11.1aLe fiqh, socle de la voie

Islam et iman dans le programme d'Ibn 'Âshir

Volet 1 sur 4 · Le fiqh, socle de la voie

Sommaire

Tu as suivi tout le cursus : la purification, la prière, le jeûne, la zakat, le pèlerinage, la famille, les biens, la nourriture, les funérailles, la citoyenneté. Une question peut venir à ce point : tout cela relevait du fiqh, de la règle extérieure. Et la voie, alors ? Elle serait ailleurs, après, par-dessus ? Un poème marocain que des générations d’écoliers ont appris par cœur répond mieux qu’un discours : il se présente lui-même comme un programme en trois parties. Pour le lire, il faut d’abord connaître les trois degrés que le Prophète ﷺ a nommés dans un hadith fameux.

Le visiteur aux habits blancs

’Umar ibn al-Khattâb raconte : les compagnons étaient un jour assis auprès du Prophète ﷺ quand parut un homme « aux habits d’un blanc éclatant, aux cheveux d’un noir profond », sur qui l’on ne voyait aucune trace de voyage, et que personne d’entre eux ne connaissait. Il vint s’asseoir face au Prophète ﷺ, colla ses genoux aux siens, posa les mains sur ses cuisses, et dit : « Ô Muhammad, informe-moi de l’islâm. »

À chaque réponse, l’inconnu ajoutait : « tu as dit vrai. » « Nous nous étonnâmes de lui, raconte ’Umar : il l’interrogeait et il le croyait. » Voici ce que le Prophète ﷺ répondit à la première question :

« الإِسْلاَمُ أَنْ تَشْهَدَ أَنْ لاَ إِلَهَ إِلاَّ اللَّهُ وَأَنَّ مُحَمَّدًا رَسُولُ اللَّهِ وَتُقِيمَ الصَّلاَةَ وَتُؤْتِيَ الزَّكَاةَ وَتَصُومَ رَمَضَانَ وَتُحُجَّ الْبَيْتَ إِنِ اسْتَطَعْتَ إِلَيْهِ سَبِيلاً » al-islâmu an tashhada an lâ ilâha illâ-Llâh wa-anna Muḥammadan rasûlu-Llâh, wa-tuqîma-ṣ-ṣalâh, wa-tu’tiya-z-zakâh, wa-taṣûma ramaḍân, wa-taḥujja-l-bayta ini-staṭa’ta ilayhi sabîlâ « L’islâm est que tu attestes qu’il n’y a de dieu qu’Allâh et que Muhammad est le Messager d’Allâh, que tu dresses la prière, que tu acquittes la zakat, que tu jeûnes Ramadan et que tu fasses le pèlerinage à la Maison, si tu as le moyen d’y parvenir. » (Ṣaḥîḥ Muslim 8)

Puis l’homme demanda l’îmân, la foi :

« أَنْ تُؤْمِنَ بِاللَّهِ وَمَلاَئِكَتِهِ وَكُتُبِهِ وَرُسُلِهِ وَالْيَوْمِ الآخِرِ وَتُؤْمِنَ بِالْقَدَرِ خَيْرِهِ وَشَرِّهِ » an tu’mina bi-Llâh, wa-malâ’ikatih, wa-kutubih, wa-rusulih, wa-l-yawmi-l-âkhir, wa-tu’mina bi-l-qadar khayrih wa-sharrih « Que tu croies en Allâh, en Ses anges, en Ses livres, en Ses messagers, au Jour dernier, et que tu croies au décret, en son bien comme en son mal. » (Ṣaḥîḥ Muslim 8)

Et enfin l’iḥsân, l’excellence :

« أَنْ تَعْبُدَ اللَّهَ كَأَنَّكَ تَرَاهُ فَإِنْ لَمْ تَكُنْ تَرَاهُ فَإِنَّهُ يَرَاكَ » an ta’buda-Llâha ka-annaka tarâh, fa-in lam takun tarâhu fa-innahu yarâk « Adorer Allâh comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit. » (Ṣaḥîḥ Muslim 8)

Le visiteur partit. Après un temps, le Prophète ﷺ demanda : « Ô ’Umar, sais-tu qui était le questionneur ? », et il conclut :

« فَإِنَّهُ جِبْرِيلُ أَتَاكُمْ يُعَلِّمُكُمْ دِينَكُمْ » fa-innahu Jibrîl, atâkum yu’allimukum dînakum « C’était Jibrîl, venu vous enseigner votre religion. » (Ṣaḥîḥ Muslim 8)

Un ange descendu enseigner aux compagnons eux-mêmes, en pleine assemblée : la scène a peu de pareilles dans les recueils. Et la matière enseignée, ce sont trois mots que la tradition garde depuis comme les trois degrés de la religion : l’islâm, les œuvres extérieures ; l’îmân, le contenu de la foi ; l’iḥsân, la qualité de la présence à Allâh. Le Prophète ﷺ a nommé le tout « votre religion » : les degrés ne sont pas trois religions rivales, mais les strates d’une seule.

Le Coran sépare, l’usage rassemble

Le Coran lui-même marque la distance entre les deux premiers degrés. Aux Bédouins nouvellement entrés qui déclaraient « nous avons la foi », il prescrit une correction de langage :

« قَالَتِ الْأَعْرَابُ آمَنَّا قُل لَّمْ تُؤْمِنُوا وَلَكِنْ قُولُوا أَسْلَمْنَا وَلَمَّا يَدْخُلِ الْإِيمَانُ فِي قُلُوبِكُمْ » qâlati-l-a’râbu âmannâ, qul lam tu’minû wa-lâkin qûlû aslamnâ wa-lammâ yadkhuli-l-îmânu fî qulûbikum « Les Bédouins ont dit : “Nous avons la foi.” Dis : “Vous n’avez pas encore la foi. Dites plutôt : Nous nous sommes simplement soumis, car la foi n’a pas encore pénétré dans vos cœurs.” » (Coran 49:14, trad. Muhammad Hamidullah)

Une soumission des membres peut donc précéder la foi qui a pris le cœur : le verset garde les deux réalités distinctes. Dans l’usage ordinaire, pourtant, islâm et îmân se tiennent ensemble ; c’est l’un sans l’autre que la tradition refuse. Deux lectures coexistent, et la leçon les garde toutes les deux : distingués, les mots nomment les strates de la religion ; réunis, ils disent le tout d’une seule. Le hadith de Jibrîl les a rangés séparément pour que leur ordre se lise.

Un poème qui met l’ordre en œuvre

C’est ici qu’entre le livre dont cette leçon porte le nom. ’Abd al-Wâhid ibn ’Âshir, mort à Fès en 1631, imâm de la grande mosquée des Andalous, a versifié ce que tout musulman doit savoir. Son Murshid al-mu’în, « le guide qui vient en aide », s’est transmis par la mémoire des écoliers des madâris, les écoles du Maroc ; le juriste Muhammad Mayyâra lui a consacré un grand commentaire, et le poème figure encore au programme de l’institut Mohammed VI de formation des imams, à Rabat. L’auteur annonce lui-même son programme dans le prologue :

« فِي عَقْدِ الأَشْعَرِي وَفِقْهِ مَالِكْ * وَفِي طَرِيقَةِ الْجُنَيْدِ السَّالِكِ » fî ’aqdi-l-ash’arî wa-fiqhi mâlik * wa-fî ṭarîqati-l-junaydi-s-sâlik « dans la croyance d’al-Ash’arî, le fiqh de Mâlik et la voie d’al-Junayd le cheminant. » (Murshid al-mu’în, prologue)

Trois noms, trois domaines. La croyance, rattachée à l’imâm Abû al-Ḥasan al-Ash’arî : le contenu de l’îmân, ce que le cœur doit savoir de Dieu et des messagers. Le fiqh, rattaché à l’imâm Mâlik : les actes de l’islâm, la règle des membres. La voie, rattachée à al-Junayd al-Baghdâdî, figure du soufisme sobre : la qualité de présence que l’iḥsân nomme. Le poème en déroule les livres dans cet ordre : la croyance d’abord, puis le fiqh (purification, prière, zakat, jeûne, pèlerinage), puis le soufisme en clôture. L’ordre n’est pas une table des matières : c’est la leçon. On n’écrit pas la fin d’un poème avant son début.

D’abord, savoir

Pourquoi cet ordre-là ? Mayyâra l’expose dans l’introduction de son commentaire. La science obligatoire pour chacun, le farḍ ’ayn, le devoir individuel, se définit ainsi : « ’ilmu-l-mukallaf mâ lâ yata’attâ lahu ta’dîyatu mâ wujiba ’alayhi illâ bih », la science sans laquelle l’homme soumis à la loi ne peut accomplir ce qui lui incombe. Comment faire ses ablutions, comment prier, jeûner, vendre, hériter : avant de faire, il faut connaître le statut de ce qu’on va faire. Mayyâra le formule en une règle :

« الاجماع أنه لا يجوز لأحد أن يقدم على أمرٍ حتى يعلم حكم الله فيه » « Le consensus [établit] qu’il n’est permis à personne de s’avancer dans une affaire avant de connaître le jugement d’Allâh à son sujet. » (Mayyâra, al-Durr al-thamîn, muqaddima)

Le « consensus » ici porte la mesure exacte de l’exigence : on suspend l’affaire jusqu’à savoir. Mayyâra l’adoucit d’un grain de précision : hors le culte, apprendre le statut en gros suffit pour ne pas être compté ignorant ; et il ajoute que les maladies du cœur (l’orgueil, l’envie, la haine) relèvent aussi, selon al-Ghazâlî, de la science obligatoire. Un point d’honnêteté de méthode mérite une halte : le commentaire cite le hadith si répandu « demander la science est un devoir pour tout musulman », et al-Nawawî, rapporte Mayyâra, en dit : « s’il n’est pas établi [dans sa chaîne], son sens est juste. » Vérifier la transmission d’une parole et juger son sens sont deux gestes que la tradition distingue elle-même ; ce cours applique le même protocole.

Ce que cela change pour ton cursus

Le programme d’Ibn ’Âshir replace ce que tu viens d’étudier. Les modules 0 à 10 sont la deuxième assise du poème : le fiqh, la science des actes de l’islâm. La première assise, la croyance, est posée en entrée du poème ; son étude dépasse ce cursus et y est renvoyée. La troisième, la voie, fait l’objet de la leçon suivante : le poème la traite dans son dernier livre, qui s’appelle « les commencements du soufisme et les moyens de la connaissance ». Sur le rapport des trois degrés, l’image que le site emploie depuis longtemps les fait tenir ensemble : l’islâm est l’écorce qui contient et protège la noix, l’îmân sa chair, l’iḥsân l’huile qui donne à la chair sa saveur (voir les trois degrés de la religion). Aucun degré ne rend le précédent superflu ; chacun suppose le précédent. Dans la Qadiriya Boutchichiya, on dira plus loin que « la Loi est la porte de la voie » : pour cette leçon, retiens seulement l’ordre du poème.

Pour aller plus loin : le commentaire de Mayyâra (al-Durr al-thamîn) sur le Murshid al-mu’în ; les leçons 0.1 « Qu’est-ce que le fiqh », 0.4b « Les grands textes du fiqh malikite » et 0.6 « ’Ibâdât et mu’âmalât » ; l’article « Forme religieuse et démarche initiatique » ; et le sommaire du module fiqh et cheminement. Retrouvez tout le parcours dans le cours de fiqh.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 7 Dans le hadith de Jibrîl, à quoi se ramène l'islâm ?
À la foi du cœur en Allâh, en Ses anges, en Ses livres et en Ses messagers

Cette liste, six articles du credo, est la réponse que le Prophète ﷺ donne à la question sur l'îmân, pas sur l'islâm. Le hadith distingue les deux : les actes relèvent d'islâm, la conviction relève d'îmân.

Aux cinq piliers : l'attestation, la prière, la zakat, le jeûne de Ramadan, le pèlerinage pour qui le peut

Le Prophète ﷺ répond au visiteur par la liste exacte des cinq actes : la shahâda, la ṣalât, la zakât, le ṣawm et le ḥajj si le moyen existe. L'islâm, dans cette réponse, désigne les œuvres extérieures : c'est le domaine du fiqh, la matière de tout le cursus des modules 1 à 10.

À l'excellence intérieure qui, une fois atteinte, dispense des rites

L'iḥsân est le troisième degré, pas un substitut : le hadith en fait un ajout à islâm et îmân, jamais leur remplacement. Aucun degré ne dispense des actes du premier.

Question 2 sur 7 Que répond le Prophète ﷺ à la question sur l'îmân ?
Accomplir régulièrement et exactement les cinq piliers prescrits

La régularité des piliers appartient à la réponse sur l'islâm. Dans le hadith, îmân est le contenu de la foi, ce que le cœur tient pour vrai ; les actes, eux, sont rangés sous islâm.

Réunir en une seule démarche les paroles prononcées, les actes du corps et la sincérité du cœur

Cette formule sonne juste mais elle ne figure pas dans la réponse : le hadith liste six articles précis. Le Prophète ﷺ nomme les degrés séparément ; la tradition les réunit après, elle ne les confond pas au départ.

Croire en Allâh, en Ses anges, en Ses livres, en Ses messagers, au Jour dernier et au décret, en bien comme en mal

Ce sont les six articles de foi. La science qui les expose et les fonde s'appelle 'aqîda (la croyance) : c'est le premier livre du Murshid al-mu'în, celui qu'Ibn 'Âshir place avant le fiqh.

Question 3 sur 7 Pourquoi les compagnons s'étonnent-ils du comportement du visiteur ?
Il interroge le Prophète ﷺ puis confirme chaque réponse comme s'il en connaissait déjà la teneur

« Nous nous étonnâmes de lui : il l'interroge et il le croit. » L'étonnement signale que l'échange n'était pas une question ordinaire : le visiteur venait enseigner par la forme même du dialogue, puisque c'était Jibrîl.

Il a récité un passage du Coran dans une langue que l'assemblée ne comprenait pas

Le hadith ne rapporte aucune langue étrangère ni récitation : c'est le va-et-vient question/validation qui étonne, suivi de la révélation finale « c'était Jibrîl, venu vous enseigner votre religion ».

Il est entré dans le cercle sans saluer ni demander la permission

Le récit ne relève pas de manquement : l'homme s'assied face au Prophète ﷺ, genoux contre genoux, et pose ses questions avec respect. Ce qui frappe les compagnons, c'est qu'il questionne puis approuve.

Question 4 sur 7 Que dit le verset 49:14 aux Bédouins qui déclarent « nous avons la foi » ?
Que leur foi est complète, puisqu'ils ont suivi le Prophète ﷺ jusqu'à Médine

Le verset fait l'opposé : il refuse aux Bédouins l'emploi de « nous avons la foi » et leur prescrit la formule de la soumission. L'îmân est un degré que l'entrée dans l'islâm ne garantit pas à elle seule.

De dire plutôt « nous nous sommes simplement soumis » : la foi n'a pas encore pénétré leurs cœurs

Le Coran sépare ici aslamnâ (nous nous sommes soumis) de la foi qui pénètre le cœur : un acte de soumission peut précéder l'îmân plein. C'est la preuve coranique que les deux degrés sont réellement distincts, même si l'usage courant les réunit.

Que le titre de croyants reste réservé aux compagnons établis à Médine

Le verset ne crée pas de privilège géographique : il nomme un ordre intérieur. La soumission est réelle et elle compte, mais la foi « entrée dans le cœur » est une étape supplémentaire que le mot seul ne produit pas.

Question 5 sur 7 Comment Ibn 'Âshir annonce-t-il le programme de son poème ?
Par trois volumes distincts, rédigés à Fès au fil de sa vie

Le Murshid est un seul poème didactique, pas trois ouvrages : ses « livres » sont les sections d'un même texte versifié, pensé pour être mémorisé d'un trait par les élèves.

Par un commentaire étendu du Muwatta' de l'imâm Mâlik

Ibn 'Âshir n'a pas écrit un commentaire du Muwatta' : son œuvre maîtresse est un poème de synthèse qui couvre la croyance, le fiqh et le taṣawwuf. C'est précisément ce programme qui en a fait un manuel d'entrée.

« Dans la croyance d'al-Ash'arî, le fiqh de Mâlik et la voie de Junayd le cheminant »

« fî 'aqdi-l-ash'arî wa-fiqhi mâlik, wa-fî ṭarîqati-l-junaydi-s-sâlik » : le prologue du Murshid al-mu'în nomme lui-même ses trois matières. La croyance ouvre le poème, le fiqh la suit, le soufisme le conclut : l'ordre des livres est la pédagogie.

Question 6 sur 7 Quelle règle Mayyâra rapporte-t-elle au nom du consensus dans sa muqaddima ?
Que l'étude du fiqh est réservée à ceux qui enseigneront la doctrine aux autres

C'est l'inverse : Mayyâra définit la science du mukallaf comme « celle sans laquelle il ne peut accomplir ce qui lui incombe », donc la science obligatoire pour chaque personne, pas pour les seuls spécialistes.

Il n'est permis à personne de s'avancer dans une affaire avant de connaître le jugement d'Allâh à son sujet

« Al-ijmâ' annahu lâ yajûzu li-aḥadin an yuqaddima 'alâ amrin ḥattâ ya'lama ḥukma-Llâhi fîh » : la règle du consensus établit que savoir précède l'action. Mayyâra ajoute qu'apprendre le statut de ce qu'on veut faire est un devoir individuel.

Que le musulman ordinaire peut se fier à son intuition religieuse pour agir

Le consensus rapporté va dans le sens contraire : suspendre l'affaire jusqu'à savoir le jugement. Le sentiment personnel n'y tient pas lieu de science.

Question 7 sur 7 Que dit al-Nawawî du hadith « demander la science est un devoir pour tout musulman », cité par Mayyâra ?
Que si sa chaîne n'est pas établie, son sens est juste

« in lam yakun thâbitan fa-ma'nâhu ṣaḥîḥ » : l'exigence de vérité sur les chaînes de transmission n'empêche pas de retenir un sens vérifié par ailleurs. C'est la même honnêteté de méthode que ce cours applique aux formules mal attribuées.

Que c'est le hadith le plus authentique du recueil d'al-Bukhârî

La parole d'al-Nawawî dit précisément le contraire : il admet que la transmission n'est pas établie, tout en retenant le sens. Vérifier l'authenticité d'un texte et juger son contenu sont deux gestes distincts.

Que la science ne concerne que les savants professionnels

Mayyâra applique justement le sens du hadith à chaque musulman : la science obligatoire est celle dont le pratiquant a besoin pour ses propres actes, pas une spécialité de métier.