10.3aIslam et citoyenneté
Être bon citoyen : la position de la voie (Sidi Jamal, Sidi Mounir)
Sommaire
Être un bon musulman, est-ce que cela veut dire être un bon citoyen ? La réponse de la voie Qadiriya Boutchichiya est claire et documentée : oui, et cela ne relève pas seulement du bon sens civique. La position qu’elle fait sienne vient d’une consigne de son cheikh actuel, s’adosse à des versets et des hadiths sûrs, et se résume en une idée : le beau caractère que la foi exige se vérifie dans les devoirs que le croyant rend à la société. Cette leçon pose la position ; la suivante montrera comment la Fondation Al Moultaqa la met en œuvre.
La consigne de Sidi Jamal, au verbatim
Sur la page de présentation de l’islam, le site de la voie rapporte : « il est clairement établi que chacun(e) doit respecter les lois du pays dans lequel il se trouve. Les principes de la laïcité française par exemple, sont tout à fait compatibles avec les principes énoncés. Encore plus, Sidi Jamal, l’actuel Sheykh de la voie, conseille à tous ses disciples de se comporter en bons citoyens dans tous les pays dans lesquels ils résident : ce comportement constitue aussi en lui-même une forme de respect de la shari’a. »
Deux choses à noter dans cette consigne. D’abord sa portée : se comporter en bon citoyen n’est pas une concession aux circonstances, c’est « une forme de respect de la shari’a » en soi, c’est-à-dire une exigence religieuse, pas seulement sociale. Ensuite sa cohérence : elle rejoint la même logique que le pacte de sécurité étudié dans la leçon 10.1a, où le respect du pays d’accueil relevait de l’engagement religieux ; et elle s’accorde avec le cadre légal français vu en 10.2a, où les principes de la laïcité garantissent précisément la liberté de conscience.
La page de présentation de la voie confirme cette ligne : « un soufisme sunnite, apolitique, qui ne demande à personne de rompre avec sa culture. Le disciple reste un citoyen ordinaire, actif dans sa famille et dans son travail ; la voie ne prescrit ni tenue particulière ni retrait du monde. » Deux mots retiennent l’attention : « apolitique », qui fixe le terrain de la voie hors des partis, et « citoyen ordinaire », qui dit que le bon comportement n’a rien d’exceptionnel.
Ce que « bon citoyen » recouvre : le caractère et l’excellence
Dans les Layali al-Wissal (« les Nuits de l’union », la série de causeries publiques de la voie), Sidi Mounir relie cette citoyenneté à la finalité même de l’envoi prophétique. Le Prophète ﷺ a dit :
« إِنَّمَا بُعِثْتُ لِأُتَمِّمَ صَالِحَ الْأَخْلَاقِ » innama bu’ithtu li-utammima ṣâlih al-akhlâq « Je n’ai été envoyé que pour parfaire le beau caractère. » (Musnad Ahmad 8952)
Le beau caractère (makârim al-akhlâq) n’est pas un supplément d’âme réservé aux moments de culte : il est la finalité, et il se vérifie dans les relations avec les autres. Deux hadiths sûrs en dessinent le contour. Le premier définit l’être social du musulman :
« الْمُسْلِمُ مَنْ سَلِمَ الْمُسْلِمُونَ مِنْ لِسَانِهِ وَيَدِهِ » al-muslimu man salima l-muslimûna min lisânihi wa-yadih « Le musulman est celui dont la langue et la main n’incommodent pas les musulmans. » (Ṣaḥîḥ al-Bukhârî 10)
Le second fait de la solidarité le signe visible de la foi :
« تَرَى الْمُؤْمِنِينَ فِي تَرَاحُمِهِمْ وَتَوَادِّهِمْ وَتَعَاطُفِهِمْ كَمَثَلِ الْجَسَدِ » tarâ l-mu’minîna fî tarâḥumihim wa-tawâddihim wa-ta’âṭufihim ka-mathali l-jasad « Les croyants, par leur entraide, leur affection et leur tendresse mutuelles, sont comme un corps. » (Ṣaḥîḥ al-Bukhârî 6011)
À cette exigence de caractère s’ajoute celle d’excellence. Dans le hadith de Jibrîl, le Prophète ﷺ définit l’iḥsân ainsi :
« أَنْ تَعْبُدَ اللَّهَ كَأَنَّكَ تَرَاهُ فَإِنْ لَمْ تَكُنْ تَرَاهُ فَإِنَّهُ يَرَاكَ » an ta’buda Allâha ka-annaka tarâh, fa-in lam takun tarâhu fa-innahu yarâk « Adorer Allâh comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit. » (Ṣaḥîḥ Muslim 8)
Dans la même série de causeries, Sidi Mounir relie directement cette conscience à la citoyenneté : la murâqabat Allâh, le fait de se sentir vu par Lui, accompagne le croyant « pendant l’exercice de ces droits » (aṯnâ’ mumârasat hâdhihi l-ḥuqûq), et les devoirs de la citoyenneté s’accomplissent « avec tout soin et toute excellence » (bi-kulli itqânin wa-iḥsân). Un devoir civique accompli dans la conscience d’être vu par Allâh change de nature : il devient adoration.
Enfin, la coopération pour le bien est une clause coranique :
« وَتَعَاوَنُوا عَلَى الْبِرِّ وَالتَّقْوَى وَلَا تَعَاوَنُوا عَلَى الْإِثْمِ وَالْعُدْوَانِ » wa-ta’âwanû ’ala l-birri wa-t-taqwâ wa-lâ ta’âwanû ’ala l-ithmi wa-l-’udwân « Aidez-vous les uns les autres à faire le bien et à avoir la piété, et ne vous aidez pas à pécher et à agresser. » (5:2, trad. Hamidullah)
L’amour du pays : l’ancrage sûr, et l’adage à dire honnêtement
Dans l’enseignement de la voie circule une formule célèbre : « ḥubb al-waṭan min al-îmân », « l’amour de la patrie fait partie de la foi ». Sidi Mounir l’évoque dans les Layali comme un adage (« il a été dit »), sans la présenter comme une parole du Prophète ﷺ. Il faut le dire honnêtement : chez les spécialistes du hadith, cette formule attribuée au Prophète ﷺ est jugée fabriquée, mawḍû’. Al-Albânî la classe ainsi (Silsila ḍa’îfa n° 36), de même qu’al-Ṣaghânî, Ibn ’Uthaymîn et Mullâ ’Alî Qârî ; et al-Albânî note lui-même que l’amour du pays est un sentiment naturel.
Le sentiment reste vrai, mais son ancrage textuel est ailleurs : dans le hadith sain où le Prophète ﷺ s’adresse à La Mecque, sa ville :
« وَاللَّهِ إِنَّكِ لَخَيْرُ أَرْضِ اللَّهِ وَأَحَبُّ أَرْضِ اللَّهِ إِلَى اللَّهِ وَلَوْلَا أَنِّي أُخْرِجْتُ مِنْكِ مَا خَرَجْتُ » wa-llâhi innaki la-khayru arḍi llâhi wa-aḥabbu arḍi llâhi ilâ llâhi wa-lawlâ annî ukhrijtu minki mâ kharajt « Par Allâh, tu es la meilleure terre d’Allâh et la plus aimée d’Allâh, et si l’on ne m’avait pas chassé de toi, je ne serais pas parti. » (Jâmi’ al-Tirmidhî 3925, jugé « ḥasan ṣaḥîḥ »)
Le Prophète ﷺ aime La Mecque comme sa ville, non parce qu’il y règne. L’amour du pays se documente donc à la source sûre : c’est le sentiment que l’on porte à la terre qui est la sienne, le « chez soi » assumé religieusement.
Ce que la Rencontre mondiale du soufisme en enseigne
La Rencontre mondiale du soufisme, l’événement annuel de la voie à Madagh, a consacré une session à « la vision islamique de la citoyenneté selon les fondements de la Loi ». Trois idées s’en dégagent pour le lecteur.
La première est historique : le waṯîqat al-madîna, le document de Médine dont la leçon 10.1b a lu le texte, est présenté par les intervenants comme « la première constitution de l’histoire de l’État islamique », celle où la communauté politique cesse d’être tribu pour devenir umma : « les Juifs forment une umma avec les croyants ». La citoyenneté, là, commence quand l’appartenance ne se réduit plus au sang.
La deuxième est conceptuelle : le conférencier ’Abd al-’Alî Bâ’ichou définit la citoyenneté comme « un concept politique et social indiquant la situation légale et sociale de l’individu en tant que membre actif », la distinguant du nationalisme, qui est un concept affectif. Et il décrit ce qu’il appelle les « passages ihsaniens », la transition sûre de la citoyenneté vers l’amour du pays : les soufis ont centré la citoyenneté sur sa dimension sociale, « en respectant l’orientation politique du pays, sans entrer dans les méandres des contestations politiques », et les zaouïas ont historiquement tenu le front social quand l’État central manquait. C’est exactement le « citoyen ordinaire, actif » de la page de présentation de la voie : le terrain de la voie est le service, pas le parti.
La troisième est spirituelle : « la foi ne se maintient pas avec la violence, ni avec la contrainte » (al-îmân lâ yastaqîmu ma’a l-’unf, lâ yastaqîmu ma’a l-ikrâh), dit l’un des intervenants. Et la question posée en conclusion de la session, « la citoyenneté véritable se fonde-t-elle sur le seul engagement légal ? », trouve sa réponse dans l’ensemble de l’enseignement : non. Le légal fixe le cadre, l’iḥsân et la solidarité le remplissent.
Ce que cette position demande et ce qu’elle n’est pas
La position de la voie se résume ainsi : être bon citoyen est une exigence religieuse, qui prend la forme du beau caractère, de l’iḥsân porté jusque dans les devoirs, et de la coopération pour le bien ; elle est apolitique, c’est-à-dire que son terrain est le service de la société, pas la dispute partisane ; et elle suppose l’attachement à sa terre comme un sentiment naturel, documenté chez le Prophète ﷺ sans avoir besoin de la formule fabriquée. Elle rejoint le fiqh du pacte (10.1) et le cadre légal français (10.2) sans les remplacer : la shari’a fixe le pourquoi, la loi fixe le comment, et la voie enseigne la manière d’être qui donne leur sens aux deux.
Pour aller plus loin : les enseignements de Sidi Mounir en vidéo sur la chaîne de la voie, et le sommaire du module le musulman citoyen. Retrouvez tout le parcours dans le cours de fiqh.
