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La fraternité soufie

Par Marie-Hélène Dassa

 

Dans le soufisme, la fraternité découle en premier lieu du modèle issu du Prophète Muhammad. Elle désigne le lien privilégié qui unit les disciples d’une voie, ce lien provenant de l’influence spirituelle du guide spirituel de cette voie qui agit en tant qu’héritier de l’enseignement muhammadien. Cette fraternité fait non seulement éminemment partie du cheminement initiatique, mais plus encore elle le nourrit et l’ancre dans une dimension profondément humaine, offrant la possibilité d’un miroir sur soi-même, en écho au hadith affirmant que le croyant est le miroir du croyant. Ainsi, la fraternité soufie ne détient pas son fondement d’une communauté d’opinions, de conventions sociales, d’intérêts sociaux ou affectifs. Elle prend sa source dans le fait que chacun se trouve lié aux autres par l’autorisation spirituelle confiée au guide qui distille son influx spirituel dans les cœurs et qui contribue à les unir.

 

Ce qui fonde la cohésion au sein de la communauté initiatique, c’est donc le shaykh (guide spirituel), ou plus précisément son état spirituel, garant de l’investiture qu’il a reçue. Sidi Hamza al-Qâdiri Boudchich (1922-2017) évoquait la fraternité spirituelle en ces termes : « L’amour entre foqara (disciples) et entre les foqara et le guide est infini. Il grandit sans cesse. On voudrait ne jamais se séparer. Cet amour est dû au sirr (secret spirituel), et il existe parce que nous ne sommes réunis que pour Dieu. Cet amour fait tomber toutes les différences culturelles. Quand on est dans une compagnie spirituelle, dans une relation de fraternité –  je ne parle pas ici de la fraternité au sens commun, mais de cette fraternité qui est investie d’amour – les cœurs sont en phase, les esprits sont en affinité, il circule entre nous un tel vin d’amour ! C’est cela, la Royauté de Dieu ! ».

 

La voie tel un creuset

La fraternité soufie constitue l’un des fruits du dhikr et du travail spirituel des disciples. Elle ne peut être durable si elle se résume à un simple désir de relations amicales, car l’important est la quête de la Face de Dieu, dans une remise confiante au guide. Si la fraternité est si importante, ce n’est certes pas pour alimenter un comportement sectaire qui refoulerait autrui, mais au contraire pour donner naissance et cultiver l’amour inconditionnel dû à toutes les créatures. Très majoritairement, les disciples d’une voie soufie ne sont pas des saints et sont engagés dans un processus d’évolution tendant à soigner progressivement les « maladies » de leur âme. Chacun est ainsi en chemin et trouve en la communauté des disciples un creuset qui doit tendre à exclure autant que possible la médisance, la malveillance et la rancœur. Cependant, le disciple doit être prêt à ne pas s’emporter lorsqu’il sera confronté aux aléas liés aux « maladies » de l’âme des uns et des autres qui, pour être guéries, vont se manifester. Il sera donc amené à devoir supporter certains « frottements » qui ne manqueront pas de survenir au gré des relations avec d’autres disciples. Ces frottements ne doivent pas être considérés comme de triviales querelles humaines car ils jouent un rôle essentiel dans le polissage progressif des âmes, un peu à l’image des galets d’un torrent qui se polissent les uns contre les autres sous l’effet du courant.

En fait, le disciple soufi ne saurait avoir d’autre ennemi que son propre ego et c’est la raison pour laquelle il tentera d’éloigner autant que possible toute forme de rancœur envers celui ou celle qui aurait pu le froisser ou le blesser. Il se doit d’être vigilant sur les tendances despotiques de son âme charnelle qui est toujours prête à vouloir imposer ses directives bien souvent au détriment d’autrui. Cette vigilance du disciple s’illustre notamment par une capacité à scruter ses propres défauts et à discerner les tendances égoïstes qui commandent certains de ses actes. Lorsqu’une telle disposition s’accompagne d’un désir de magnifier tout ce qui provient d’autrui, on touche alors à l’état du disciple véritable qui se dépouille de toute attribution et devient un « pauvre en esprit », ainsi que le rappelle le mot arabe fâqir servant à désigner le disciple d’une voie spirituelle. Les pratiques spirituelles propres à l’islam et à la voie soufie, éclairées par les saveurs de la contemplation du modèle muhammadien, permettent de « tenir en laisse » l’âme instigatrice du mal un peu comme on maîtrise un chien méchant. La fraternité soufie est un support pour cet effort constant contre les tendances de l’âme et permet de lui faire traverser une à une les étapes de la purification.

En définitive, l’amour spirituel (mahabba) ne saurait se traduire par des mots, mais plutôt par un code de comportement et par des actes. En amour, il n’y a pas de mots, il n’y a que des preuves et ce sont elles qu’il faut considérer. Ces actes d’amour sont source d’adhab (politesse spirituelle) et permettent de progresser dans la voie ainsi que le suggère un adage : « Celui qui te dépasse en excellence du comportement te dépasse en soufisme ». Ceci signifie que le disciple dont le cœur a été suffisamment « poli » adopte une justesse de comportement de façon spontanée, celle que réclame précisément l’instant présent. La mahabba s’est alors installée dans son cœur et a étendu ses racines dans tout le corps. Il est empli par le modèle mohammadien.

 

Polissage

La rencontre des disciples délimite un espace sacré dans le champ des relations sociales. Les disciples sincères sont comme des braises, ensemble ils forment un brasier dont l’éclat se mêle à celui de la Lumière divine. L’éducation spirituelle est une voie de libération intérieure. Le frottement des âmes est un bon indicateur de la distance prise avec les attachements, les certitudes, l’amour de soi-même. Il y a toujours des problèmes dans une communauté, et ils ont leur fonction. « N’est ton véritable compagnon que celui qui te fréquente tout en connaissant tes défauts. Seul est ainsi ton maître généreux. Le meilleur des compagnons est celui qui te recherche sans attendre de toi un profit ». (Sagesse soufie).

Un maître soufi disait à ses disciples que blâmer celui qui commet une faute ou lui exposer (dévoiler en public) ses erreurs, c’est se liguer avec Satan contre lui. Il leur conseilla par contre de couvrir ses défauts, et de prier en exprimant l’intention durant le soujoud (prosternation) que son cœur soit guéri. Allah est celui qui couvre (Assatâr)  et voile les défauts de Ses créatures et Il aime ceux qui font de même.

On a dit que, dans la voie, les âmes se frottent comme des galets dans le courant de la rivière. Elles se frottent pour se polir, et non pour se durcir. La logique de l’ego est de garder rancune, de considérer autrui avec tous ses affreux défauts comme étant la cause des difficultés, du mal-être, de la peine. La fraternité soufie crée les conditions nécessaires à notre époque pour une prise de conscience fondamentale : l’autre n’existe qu’à travers le prisme de nos propres défauts. Nous ne le percevons que déformé par nos passions,  nos attachements, nos habitudes égotiques, notre conformisme individuel ou nos habitudes mentales. Pour que la mahabba entre dans le cœur et s’y installe afin qu’on puisse aimer toutes les créatures, le disciple doit se libérer de toutes ces entraves, un peu comme le bol qu’il faut d’abord vider afin d’être à nouveau rempli. Les difficultés relationnelles qui peuvent être si blessantes deviennent dans la voie un moment d’enseignement, de prise de conscience, de polissage, de renoncement pour s’ouvrir à ce qui est bien au-delà, car en définitive « l’homme dépasse infiniment l’homme ».

 

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