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Soufisme et engagement citoyen

Par Bariza Khiari

Nous présentons ici un extrait de la note de Bariza Khiari, Le soufismespiritualité et citoyenneté *, publiée en 2015. Bariza Khiari est la  Présidente de l’Institut des Cultures d’Islam (ICI), Ex sénatrice et vice-Présidente du sénat, elle est disciple d’une voie soufie.

Bariza Khiari doit intervenir lors du prochain webinaire organisé par l’association Isthme (sur le site www.soufisme.org) le vendredi 11 décembre 2020 à 20h.

*Bariza KhiariLe soufisme : spiritualité et citoyenneté, Paris, Fondation pour l’innovation politique, coll. « Valeurs d’Islam », 56 p., ISBN : 9782364080713

Le soufisme : un engagement séculier stimulé par la spiritualité

Le prophète Mohammed est considéré par les musulmans comme le messager de la parole divine, il fut aussi l’organisateur et l’administrateur de la cité de Médine. Le Prophète a dirigé Médine dans le consensus (ijmâ‘) pour en faire une cité harmonieuse et stable. Il élabora la Constitution de Médine, dite aussi Charte de Yathrib, qui, en soixante-trois articles, visait à organiser la vie commune entre les différentes communautés. Il s’agissait à l’époque des communautés religieuses[1]. Les soufis s’inscrivent dans l’héritage de l’exemple mohammadien. Contrairement à une vision radicale, le soufisme n’enferme pas le cheminant, il le libère des images erronées pour lui proposer une foi plus élevée. Le soufisme est une école de vie, une formation à une existence faite de pensées mais aussi d’actions. Le soufi est homme de la Cité par-dessus tout, son enseignement lui assurant la transmission des valeurs morales essentielles et l’exemplarité dans le comportement.

Dès lors, pour approcher la définition du soufisme, il ne suffit pas de dire que c’est une mystique initiatique ; ni que c’est un humanisme ; et, au-delà de la praxis, il faut ajouter que c’est aussi un engagement civique.

Cette affirmation peut être étayée par un épisode assez récent dans le monde musulman. Au Maroc, le guide de la confrérie Qâdiriyya Boutchitchya [2], cheikh Hamza, rompant avec la tradition de discrétion propre aux confréries, a appelé les disciples de la Voie à manifester et à voter en faveur de la nouvelle Constitution. Le référendum constitutionnel de juillet 2011 visait à inscrire l’égalité civique entre les hommes et les femmes, et à reconnaître, entre autres, la judéité du Maroc. L’enjeu de cette consultation n’était pas tant l’issue du scrutin, mais le taux de participation à la manifestation et à l’élection. En effet, les mouvements liés à l’islam radical avaient appelé au boycott des élections. La confrérie a pu alors démontrer, y compris dans la rue, l’étendue de son influence et sa capacité de mobilisation, notamment face aux tenants du radicalisme[3].

La confrérie : une fraternelle islamique

Historiquement, l’islam orthodoxe s’est toujours méfié du soufisme. S’il avait été un ordre retiré et dédié uniquement à la vie spirituelle et au dialogue avec le divin, à l’image des ordres monastiques chrétiens, la menace aurait été différente. Mais le soufi ne cherche pas à se retirer du monde ; au contraire, l’ancrage, la participation active aux affaires de la cité, à la vie séculière en font un acteur appelé à mettre sa quête spirituelle au service d’autrui.

Par ailleurs, le soufisme est une « école » qui repose sur une organisation extrêmement codifiée : la confrérie est dirigée par un maître et dispose de  plusieurs zaouïas[4], lieux de rencontre des membres ou compagnons de la confrérie. La zaouïa est administrée par un responsable, le mokadem, déjà initié. Au sein de chaque zaouïa, des compagnons sont chargés des disciples. L’enseignement dispensé s’appuie sur le Coran et les textes scripturaires. Il s’inscrit dans l’héritage revivifié d’un grand maître insufflé par un maître éducateur, le cheikh. Cette éducation spirituelle se décline selon trois grandes modalités : l’expression, l’allusion et le symbole. Selon le soufi marocain Ibn ‘Ajîba (m. 1809), « l’expression éclaire, l’allusion indique, le symbole réjouit ». Ses membres – les cheminants dans la voie ou disciples – sont astreints à des règles de vie et de conduite. Notons toutefois que le véritable soufi est l’être parvenu à un état de réalisation spirituelle totale et non celui qui aspire à cet état, simple disciple qui, à ce titre, devrait porter le nom de moutassawuf, le « cheminant sur la Voie ».

Le cheikh, maître d’éveil et médecin des âmes, initie le musulman aux principes soufis tout au long de son parcours sur la Voie. Jalâl ad-Dîn Rûmî[5] (m. 1273), grand maître soufi, comparaît l’homme à « un isthme entre lumière et obscurité ». Cette image décrit une condition humaine tiraillée entre un désir narcissique et un désir d’élévation. En tant que principe d’élévation spirituelle, l’enseignement soufi repose sur l’idée que le cheminant ne peut être laissé seul ni face aux textes scripturaires, ni face à lui-même. Son initiation aux textes et au questionnement spirituel s’inscrit dans un enseignement en grande partie oral, autour d’un dialogue collectif, au sein de la confrérie. Les soufis nourrissent le dogme par une conception et une pratique intérieure de la foi, éclairées par les arts et le savoir. À cet égard, rappelons que le premier enseignement du Coran est : « Lis [Iqra’] au nom de ton Seigneur »[6], qui est une ode au savoir. Le cheikh Hamza al-Qadiri Boutchich, grand maître soufi[7], a pu dire : « La civilisation islamique a connu son âge d’or illustré par des innovations dans beaucoup de domaines, notamment scientifiques. Personne ne conteste cet apport à la civilisation universelle. Aujourd’hui, c’est l’Occident qui innove. Dieu a fait des Occidentaux, qui sont nos frères en Dieu, une clémence et une miséricorde (rahma) pour les musulmans en ce qu’ils sont à la pointe du progrès pour nous apporter des bienfaits dans le domaine de la santé, des transports, des nouvelles technologies. Saluons ces avancées et pour honorer notre passé, empressons-nous d’apporter notre contribution aux découvertes scientifiques à venir [8]. »

En Occident, le soufisme est souvent considéré comme un supplément d’âme, une coquetterie de l’élite, l’option contemplative, cérébrale douce et acceptable de l’islam, quand il n’est pas classé à l’extérieur de l’islam, comme un syncrétisme. On le présente aussi comme une société savante d’un caractère quasi exotique ou mystérieux. Cette image « New Age » est véhiculée par les contempteurs du soufisme. Il s’agit pour eux de discréditer et décrédibiliser la voie soufie et ses disciples.

En réalité, le parcours initiatique mène le disciple à l’élévation spirituelle par l’exigence morale et la bienveillance envers autrui, dans la volonté de construire une fraternité universelle. Abd el-Kader (1), soufi éminent, citait souvent cette maxime : « Il faut porter sur soi le destin d’autrui. » Tout l’enseignement soufi est centré sur la construction d’un fidèle ouvert sur les autres et sur le monde. Ce principe fonde et renforce ses rapports avec ses frères en Dieu, que ce soit à partir du compagnonnage durant l’initiation, de l’éthique consubstantielle au soufisme et, enfin, de l’adab. Ce dernier terme, intraduisible, considéré comme qualité supérieure, englobe tant la courtoisie, l’esprit chevaleresque, la bienveillance que la bonne éducation et la culture.

(1) Plus connu sous le nom d’ “Emir Abdel Kader”

[1] Yathrib est le nom historique de Médine. Ce pacte de paix définit les droits et les devoirs des musulmans, des juifs et des autres communautés arabes tribales de Médine au cours de la guerre qui les opposa aux Koraïchites.

[2] La confrérie Quâdiriyya a été créée par Abd al Qadir al-Jilani au XIIe siècle. La branche Boutchichichiya est apparue au milieu du XVIIIe siècle, dans le nord-est du Maroc.

[3] Le cheikh Yassine, fondateur et chef du mouvement islamiste marocain Al Adl Wal Ihsane, avait ainsi prôné, durant la campagne, la destitution du roi alors « Commandeur des croyants » et l’instauration d’un califat. 36. Cheikh Bentounes, op. cit., p. 52.

[4] À l’origine, la zaouïa désigne l’angle ou le recoin de la mosquée où le maître délivrait son enseignement ; à présent, ce terme désigne le centre organisationnel et spirituel des confréries.

[5] Jalâl ad-Dîn Rûmî ou Roumi – son prénom, ô combien évocateur, signifie « Majesté de la religion » – est un mystique persan qui a profondément influencé le soufisme.

[6] Coran 96 : 1. Premier verset révélé au prophète de l’islam.

[7] Dans le soufisme on considère qu’un « cheikh vivant » est un « héritier muhammadien » dans la mesure où il a pu hériter du « secret spirituel » du Prophète (appelé ainsi car il se situe au niveau de l’ineffable, de ce qu’aucun terme du langage usuel ne peut décrire) et qu’il a été lui-même « autorisé » à la fois par une source transcendante, divine, et par son propre maître qui confirme ainsi la véracité et l’authenticité d’une telle désignation.

[8] Extrait d’un entretien personnel avec le cheikh Sidi Hamza, janvier 2013.

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