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Le langage des oiseaux

Par Faouzi Skali et Jean-Louis Girotto

Nous portons tous au fond de nous-même une connaissance que nous avons oubliée et dont nous avons la nostalgie. Si elle surgit quelquefois dans des fulgurances, elle reste cependant très largement inconsciente. Le chemin spirituel consiste à se reconnecter et à se réconcilier avec cette mémoire profonde, et les techniques utilisées vont faire écho en nous, tel un appel lointain qui se fait plus audible et nous éveille progressivement.

Un conte écrit au XIIe siècle par ‘Attar est resté fameux : il s’intitule Le langage des oiseaux  et évoque en filigranes le voyage de l’âme jusqu’à son point d’éveil. Le récit est remarquable par son symbolisme et par sa puissante capacité de stimulation à s’élancer soi-même sur le chemin. Le titre original choisi par ‘Attar est « Mantiq at-tayr » qui est une expression coranique se référant au prophète Salomon : « et Nous lui avons appris le langage des oiseaux » (Coran 27 ; 16).

Le principal personnage de l’histoire est la huppe, un oiseau ayant eu, selon le Coran, la fonction d’informer Salomon de l’existence du royaume de la reine de Saba (Coran 27 ; 20-23). Dans la narration de ‘Attar, la huppe décide de réunir l’ensemble des oiseaux connus et inconnus, au total pas moins de 30 000 de toutes espèces d’oiseaux. Elle les informe que le temps est désormais venu de se rendre auprès du Roi des oiseaux, une sorte d’oiseau fabuleux, de phœnix, qui est d’ordre métaphysique. Il s’ensuit une longue discussion entre la huppe et l’assemblée des oiseaux. Certains d’entre eux vont dire : « Qu’avons-nous à nous préoccuper de quelque chose de si aventureux ? Notre vie n’est peut-être pas extraordinaire, mais il ne s’agit certainement pas de renoncer à ce que l’on connait pour aller ce dont on ignore tout. »

Les sept vallées

Ainsi, par sélection naturelle, beaucoup d’oiseaux décident de ne pas entreprendre le voyage. Cependant, un groupe d’oiseaux choisit de faire confiance à la huppe et continue le dialogue avec elle. La huppe confie alors que pour aller rejoindre le Simorgh – qui est le nom de cet oiseau fabuleux, le Roi des oiseaux – il faut faire preuve de motivation et d’endurance afin de franchir 7 vallées périlleuses. En fait, ces vallées correspondent à 7 degrés dans l’ascension spirituelle. Chacune d’entre elles comporte à la fois une forme de dévoilement, mais aussi d’épreuves qui visent à la purification de l’être. Dans cette perspective, la huppe joue le rôle du guide spirituel qui propose une direction et apporte un éclairage afin de progressivement initier les membres de l’expédition. Chaque oiseau révèle alors à sa façon les attitudes, les limitations et les doutes de disciples engagés sur la voie, et agit ainsi en miroir pour le lecteur.

La première de ces vallées est la vallée de l’Appel. En effet, à un certain moment de notre vie, quelque chose nous appelle à aller au-delà de nous-mêmes et à nous engager dans une sorte de quête vers la connaissance de soi. Un tel appel est certainement l’événement le plus important qui soit dans une vie. Il s’agit d’un déclic qui peut se produire, mais qui, bien souvent, ne se produit pas, restant caché sous l’amoncellement des préoccupations, des conditionnements culturels et éducatifs et des distractions de toute sorte qui éloignent de soi-même. La première épreuve consiste donc à entendre cet appel et à lui répondre positivement afin de s’élancer vers la deuxième vallée : la vallée du Désir.

Au cours de cette étape, l’appel devient désir, c’est-à-dire qu’il s’embrase et prend possession de tout notre être. Arrivés à cette vallée, les oiseaux sont « agis » par une sorte de feu qui s’allume en eux-mêmes et qui constitue la première forme de l’amour spirituel. Cet amour peut s’appliquer aux êtres qui nous entourent, à l’ensemble des créatures, à l’univers tout entier, mais il est, par essence, transcendant à tout cela. C’est une émotion supérieure qui révèle une force et une énergie particulières et qui donne sens à chaque action. Au fur et à mesure, une évolution se produit en soi et de multiples formes d’amour se manifestent et permettent de s’enraciner dans la recherche qui nous habite, de ce fait, de plus en plus. Cette aspiration s’oppose à la force gravitationnelle qui nous ramène « vers le bas » en permanence, c’est-à-dire vers ce qui nous empêche de nous extraire de nous-mêmes et de dépasser les limitations de notre ego.

Au cours de ce processus intérieur, il s’opère une distanciation par rapport à soi : on découvre alors la capacité de se regarder et de prendre conscience de soi d’une façon différente. C’est alors que l’on accède à la connaissance spirituelle, qui coïncide avec la troisième vallée. En effet, ce qui nous voile de nous-mêmes est principalement l’extrême proximité à nous-mêmes qui nous empêche d’acquérir un recul vis-à-vis de nos actes et de nos pensées. Prendre ce recul en pleine conscience constitue une clé fondamentale à saisir sur le chemin spirituel. Il s’agit alors d’un état de justesse où l’humour occupe toute sa place ainsi que le résume cette parole : « Bienheureux ceux qui savent rire d’eux-mêmes parce qu’ils n’ont pas fini de s’amuser. »

Les oiseaux, symboles de l’âme humaine

Le voyage des oiseaux se poursuit ainsi de vallée en vallée et, lors de chacune des étapes, certains oiseaux choisissent de ne pas aller plus loin. C’est par exemple le cas pour le paon qui est très fier de déployer en éventail sa magnifique fresque de plumes aux couleurs multiples. Etant attaché à son apparence extérieure, il se laisse happer par le monde du paraître et va considérer qu’il a une seule vocation dans sa vie : faire la roue et ne se soucier de rien d’autre. De son côté, le rossignol va se lier à une rose au cours du voyage et refusera de quitter sa bien-aimée, chantant toute la journée pour elle. Le canard a besoin de rester à proximité d’une étendue d’eau afin de pouvoir faire souvent ses ablutions. Il considère qu’il perdrait sa pureté s’il ne pouvait plus effectuer son rituel dans les délais les plus courts et reste donc attaché à un formalisme qui limite son horizon spirituel. La perdrix, qui habite dans les montagnes, s’écorche les pieds pour chercher des pierres précieuses, en pensant que c’est la chose la plus importante qu’elle puisse faire. Le diamant qu’elle trouve a en effet une préciosité et un prix considérables : il est pur, de même que les expériences spirituelles vécues qui peuvent être de nouvelles formes de voiles pour ceux qui voyagent. Ainsi, le risque est de se contenter de ces expériences, de se convaincre qu’il s’agit de la chose la plus précieuse qui soit, et de s’y attacher résolument. En fait, le voyage doit nous conduire encore au-delà de ces merveilles…

A travers ces situations, ‘Attar s’interroge sur le sens de la pureté, sur le formalisme qui parfois habite les religions, et sur le ritualisme qui peut devenir une forme d’idolâtrie, c’est-à-dire une façon de se limiter dans son horizon spirituel et de ne plus chercher au-delà. Bien sûr, les oiseaux apportent leurs arguments qui justifient l’abandon de leur quête initiale et la huppe engage la discussion avec chacun d’eux pour creuser la cause profonde de ce blocage. Chacun de ces oiseaux correspond symboliquement à une facette de notre propre âme, et, d’une façon générale, tout oiseau a vocation à s’envoler et à parcourir librement de vastes étendues. Cela renvoie à ce que signifie pour nous la traversée de cette vie : même si on est souvent distrait de cette vocation par les sollicitations terrestres, l’appel vers l’infini habite notre être profond. Au cours du voyage, notre âme prend successivement des formes multiples, incarnées par ces sortes d’oiseaux, qui sont autant de  limitations psychologiques à notre appréhension primordiale. C’est la raison pour laquelle nous avons besoin d’une énergie apportée par un compagnon de route, une huppe qui sans cesse nous rappelle le but final de ce voyage. Il s’agit là de la fonction fondamentale du guide spirituel.

Effacement et subsistance

Le voyage continue et, après la vallée de la Connaissance, survient la vallée du Détachement. On ne se situe pas au niveau du renoncement extérieur, mais plutôt dans le fait de parvenir à se libérer de cette cage qui emprisonne notre oiseau intérieur. Dès lors que l’on prend conscience de la réalité des liens subtils qui conditionnent notre mode de comportement, il devient possible de s’en libérer.  On parvient alors à une libération intérieure qui correspond au plus parfait détachement. Ainsi que le suggère la formule « La ilaha illâ Allâh », qui signifie il n’y a pas d’autre divinité que Dieu, il s’agit de s’effacer de tout ce qui est accessoire pour s’abreuver à la Source divine, principe éternel de l’être. C’est alors qu’apparaît la cinquième vallée, celle de l’Unité, dans laquelle se goûte la contemplation du Créateur en chacune de Ses créatures. Sous cette perspective, les différences apparentes sont secondaires et la profonde unité qui relie toutes choses transparaît par le truchement d’une conscience percevant la moindre trace d’éternité dans l’éphémère. Désormais « l’œil du cœur » est ouvert et ne se refermera plus : l’émerveillement devant la perfection et l’unité sous-jacente des mondes atteint son paroxysme.

‘Attar décrit ensuite la vallée de la Perplexité où règnent surdité, aveuglement, mutisme. On entre dans la dimension du Mystère absolu, inexprimable par une parole quelconque, au-delà de toute expression quelle qu’elle soit. Il n’y a alors plus aucune logique possible, et la perplexité qu’engendre la plongée dans l’ineffable coïncide avec l’émerveillement d’être saisi au-delà des mots. Certains mystiques ont évoqué cette station en la dénommant « nuit obscure ». De cette obscurité, procède le cheminement qui conduit à la dernière vallée : la vallée de l’Epuisement, ou de l’Anéantissement. On atteint l’anéantissement total de l’égo, afin que ne subsiste que l’être réel, débarrassé de toute scorie. Le terme employé par les soufis pour désigner cette station est « fanâ’ » qui signifie également « évanouissement ». L’individu ne s’attribue plus rien puisque tout attribut humain tire son origine des Attributs divins. L’égo se dissout dans l’Océan divin à l’image d’un bloc de glace qui se détacherait de la banquise et fondrait sous l’effet du réchauffement. Cet état s’accompagne de son complémentaire, le baqa’, c’est-à-dire la subsistance, permettant au disciple arrivé au but d’harmoniser sa réalisation intérieure avec les contingences spatio-temporelles, sans pour autant être absorbé par l’attraction du bas-monde. Le récit de ‘Attar respecte ce mode de représentation puisque les oiseaux rescapés de la dernière vallée s’en vont prendre refuge sur le mont Qaf, siège de leur subsistance et lieu de la révélation ultime.

Le miroir révélateur

Alors qu’ils étaient partis à trente mille, il ne reste plus que trente oiseaux en fin de parcours, et le point d’arrivée correspond au dévoilement du Simorgh. Un immense miroir apparaît et reflète l’image des trente oiseaux. C’est alors que prend sens l’étymologie du mot Simorgh qui a une signification en langue persane : « si » veut dire « trente », et « morgh » désigne les oiseaux. « Trente oiseaux » est le moment hors du temps de la rencontre de soi avec soi-même. Les trente oiseaux se retrouvent eux-mêmes dans le miroir de l’être et découvrent leur nature originelle : ainsi est l’essence de Simorgh. Les trente mille formes de l’être qui habitent chacun d’entre nous se sont dépouillés au cours du chemin jusqu’à atteindre la dimension la plus secrète, le Simorgh, les trente oiseaux. Tout se déroule dans le tréfonds de la conscience, symbolisé par le miroir originel offrant l’illumination suprême : l’ensemble de toutes les manifestations de l’existence se situe nulle part ailleurs que dans le cœur de notre propre cœur, dans le secret de notre âme. Tout cela a été rendu possible parce que la huppe est venue nous aiguillonner et nous a toujours encouragés à aller plus loin. La huppe est bien le guide apparaissant de façon extérieure, mais avant tout reflet de notre propre guide intérieur.

Ce « jeu des sept vallées » nous aide à comprendre qu’au départ nous partons d’une sorte d’agrégat – un « je » auquel nous nous identifions – que nous prenons pour notre être véritable et qui en fin de compte est un être factice. Tout le cheminement spirituel est une prise de conscience progressive des multiples formes illusoires que revêt notre égo et une mise à distance de ces pièges. Comme les oiseaux, on peut s’interroger pour savoir si tout cela est bien à notre portée et s’il n’y a pas une prétention à envisager que cela soit possible pour nous-mêmes. C’est précisément là où intervient la question de la foi, grain de sénevé attestant que l’homme est fondamentalement et profondément capable du Divin. Ce n’est pas par notre puissance que nous L’atteignons, mais c’est par notre impuissance, par notre dépouillement  et non pas par notre conquête. Il ne s’agit pas d’un processus d’accumulation de savoirs, mais de dépouillement et de polissage du miroir de la conscience. C’est par notre réceptivité que nous sommes amenés jusqu’au point de rencontre avec nous-mêmes dans la vérité de l’être. Il n’y a là nulle vaine prétention, mais patient travail de polissage du miroir de notre cœur, capable de refléter la beauté dans tout son éclat.

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