Pas encore de commentaires

Le coeur du chemin

Par Faouzi Skali

Renouer avec cette  » véritable nature de la religion « , nécessite un effort de distanciation sur l’événement, et de discernement sur une tendance naturelle et sécurisante de l’homme : celle de tout limiter à ce qu’il croit connaître, et de négliger l’esprit qui le dépasse, pour se réfugier dans la lettre qu’il croit maîtriser.

Le souffle de l’aspiration religieuse, contenu par nos simples limites intellectuelles, se pétrifie en une forme desséchée et sans saveur, vidée de sa dimension purement spirituelle, pourtant la plus fondamentale. Voilés à cette dimension, nous codifions des systèmes de valeurs morales et comportementales, facteurs d’équilibre social et personnel mais qui, trop éloignés de leur substance, vont rapidement se limiter au contexte dans lequel ils s’expriment, jusqu’à être instrumentalisés à l’extrême.

Cette tendance au formalisme n’épargne aucune religion. Dans la tradition musulmane, le message vivifiant du Prophète Muhammad sera perçu, au fil des siècles, comme un simple ciment social, facilement modulable à des fins parfaitement étrangères au sens profond de l’Islam.

Dans un tel contexte, les communautés soufies, nourries à l’exemplarité du Prophète et à la simplicité la plus pure de son enseignement, vont cultiver et transmettre la dimension intérieure de la révélation coranique. Sa transmission, ininterrompue, se fera de guide à disciple, occultée ou dévoilée aux yeux du plus grand nombre selon les conditions de l’époque et des plans providentiels dont il est difficile de comprendre mentalement la sagesse et la portée. Cet enseignement implique effectivement que nous soyons sensibilisés à une autre perception, une autre dimension, que celle de la raison discursive ; une perception du cœur, ouverte à la présence d’un shaykh (maître spirituel) lui-même éveillé à cette dimension, et autour duquel va se constituer une communauté liée à une éducation spirituelle vivante.

L’importance de la communauté

La justification fondamentale d’une communauté spirituelle, son cœur battant et sa véritable raison d’être, c’est en effet la présence d’un être réalisé, dont la vocation est de transmettre un influx spirituel qu’il a reçu d’inspiration divine, sans que sa propre volonté n’intervienne. Cet influx est désigné en arabe par le mot « sirr », qui signifie littéralement « le secret », bien qu’aucune traduction ne puisse pénétrer l’intime réalité dont il s’agit.

Si la quête spirituelle est un mystère, le sirr est un mystère dans le mystère. C’est en quelque sorte l’énergie spirituelle qui caractérise une voie vivifiée par la présence d’un guide, mandaté par Dieu pour la transmettre au cœur du disciple.

Bénéficiant d’une assistance divine dans l’accomplissement de cette tâche, le shaykh va communiquer une sagesse comparable à la fontaine qui coule au milieu de la communauté, irriguant tout autour d’elle : les cœurs, les relations, le comportement, les attitudes de chacun. Les disciples sont alors comme les jardiniers qui canalisent l’eau divine et la font parvenir jusqu’au lieu où elle doit se répandre, afin d’y communiquer sa puissance et sa force de transformation. Ils sont ce lien, cette courroie de transmission, et deviennent à la fois ceux qui reçoivent et ceux qui donnent.

Vers la guérison intérieure

Le Prophète Muhammad a dit : « Cette religion est venue comme quelque chose d’étrange et elle finira comme quelque chose d’étrange ».

L’enseignement spirituel le plus abouti passe nécessairement par la perplexité, c’est à dire la remise en question de nos certitudes, la perte de nos repères. Le fait que le maître place le disciple dans un état de perplexité est une manifestation de cette dimension étrange de l’enseignement. Elle n’est pas de l’ordre de ce qui est connu, de l’ordre de ce que l’on peut interpréter par des mots. Cette situation de perplexité va amener le disciple à découvrir quelque chose de radicalement autre qui va le transformer de l’intérieur, sous l’effet du secret spirituel. Il s’agit là du feu sacré qui est à préserver parce qu’il constitue tout le poids de l’être.

En cela, le maître spirituel apporte un remède à l’infirmité du cœur. Car l’ignorance du cœur est comme une forme de maladie. Toutes les formes de l’ego sont comme des entraves, des leurres. La science transmise par l’enseignement du guide va permettre d’aller jusqu’à cette racine de soi-même, elle va permettre une transformation intérieure, un changement, la simplification puis l’effacement de certains aspects de l’ego. C’est ce que réalisent les saints en eux-mêmes et le guide permet d’arriver jusqu’à ce point. La transparence totale est en fait le cœur même du guide, puisque ce cœur s’est défait de toutes les idoles, de la recherche du pouvoir, et qu’il est revenu à l’état de servitude absolue, l’état où l’on est véritablement ’abdullah (serviteur de Dieu).

« Le maître n’est pas celui dont les mots te transportent, il est celui dont la présence te transforme », dit une sentence soufie. Le maître est un passeur, il est « celui qui est arrivé et qui fait arriver » du rivage de l’ego à la rive où il n’y a plus d’ego. Par son enseignement, il transporte le disciple à l’origine de la Révélation. Sur un tel chemin, la religion cesse d’être simplement un système pour devenir une réalité vécue par le cœur du disciple. Tout est mis en place par cette relation qui s’installe de cœur à cœur avec le guide spirituel. S’orienter vers le guide, c’est s’orienter vers cette transparence qui ouvre une fenêtre sur l’absolu. Ainsi la religion retrouve sa dimension qui est d’être de source divine.

Le Coran évoque à plusieurs reprises la notion de guide spirituel :
-  » Il n’y a pas de guide pour celui que Dieu égare  » ( Coran VII, 186).
-  » Cherchez un moyen d’accès auprès de Dieu  » (Coran V, 35) : les commentateurs s’accordent à dire que le  » moyen d’accès  » n’est autre que le maître spirituel,
-  » Celui que Dieu dirige est bien dirigé, mais celui qu’Il égare ne trouvera pas de Maître ( » wali-murchid « , en arabe) pour le diriger  » (Coran XVIII, 17). Ce dernier verset définit les deux conditions que doit remplir un maître spirituel pour guider des disciples :
1/ Il doit tout d’abord être un  » wali « , c’est à dire un saint, dont l’individualité s’est éteinte en Dieu, et qui contemple l’unité divine en toutes choses et à tout moment.  » C’est Lui qui choisit les saints  » (Coran VII, 196). Un saint qui est mort à lui même, pour renaître en Dieu. Certains hadiths (paroles prophétiques) font référence à la  » mort  » de l’ego :  » Mourez avant de mourir  » –  » Les hommes dorment ; lorsqu’ils meurent, ils se réveillent  » –  » Si vous voulez voir un mort qui marche, regardez Abû Bakr « . Al Junayd, grand maître soufi, définissait ainsi la voie :  » Le soufisme, c’est lorsque Dieu te fait mourir à toi pour te faire ressusciter en Lui « .
2/ Il doit ensuite être un murchid, c’est à dire un guide qui a reçu l’autorisation spirituelle (idhn) de guider.

Poster un commentaire