Il est des épreuves, dans la voie de Dieu, qui ne viennent pas pour briser mais pour transformer. Elles ébranlent les certitudes acquises, déplacent les repères et invitent à dépasser l’attachement aux représentations établies. Elles ouvrent un espace de vérité où chacun est convié à un retour réflexif sur soi et à un discernement intérieur. Elles invitent à se resituer dans l’ordre de la réalité spirituelle et à reconsidérer le sens même de son engagement dans le chemin spirituel.
Lorsqu’un événement d’une telle gravité survient et semble bouleverser l’ordre établi et déstabiliser nos repères spirituels, il convient de se replacer dans le fil long et continu de l’histoire sacrée. Sidi Hamza – que Dieu sanctifie son secret – insistait sur la nécessité de lire et relire la sīra prophétique, non comme une chronique du passé, mais comme la matrice d’un enseignement unique qui se déploie à travers les siècles. Les récits des prophètes et des saints sont autant de clés herméneutiques pour comprendre les épreuves présentes : ils révèlent que les crises qui paraissent nous désarçonner sont en réalité des moments de formation, de maturation intérieure et d’élévation.
Le creuset de l’élu
L’histoire sacrée montre que les élus de Dieu ont connu des moments de retrait forcé, d’effacement apparent, avant d’être réinvestis d’une mission plus vaste encore. De Sidnā Sulaymān (ʿalayhi-s-salām) à Sidnā Muhammad (ṣallā Allāhu ʿalayhi wa-sallam), l’histoire des prophètes nous enseigne que le dépouillement et la mise entre parenthèses de l’action visible ne sont pas la fin de l’histoire, mais la préparation d’une révélation plus élevée.
C’est ici que se manifeste toute la profondeur de l’épreuve : une épuration qui sépare l’essentiel de l’accidentel, le mandat spirituel de ses formes contingentes. Les maîtres ont enseigné que plus l’élu est élevé, plus son passage par le creuset de l’épreuve est intense. Ainsi, placé dans une station de retrait, le saint (walī) ne perd rien de son secret spirituel (sirr); au contraire, celui-ci se développe et se raffermit, pour être ensuite déployé avec une fécondité accrue.
Les récits prophétiques ne se contentent pas de rapporter des événements passés : ils révèlent les lois par lesquelles Dieu accompagne et affine Ses élus. L’épisode du prophète Sulaymān occupe, à cet égard, une place singulière. « Nous éprouvâmes Salomon en plaçant sur son trône un corps sans vie, puis il renouvela son lien avec Dieu » (Ṣād, 38 : 34).
Cet épisode montre comment un prophète-roi peut être conduit, par sagesse divine, à une dépossession radicale afin de retrouver l’essence de sa mission. Ce moment de vacance apparente du trône n’est pas une simple parenthèse dans son règne : il est l’étape initiatique qui va le préparer à recevoir un royaume d’un ordre inédit, et à exercer pleinement la fonction de lieutenance (khalīfa) sur les mondes visibles et invisibles.
Le jasadan « un corps sans vie » peut être compris comme une forme dépourvue de vie, un signe indiquant que l’autorité peut subsister dans sa simple apparence, alors même que l’esprit qui l’animait s’est retiré. Cette lecture invite à distinguer entre la fonction visible et la réalité spirituelle qui la fonde. Comme l’ont rappelé de nombreux maîtres, la sainteté (wilāya) ne se transmet ni par décret ni par simple désignation humaine : elle réside dans l’infusion d’un sirr divin, d’un souffle qui vivifie la fonction. Sans ce secret, le trône demeure occupé, mais il est inhabité dans son essence.
C’est après ce passage initiatique que Sulaymān prononce son invocation célèbre :
« Seigneur, pardonne-moi et accorde-moi un royaume tel que nul après moi ne l’aura. Tu es, en vérité, le Grand Dispensateur. » (Ṣād, 38 : 35). Le royaume qui lui est alors confié n’est pas une simple restauration : il s’agit d’une souveraineté cosmique, où le visible et l’invisible se mettent à son service. Le Coran rappelle que les vents furent assujettis à son ordre, que les djinns œuvraient sous son commandement et qu’il comprenait le langage des créatures. Il atteint ainsi le sommet de la fonction de khalīfa évoquée dans le verset : « Je vais établir sur la terre un vicaire » (Q. 2 : 30). La royauté de Sidna Sulaymān devient une théophanie, la manifestation concrète d’un ordre divin harmonisé.
Ce royaume singulier, loin d’être un simple privilège extérieur, fut la manifestation visible d’un secret spirituel. La souveraineté de Sidnā Sulaymān n’était pas un ornement de gloire mondaine mais le signe d’une élection qui avait traversé l’épreuve du jasadan et retrouvé son centre en Dieu. L’autorité qu’il exerçait sur les créatures et sur les forces invisibles n’avait de sens que comme prolongement de sa soumission intérieure.
C’est précisément ce lien entre la réalité spirituelle et sa forme apparente qu’Ibn ʿAṭā’ Allāh viendra éclairer dans ses hikam : « il est des formes qui ont une réalité et des réalités qui n’ont point de forme. » Cette sagesse avertit contre la tentation de confondre la permanence d’un siège ou d’un titre avec la présence effective du souffle divin. Ainsi, l’épisode de Sulaymān devient paradigmatique : le trône, vidé de son occupant véritable, révèle que l’autorité n’est qu’un dépôt et doit sans cesse être réinvestie par un retour vers le Donateur.
Cette dynamique se retrouve de manière exemplaire dans la vie même du Prophète bien aimé (PSL). L’épisode de Ṭā’if marque l’un des moments les plus douloureux de sa mission : rejeté par les notables, conspué et lapidé par les enfants et les esclaves jusqu’à ce que son sang coule sur ses sandales, il se retire dans un verger et prononce l’une des plus bouleversantes invocations rapportées dans la Sīra: « Ô Seigneur, je me plains à Toi de ma faiblesse, de mon manque de ressources et de mon insignifiance aux yeux des gens. Ô Très-Miséricordieux des miséricordieux, Toi qui es le Seigneur des opprimés, à qui m’abandonnes-Tu ? À un ennemi qui me maltraite ? Ou à un proche auquel Tu as donné pouvoir sur moi ? Si Tu n’es pas en colère contre moi, je ne me soucie de rien. Mais Ta protection m’est plus large encore. »
Cette prière exprime le sommet de l’abandon (taslīm), où toute aide humaine est écartée et où seul demeure le recours à Dieu. Ibn ʿAṭā’ Allāh dirait que c’est là l’instant où « les causes sont rompues et où l’on est renvoyé au Causeur des causes ».
C’est dans cet état de totale vulnérabilité qu’a lieu l’épisode de la rencontre avec ʿAddās, le serviteur chrétien. Le Prophète (PSL), encore épuisé et blessé, s’adresse à lui avec douceur, évoque Yūnus (ʿalayhi-s-salām), et l’homme reconnaît immédiatement la vérité de sa mission et se prosterne devant lui. Cette scène manifeste la puissance du secret muhammadien : même dépourvu de tout soutien humain, dans la faiblesse et le rejet, le Prophète (PSL) demeure un centre d’attraction spirituelle, capable d’illuminer les cœurs.
Peu après cette humiliation extrême, le Prophète (PSL) est honoré de l’Isrā’ et du Miʿrāj : transporté de La Mecque à Jérusalem puis élevé à travers les cieux, il rencontre les prophètes et devient leur imam dans la prière céleste. Enfin, il s’avance jusqu’à la sidrat al-muntahā, l’extrémité du Lotus, là où nul autre ne s’est avancé, et reçoit le commandement de la prière, sceau de la reliance entre Dieu et l’humanité. Ce passage, du plus grand abaissement au plus haut degré spirituel, n’est pas une simple coïncidence historique : il constitue une pédagogie divine, une mise en scène du principe selon lequel l’effacement précède la manifestation. La séquence Ṭā’if–Miʿrāj illustre ainsi la loi initiatique selon laquelle celui qui doit porter une charge spirituelle universelle doit d’abord être totalement purifié de toute dépendance aux regards humains.