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Le soufisme au quotidien

Par Eric Geoffroy

 

A la différence du dévot ascète (zâhid) qui refuse le monde car il ne reconnaît pas Dieu en lui, celui qui suit la voie soufie épouse le monde d’ici-bas (dunyâ) pour mieux le transcender. « Les dévots et les ascètes s’effarouchent de toute chose, parce que tout les rend absents à Dieu. S’ils Le voyaient en toute chose, ils ne s’effaroucheraient de rien ». En accomplissant ce mariage cosmique (dunyâ est de genre féminin en arabe), le soufi rompt le dualisme qui existe habituellement entre le monde et nous. Il tend ainsi vers l’union, c’est-à-dire à réaliser intérieurement l’unification (tawhîd). Par la contemplation, il saisit et traverse la multiplicité des phénomènes pour remonter à la source, ce que Ibn ‘Arabî nomme « l’Unicité sous-jacente derrière la multiplicité » (ahadiyyat al-kathra). D’où l’incitation persistante, dans le Coran, à percevoir et à décrypter les « signes » (âyât) : « Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes jusqu’à ce qu’ils réalisent que ceci est le Réel » (Coran 41 ; 53). Ce bas-monde est en fait un véritable laboratoire alchimique où chaque signe extérieur peut être transmué en allusion (ishâra) intériorisante. Il nous faut donc rester constamment en état de vigilance (murâqaba), car « Chaque jour, Il est à l’oeuvre » (Coran 55 ; 29), et Il Se manifeste sous des atours sans cesse renouvelés.

La difficulté majeure, en effet, est de reconnaître Dieu dans toutes Ses théophanies (tajalliyât). Il est certes plus facile de Le pressentir lorsque l’on est en compagnie de son shaykh, durant une séance de dhikr, devant un beau paysage, etc., que si l’on se trouve dans un environnement sordide, dans le stress de l’activité quotidienne, dans la morosité que distille souvent la vie moderne, ou tout simplement dans la tiédeur et la torpeur (ghafla). Or, quelles que soient ces situations, positives ou négatives, c’est toujours Lui l’Agent. « N’insultez pas le siècle, car Dieu est le siècle ! », est-il dit dans un hadîth qudsî. C’est cette réaction saine, instinctive qu’a tout fidèle lorsqu’il dit : « Al-hamdu li-Llâh ‘alâ kulli hâl » (Louange à Dieu en toute situation), et c’est ce qui fait la force de la foi musulmane la plus simple. Dieu cultive le paradoxe et surprend toujours. Il est là où on ne L’attend pas a priori. Face à cette ambivalence parfois déroutante, le Prophète recherchait la résorption dans l’Unité en disant : « Je me réfugie en Toi contre Toi ».

 

Serviteurs du Vivant

Notre expérience quotidienne se forge donc en suivant les méandres de la petite réalité, de la réalité apparente, jusqu’à ce que l’on prenne conscience que tous ces indices ne sont autres que la Réalité, la haqîqa du soufisme. C’est la ruse (hîla) – ou la pédagogie, comme l’on voudra – employée par Dieu pour nous amener du piège des apparences vers la seule et unique Réalité. Il faut observer ces méandres sans s’y perdre, ne pas prendre le signe pour le Signifié, vivre les tribulations que comporte le cheminement en cette vie dans l’attention et l’humilité, car par là grandit l’expérience de la Voie. Le cheminement spirituel (sulûk), est-il un « long fleuve tranquille » ? Fondamentalement oui, mais les données des créatures nous obligent à prendre en compte le mouvement des vagues dans sa superficialité même. « L’avènement des tribulations est festivité pour les novices ». « Parfois tu acquerras par les tribulations un surcroît de grâce que tu ne trouveras ni dans le jeûne ni dans la prière ». Le soufisme, cœur vivant et chaud de l’islam, permet de vivre l’universel au quotidien, et de s’adapter en permanence à l’évolution du monde.

Si nous sommes réellement les serviteurs du Vivant (al-Hayy), qui renouvelle sans cesse la création, nous devons vivifier notre pratique spirituelle en l’adaptant au contexte, et de façon plus générale aux conditions cycliques. Le soufisme n’est pas en vain la spiritualité de l’islam, dernière expression de la Volonté divine sur terre. Puisque, selon un hadîth, « la terre entière est une mosquée pure », l’homme est son propre temple : où qu’il aille, il a toujours en lui son axe intérieur, l’axe universel du tawhîd, qu’il soit chez lui ou dans la nature, mais aussi dans le métro, au travail ou en tout lieu apparemment profane. On sait que, historiquement, le soufisme a eu un grand rôle dans la diffusion de l’islam en Occident, ceci précisément parce qu’il sait dépasser les clivages ethniques, nationalistes, culturels et civilisationnels pour aller à l’essentiel. Par son universalisme, il peut agir sur des consciences différentes. Pourquoi restreindre la Miséricorde divine (rahma), qui « englobe toute chose » (Coran 7, 156) ? C’est l’une des multiples applications de la parole de Junayd : « La couleur de l’eau provient de la couleur de son récipient ».

 

Aller à l’essentiel

Il est admis que nous vivons une fin de cycle cosmique, avec tous les désordres et la décadence que cela suppose. Mais il nous faut positiver cette situation, d’abord par politesse (adab) avec Dieu : la pollution de la terre et de la conscience humaine ne sont que l’effet de la Volonté divine. C’est dans cette période, que certains qualifient de messianique, que notre « abandon confiant en Dieu » (tawakkul) est le plus mis à l’épreuve. Par ailleurs, Dieu compense : c’est au plus fort des ténèbres que jaillit la lumière. Reste-t-il une solution horizontale aux problèmes de notre planète ? Si l’on s’attache à la perspective métaphysique de la descente et de la remontée le long de l’arc de la Manifestation, alors il est clair que l’humanité doit toucher le fond avant de pouvoir remonter, selon une modalité que nous pouvons pressentir mais qui nous échappe encore. Ici le paradoxe est roi. Dans cet environnement de globalisation, de standardisation, d’instantanéité de l’information, Dieu n’a peut-être jamais été aussi immanent. Nous avons la chance de vivre dans la phase ultime du « dernier tiers de la nuit » au cours duquel, selon un hadîth célèbre, Dieu descend jusqu’à ce bas-monde. La nuit symbolise bien sûr la durée de vie du cosmos et de l’humanité. Pour Ibn ‘Arabî comme pour l’émir Abd el-Kader, Dieu est donc plus proche de nous durant cette période et, par voie de conséquence, la science spirituelle de la communauté muhammadienne serait plus accomplie qu’elle ne l’a jamais été (Kitâb al-Mawâqif, II, 919).

Pour celui qui a une certaine conscience spirituelle, en effet, l’état du monde est tel qu’il ne peut renvoyer qu’à Lui.: « Il veut te rendre insatisfait de tout pour que rien ne te distraie de Lui ». Le décalage entre le Réel (al-Haqq) et la parodie du monde actuel fait que Dieu est de plus en plus évident : les structures sociales s’effritent et les repères extérieurs s’effondrent, nos repères intérieurs doivent donc se renforcer. Notre « pauvreté » (faqr) n’est plus extérieure, car nous sommes de plus en plus riches matériellement, et nous ne portons plus de bures rapiécées : notre pauvreté doit donc toujours davantage s’intérioriser. Nous sommes désormais tenus, en ce qui concerne la pratique spirituelle, d’aller à l’essentiel, de mettre en œuvre une contemplation active, comme instantanée. A cause de la compression du temps, dont avait parlé le Prophète, et du sentiment d’accélération qui s’ensuit, la durée des rites tels que l’invocation individuelle (wird) est parfois réduite et la retraite spirituelle (khalwa) n’est pas toujours facile à observer. Plus que par le passé sans doute, il nous revient d’appliquer le vieux principe naqshbandî : « Mon lieu de retraite se situe au milieu de la foule ».

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