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Un maître spirituel nommé Jésus 

Par Marie-Hélène Dassa

Dans toute tradition authentique le maître spirituel a pour fonction de transmettre la connaissance véritable, appelée aussi la science du cœur. Le maître spirituel, est autorisé à guider d’autres personnes dans la découverte d’eux-mêmes. Il actualise à chaque génération le sens des écritures saintes et c’est pourquoi il est dit parfois dans le christianisme qu’il est le cinquième Evangile.

La relation maître/disciple est fondée sur des convictions et sur la sincérité. Comme un joaillier, le maître sait dès le début si un diamant brut a suffisamment de qualités pour devenir un diamant taillé et il sait comment tailler chaque diamant en fonction de sa nature.

Le maître connaît le chemin pour l’avoir lui-même parcouru mais ne peut tout expliquer par des mots, le mental est impuissant et le disciple, bien souvent, ne comprend pas dès le début le sens du travail à accomplir ; en cela il doit faire une confiance absolue.

 » Il (le maître) est la fleur de la tradition, mais sa beauté n’a d’égal que sa rareté. On ne trouve pas d’orchidées poussant dans n’importe quelle prairie, on ne trouve pas de lion se déplaçant en troupeau » dit Jacques Vigne [1].

La rencontre d’un guide spirituel authentique est décisive dans l’itinéraire d’un aspirant décidé. Celui qui entre en contact avec une communauté de disciples peut ressentir un soulagement ou une gêne parfois. Il va trouver une chaleur familiale qui manque à tant d’Occidentaux de nos jours mais qui constitue un poids pour certains.

Agréable ou pas, c’est un stade de départ, celui de la transparence émotionnelle qui n ’est pas dépourvue de qualités thérapeutiques. Elle est une préparation à la transparence spirituelle, plus subtile, plus limpide. Celle-ci n’est possible que dans la relation au guide qui, dépourvu d’ego, peut être le témoin de notre réalité intérieure sans chercher à l’exploiter.

Jésus, disciple et maître spirituel

Tout maître a d’abord été un disciple. Jésus lui-même ne semble pas avoir fait exception à cette règle. Il a reçu le baptême de Jean, avant de devenir son maître. Comme ce fut le cas des disciples de Jalal-ad-Din Rumi après sa rencontre avec Shams de Tabriz, ce qui n’a pas manqué de provoquer des remous.

Les disciples de Jean dirent à celui-ci :  » Rabbi, celui qui était avec toi de l’autre côté du Jourdain, celui auquel tu as rendu témoignage, voilà que lui aussi baptise et que tous vont vers lui.  » (Jn 3,26) Le fait que Jésus ait demandé le baptême de Jean n’a pas manqué de troubler les disciples de Jésus. Il s’agissait d’une initiation. La déclaration de Jean-Baptiste –  » Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales  » (Mc 1,7) – témoigne de la connaissance qu’avait le baptiste de la réalité spirituel de celui qu’il attendait depuis des années, celui pour qui il était né.

Dans certaines réunions soufies, on voit le maître saluer en se prosternant devant les disciples, c’est le cas du sama’ des derviches Mevlevi. Cet aspect du rituel témoigne de la réalité de l’union des cœurs à un niveau supérieur. Ainsi, les Evangiles présentent souvent côte à côte Jésus et Jean, en particulier l’Evangile de l’enfance dans Luc. Les disciples de Jean croyaient que celui-ci était le Messie. Ils formaient le groupe des Baptistes, dont sont probablement venus les premiers disciples de Jésus [2].

C’est sans doute pourquoi le Prologue de Jean précise que Jean-Baptiste n’était pas la lumière, mais était une voix dans le désert tandis que Jésus était la vraie Lumière et la seule Parole.

La naissance du christianisme illustre la subtilité de la relation de maître à disciple qui n’est pas si simple en pratique. Les exemples sont nombreux non seulement concernant la mission de prédication des apôtres, mais aussi tout au long de la mission du Christ, dont la fin est marquée par le reniement de Pierre et la trahison de Judas.

Pour les disciples qui ont vécu auprès de Jésus, il est avant tout « rabbouni », « notre maître ». Pour les autres, comme Paul ou Luc, il devient « kurios », « Seigneur », il est divinisé.

Jésus, le maître spirituel, transmet à ses disciples son enseignement et enfin sa fonction. Il invite à estimer à leur juste valeur ses envoyés qui ont fonction de maîtres spirituels :  » Qui vous accueille m’accueille et accueille Celui qui m’a envoyé. Qui accueille un prophète en tant que prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en tant que juste recevra une récompense de juste.  » (Mt 10, 41-42) En d’autres termes, plus on a d’estime pour son maître spirituel, plus on recevra de lui.

Sachant cela, on peut mieux comprendre cette autre parole :  » Ne vous faites pas appeler « rabbi », car un seul est votre maître, et vous êtes tous frères.  » (Mt 23, 9) Jésus protége ainsi ses disciples contre une tentation de l’âme qui ramène tout à elle-même et tente de s’approprier le dépôt divin. En effet, le maître ne doit pas s’enorgueillir de sa fonction comme les Pharisiens le font, il doit en quelque sorte l’oublier en se comportant comme un serviteur vis-à-vis de ce qui passe  » entre ses mains « . Du point de vue du disciple, cette même vertu d’humilité l’amène à vénérer le maître, et ce même si ce dernier ne s’y prête en rien. De plus, tant que Jésus était dans ce monde, il était important qu’il conseille à ses disciples de ne pas se disperser et de rester concentrés sur lui, car cette orientation extérieure est importante aussi bien que l’orientation intérieure du cœur vers celui par qui transite le Secret spirituel.

Pour les générations suivantes, il devient l’esprit de Dieu dans le cœur (correspondant à l’ishta-devata de la tradition hindoue).

La transmission du Secret

Quelques paroles (logia) de l’Evangile de Thomas nous aideront à mieux saisir le rôle de Jésus et après lui de ceux qui le représentent dans ses fonctions de maître spirituel.

Jésus se place d’emblée dans le domaine du spirituel quand il dit  » Je vous donnerai ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme.  » (5, logia 86)

Par ailleurs, quand le disciple est en face d’un maître authentique, il ne devrait pas céder à la tentation d’utiliser les Ecritures, ou ses connaissances concernant l’enseignement des maîtres du passé comme écran entre lui et le maître :  » Ses disciples lui dirent »Vingt-quatre prophètes ont parlé en Israël avant toi et ils ont tous parlé de toi.  » Il leur dit :  » Vous avez délaissé Celui qui est vivant en votre présence et vous avez parlé des morts.  » (logia 52)

Il convient d’être devant son maître comme un tout jeune enfant, comme une page blanche sur laquelle l’actualisation de l’enseignement immuable va pourvoir s’écrire. Car cette actualisation est bien la fonction du maître vivant. Il guide les êtres humains dans l’époque où ils vivent, dans l’état où ils sont.

Pour atteindre un réel pouvoir spirituel, l’unité avec le maître est la voie la plus directe :  » Quand vous ferez du  » deux »,  » un », vous deviendrez fils de l’homme et vous direz : « montagne, déplace-toi » et elle se déplacera.  » (logia 106).

Le disciple doué de cette intelligence du coeur n’a pas besoin d’attendre le dernier jour pour ressusciter, il meurt à lui-même et la mort physique ne vient qu’ensuite. Que ce soit en Orient ou en Occident, la relation entre maître et disciple culmine dans l’unité ; cette unité est célébrée par Jésus durant la dernière Cène : ’Que tous soient uns, de même que Toi, Père, Tu es en moi et moi en Toi, qu’ils soient aussi un en nous… afin qu’ils soient un, de même que nous sommes un.’ (Jn 17, 21-22)

La personnalité du maître spirituel est destinée à s’effacer dans le Divin, comme l’étoile des Mages a disparu dans l’aube au-dessus de la crèche de Béthléem une fois sa mission accomplie. C’est l’humilité suprême, et la suprême gloire tout à la fois.

Il y a certainement une différence de conception du maître entre christianisme, et soufisme. Dans l’Eglise, le maître est une aide pour saisir directement la doctrine de la communauté, dans le soufisme, c’est la communauté qui est une aide pour s’imprégner de la compréhension profonde, intérieure de la réalité du maître :  » le maître éveille et les disciples éduquent  » dit un maître spirituel contemporain [3]

Mais quelques soient ces différences, ce sont les vrais disciples qui font défaut, avec cette capacité d’abandon et de confiance, d’amour et d’humilité. La rencontre avec le maître spirituel est la rencontre avec notre double, celui qui est différent et pourtant nous-même, celui qui nous ressemble comme un frère, celui qui est notre réalité la plus profonde, la plus intime. L’amitié qui se noue avec lui est au-delà des mots, au-delà même des pensées, selon la belle expression du philosophe Alain :  » douce amitié, toute en pensée, et presque sans pensée.  » C’est dans cet état presque sans pensée qu’on peut approcher le fond de l’être en arrêtant le tourbillon du mental, revenir vers le centre de tout mouvement, là où il naît, au cœur de l’intention.

En cela, nous montrerons que nous avons entendu cet avertissement de Jésus, maître pour les chrétiens comme pour les musulmans qui disait :  » Beaucoup se tiennent autour du puits, mais il n’y a personne pour y descendre.  »

Notes et références 1. Jacques Vignes, Le Maître et le Thérapeute, (1991) et Eléments de psychologie spirituelle (1993), Albin Michel, Spiritualités vivantes. 2. Jaubert Annie, Approches de l’Evangile de Jean, Seuil, p.39, note 59.
Irénée Hausherr, La direction spirituelle en Orient autrefois, Orientalia Christiana Analecta, n¨é144, Rome.
On peut trouver la traduction de l’Evangile de Thomas par J.Y.Leloup chez Albin Michel ou par Pierre Crépon, in Les Evangiles Apocryphes, chez Retz.
Thomas Merton, La Sagesse du désert, Albin Michel, p.92 Régine Pernoud, Les saints au Moyen-Age, Plon, 1984 ‘ƒ¢ Hermès, Le Maître spirituel, Les Deux Océans, 1983, p.194

[1] Jacques Vignes, Le Maître et le Thérapeute, (1991) et Eléments de psychologie spirituelle (1993), Albin Michel, Spiritualités vivantes.
[2] Jaubert Annie, Approches de l’Evangile de Jean, Seuil, p.39, note 59.
[3] Sidi Hamza al Qadiri al Boutchichi Voie Qadirya Boutchichya

Commentaire (1)

  1. Reply
    koné Mamadou says

    Pour un nouveau talibé tidjanite, cet enseignement est fondamental. Ce sont là des balises essentielles pour un apprentissage réussi dans la tariqa.Merci de continuer à nous enrichir de vos conseils.Massalam!

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