an n'est le délai d'aucune 'idda du Coran ; c'est le délai de la femme aux cycles irréguliers dans le fiqh (la mustaḥiḍa), un cas particulier renvoyé au savant. La veuve : quatre mois et dix jours.

Question 6 sur 8 Pendant la 'idda de la veuve, que dit la loi des propositions de mariage ?
Toute proposition est permise puisque le lien est rompu

Le lien n'est pas encore clos : tant que l'attente court, aucune promesse ni décision de contrat n'est recevable (« وَلَا تَعْزِمُوا عُقْدَةَ النِّكَاحِ حَتَّىٰ يَبْلُغَ الْكِتَابُ أَجَلَهُ », ne concluez le contrat qu'une fois le terme prescrit atteint, 2:235).

Seule l'allusion est permise ; la demande explicite et la promesse attendent la fin du délai

Le verset même : « وَلَا جُنَاحَ عَلَيْكُمْ فِيمَا عَرَّضْتُم بِهِ مِنْ خِطْبَةِ النِّسَاءِ » (*wa lâ junâḥa 'alaykum fîmâ 'arraḍtum bihi min khiṭbati n-nisâ'*), on ne vous reproche pas de faire allusion à une proposition (2:235). L'allusion passe ; la promesse secrète et la décision du contrat attendent la fin de l''idda.

Elle peut recevoir des demandes mais pas y répondre

Ce n'est pas une asymétrie demandeur/demandée : la loi encadre les propos eux-mêmes. L'allusion est tolérée, l'explicite et la promesse sont repoussés à la fin du délai, quel que soit celui qui parle.

Question 7 sur 8 Qu'est-ce que l'iḥdâd de la veuve, dans la lettre de l'école ?
Un jeûne de quarante jours imposé à la veuve

L'iḥdâd n'est ni un jeûne ni un temps de prières particulières : c'est l'abstention des signes de parure pendant la 'idda du deuil.

L'obligation de rester dans le noir et de garder le silence

Rien de tel dans le matn : la veuve vit normalement dans sa maison, reçoit ses proches, parle. Le deuil touche la parure, pas la vie quotidienne ni la parole.

Une période de deuil visible : pas de parure, de fard ni de parfum

La Risâla le détaille : « أن لا تقرب المعتدة من الوفاة شيئا من الزينة » (*an lâ taqraba l-mu'taddatu mina l-wafâti shay'an mina z-zînati*) : la veuve ne porte ni bijou, ni khôl, ni teinture autre que le noir, ni parfum, ni henné, ni huile odorante. C'est le deuil que la loi accorde au lien conjugal ; la divorcée, elle, n'observe pas d'iḥdâd dans la lettre enseignée.

Question 8 sur 8 La 'idda est close. Qu'est-ce qui se débloque ?
Elle doit obtenir une attestation religieuse avant de pouvoir se remarier

Aucun certificat n'est requis dans la lettre de l'école : l''idda s'éprouve par le temps écoulé, pas par une délivrance. Les actes administratifs appartiennent à l'ordre civil.

Elle reste liée à la maison conjugale un mois de plus

Le lien au logement court avec l''idda : il n'y a pas de mois de prolongation. C'est pendant l'attente que la maison et l'entretien sont dus (« أَسْكِنُوهُنَّ مِنْ حَيْثُ سَكَنتُم », faites-les habiter où vous habitez, 65:6), pas après.

Le remariage est libre, et les obligations de l'attente tombent

C'est toute la fonction du délai : conclure légalement l'union passée. Une fois le compte terminé, la femme peut se marier, le logement et l'entretien d''idda cessent (sauf l'enceinte entretenue jusqu'à l'accouchement), et aucun acte administratif n'est requis : la fin se constate par l'écoulement du temps.