11.1aLe fiqh, socle de la voie
Islam et iman dans le programme d'Ibn 'Âshir
Sommaire
Tu as suivi tout le cursus : la purification, la prière, le jeûne, la zakat, le pèlerinage, la famille, les biens, la nourriture, les funérailles, la citoyenneté. Une question peut venir à ce point : tout cela relevait du fiqh, de la règle extérieure. Et la voie, alors ? Elle serait ailleurs, après, par-dessus ? Un poème marocain que des générations d’écoliers ont appris par cœur répond mieux qu’un discours : il se présente lui-même comme un programme en trois parties. Pour le lire, il faut d’abord connaître les trois degrés que le Prophète ﷺ a nommés dans un hadith fameux.
Le visiteur aux habits blancs
’Umar ibn al-Khattâb raconte : les compagnons étaient un jour assis auprès du Prophète ﷺ quand parut un homme « aux habits d’un blanc éclatant, aux cheveux d’un noir profond », sur qui l’on ne voyait aucune trace de voyage, et que personne d’entre eux ne connaissait. Il vint s’asseoir face au Prophète ﷺ, colla ses genoux aux siens, posa les mains sur ses cuisses, et dit : « Ô Muhammad, informe-moi de l’islâm. »
À chaque réponse, l’inconnu ajoutait : « tu as dit vrai. » « Nous nous étonnâmes de lui, raconte ’Umar : il l’interrogeait et il le croyait. » Voici ce que le Prophète ﷺ répondit à la première question :
« الإِسْلاَمُ أَنْ تَشْهَدَ أَنْ لاَ إِلَهَ إِلاَّ اللَّهُ وَأَنَّ مُحَمَّدًا رَسُولُ اللَّهِ وَتُقِيمَ الصَّلاَةَ وَتُؤْتِيَ الزَّكَاةَ وَتَصُومَ رَمَضَانَ وَتُحُجَّ الْبَيْتَ إِنِ اسْتَطَعْتَ إِلَيْهِ سَبِيلاً » al-islâmu an tashhada an lâ ilâha illâ-Llâh wa-anna Muḥammadan rasûlu-Llâh, wa-tuqîma-ṣ-ṣalâh, wa-tu’tiya-z-zakâh, wa-taṣûma ramaḍân, wa-taḥujja-l-bayta ini-staṭa’ta ilayhi sabîlâ « L’islâm est que tu attestes qu’il n’y a de dieu qu’Allâh et que Muhammad est le Messager d’Allâh, que tu dresses la prière, que tu acquittes la zakat, que tu jeûnes Ramadan et que tu fasses le pèlerinage à la Maison, si tu as le moyen d’y parvenir. » (Ṣaḥîḥ Muslim 8)
Puis l’homme demanda l’îmân, la foi :
« أَنْ تُؤْمِنَ بِاللَّهِ وَمَلاَئِكَتِهِ وَكُتُبِهِ وَرُسُلِهِ وَالْيَوْمِ الآخِرِ وَتُؤْمِنَ بِالْقَدَرِ خَيْرِهِ وَشَرِّهِ » an tu’mina bi-Llâh, wa-malâ’ikatih, wa-kutubih, wa-rusulih, wa-l-yawmi-l-âkhir, wa-tu’mina bi-l-qadar khayrih wa-sharrih « Que tu croies en Allâh, en Ses anges, en Ses livres, en Ses messagers, au Jour dernier, et que tu croies au décret, en son bien comme en son mal. » (Ṣaḥîḥ Muslim 8)
Et enfin l’iḥsân, l’excellence :
« أَنْ تَعْبُدَ اللَّهَ كَأَنَّكَ تَرَاهُ فَإِنْ لَمْ تَكُنْ تَرَاهُ فَإِنَّهُ يَرَاكَ » an ta’buda-Llâha ka-annaka tarâh, fa-in lam takun tarâhu fa-innahu yarâk « Adorer Allâh comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit. » (Ṣaḥîḥ Muslim 8)
Le visiteur partit. Après un temps, le Prophète ﷺ demanda : « Ô ’Umar, sais-tu qui était le questionneur ? », et il conclut :
« فَإِنَّهُ جِبْرِيلُ أَتَاكُمْ يُعَلِّمُكُمْ دِينَكُمْ » fa-innahu Jibrîl, atâkum yu’allimukum dînakum « C’était Jibrîl, venu vous enseigner votre religion. » (Ṣaḥîḥ Muslim 8)
Un ange descendu enseigner aux compagnons eux-mêmes, en pleine assemblée : la scène a peu de pareilles dans les recueils. Et la matière enseignée, ce sont trois mots que la tradition garde depuis comme les trois degrés de la religion : l’islâm, les œuvres extérieures ; l’îmân, le contenu de la foi ; l’iḥsân, la qualité de la présence à Allâh. Le Prophète ﷺ a nommé le tout « votre religion » : les degrés ne sont pas trois religions rivales, mais les strates d’une seule.
Le Coran sépare, l’usage rassemble
Le Coran lui-même marque la distance entre les deux premiers degrés. Aux Bédouins nouvellement entrés qui déclaraient « nous avons la foi », il prescrit une correction de langage :
« قَالَتِ الْأَعْرَابُ آمَنَّا قُل لَّمْ تُؤْمِنُوا وَلَكِنْ قُولُوا أَسْلَمْنَا وَلَمَّا يَدْخُلِ الْإِيمَانُ فِي قُلُوبِكُمْ » qâlati-l-a’râbu âmannâ, qul lam tu’minû wa-lâkin qûlû aslamnâ wa-lammâ yadkhuli-l-îmânu fî qulûbikum « Les Bédouins ont dit : “Nous avons la foi.” Dis : “Vous n’avez pas encore la foi. Dites plutôt : Nous nous sommes simplement soumis, car la foi n’a pas encore pénétré dans vos cœurs.” » (Coran 49:14, trad. Muhammad Hamidullah)
Une soumission des membres peut donc précéder la foi qui a pris le cœur : le verset garde les deux réalités distinctes. Dans l’usage ordinaire, pourtant, islâm et îmân se tiennent ensemble ; c’est l’un sans l’autre que la tradition refuse. Deux lectures coexistent, et la leçon les garde toutes les deux : distingués, les mots nomment les strates de la religion ; réunis, ils disent le tout d’une seule. Le hadith de Jibrîl les a rangés séparément pour que leur ordre se lise.
Un poème qui met l’ordre en œuvre
C’est ici qu’entre le livre dont cette leçon porte le nom. ’Abd al-Wâhid ibn ’Âshir, mort à Fès en 1631, imâm de la grande mosquée des Andalous, a versifié ce que tout musulman doit savoir. Son Murshid al-mu’în, « le guide qui vient en aide », s’est transmis par la mémoire des écoliers des madâris, les écoles du Maroc ; le juriste Muhammad Mayyâra lui a consacré un grand commentaire, et le poème figure encore au programme de l’institut Mohammed VI de formation des imams, à Rabat. L’auteur annonce lui-même son programme dans le prologue :
« فِي عَقْدِ الأَشْعَرِي وَفِقْهِ مَالِكْ * وَفِي طَرِيقَةِ الْجُنَيْدِ السَّالِكِ » fî ’aqdi-l-ash’arî wa-fiqhi mâlik * wa-fî ṭarîqati-l-junaydi-s-sâlik « dans la croyance d’al-Ash’arî, le fiqh de Mâlik et la voie d’al-Junayd le cheminant. » (Murshid al-mu’în, prologue)
Trois noms, trois domaines. La croyance, rattachée à l’imâm Abû al-Ḥasan al-Ash’arî : le contenu de l’îmân, ce que le cœur doit savoir de Dieu et des messagers. Le fiqh, rattaché à l’imâm Mâlik : les actes de l’islâm, la règle des membres. La voie, rattachée à al-Junayd al-Baghdâdî, figure du soufisme sobre : la qualité de présence que l’iḥsân nomme. Le poème en déroule les livres dans cet ordre : la croyance d’abord, puis le fiqh (purification, prière, zakat, jeûne, pèlerinage), puis le soufisme en clôture. L’ordre n’est pas une table des matières : c’est la leçon. On n’écrit pas la fin d’un poème avant son début.
D’abord, savoir
Pourquoi cet ordre-là ? Mayyâra l’expose dans l’introduction de son commentaire. La science obligatoire pour chacun, le farḍ ’ayn, le devoir individuel, se définit ainsi : « ’ilmu-l-mukallaf mâ lâ yata’attâ lahu ta’dîyatu mâ wujiba ’alayhi illâ bih », la science sans laquelle l’homme soumis à la loi ne peut accomplir ce qui lui incombe. Comment faire ses ablutions, comment prier, jeûner, vendre, hériter : avant de faire, il faut connaître le statut de ce qu’on va faire. Mayyâra le formule en une règle :
« الاجماع أنه لا يجوز لأحد أن يقدم على أمرٍ حتى يعلم حكم الله فيه » « Le consensus [établit] qu’il n’est permis à personne de s’avancer dans une affaire avant de connaître le jugement d’Allâh à son sujet. » (Mayyâra, al-Durr al-thamîn, muqaddima)
Le « consensus » ici porte la mesure exacte de l’exigence : on suspend l’affaire jusqu’à savoir. Mayyâra l’adoucit d’un grain de précision : hors le culte, apprendre le statut en gros suffit pour ne pas être compté ignorant ; et il ajoute que les maladies du cœur (l’orgueil, l’envie, la haine) relèvent aussi, selon al-Ghazâlî, de la science obligatoire. Un point d’honnêteté de méthode mérite une halte : le commentaire cite le hadith si répandu « demander la science est un devoir pour tout musulman », et al-Nawawî, rapporte Mayyâra, en dit : « s’il n’est pas établi [dans sa chaîne], son sens est juste. » Vérifier la transmission d’une parole et juger son sens sont deux gestes que la tradition distingue elle-même ; ce cours applique le même protocole.
Ce que cela change pour ton cursus
Le programme d’Ibn ’Âshir replace ce que tu viens d’étudier. Les modules 0 à 10 sont la deuxième assise du poème : le fiqh, la science des actes de l’islâm. La première assise, la croyance, est posée en entrée du poème ; son étude dépasse ce cursus et y est renvoyée. La troisième, la voie, fait l’objet de la leçon suivante : le poème la traite dans son dernier livre, qui s’appelle « les commencements du soufisme et les moyens de la connaissance ». Sur le rapport des trois degrés, l’image que le site emploie depuis longtemps les fait tenir ensemble : l’islâm est l’écorce qui contient et protège la noix, l’îmân sa chair, l’iḥsân l’huile qui donne à la chair sa saveur (voir les trois degrés de la religion). Aucun degré ne rend le précédent superflu ; chacun suppose le précédent. Dans la Qadiriya Boutchichiya, on dira plus loin que « la Loi est la porte de la voie » : pour cette leçon, retiens seulement l’ordre du poème.
Pour aller plus loin : le commentaire de Mayyâra (al-Durr al-thamîn) sur le Murshid al-mu’în ; les leçons 0.1 « Qu’est-ce que le fiqh », 0.4b « Les grands textes du fiqh malikite » et 0.6 « ’Ibâdât et mu’âmalât » ; l’article « Forme religieuse et démarche initiatique » ; et le sommaire du module fiqh et cheminement. Retrouvez tout le parcours dans le cours de fiqh.
