10.3bIslam et citoyenneté

Servir et contribuer : la citoyenneté responsable de la Fondation Al Moultaqa

Volet 6 sur 6 · Islam et citoyenneté

Sommaire

La leçon précédente a posé la position : être bon citoyen est, pour la voie, une exigence religieuse, portée par le caractère et l’iḥsân. Reste la question concrète : à quoi cela ressemble-t-il quand il ne s’agit plus de paroles ? La réponse la plus visible est la Fondation Al Moultaqa. Cette leçon en rapporte les faits documentés, puis tire le principe qui vaut pour tout lecteur, y compris loin de Madagh.

Une fondation née d’une position

La page de présentation de Sidi Mounir raconte les faits : « En 2015, il a créé la Fondation Al Moultaqa, organisation à but non lucratif placée sous le patronage du roi Mohammed VI, dont il assure la présidence. » La fondation œuvre, dit la même page, dans quatre directions : la citoyenneté responsable, l’économie sociale et solidaire, l’écologie, et le dialogue interculturel pour la paix.

La page « Vision & Missions » du site officiel le dit au verbatim : « Partant des valeurs universelles de bel-agir et de vivre ensemble : nous œuvrons pour une citoyenneté responsable ; nous fédérons et soutenons les acteurs de l’économie sociale et de l’action écologique ; nous promouvons la paix et le dialogue interculturel. » La citoyenneté y figure en premier, et c’est cohérent avec l’enseignement de la leçon précédente : le service de la société n’est pas un appendice de la voie, il en est la traduction publique.

Cinq axes d’intervention complètent le portrait : l’éthique et les valeurs (l’éducation aux valeurs comme « base solide »), les actions solidaires (assistance matérielle, médicale et morale aux familles démunies, à l’échelle nationale et internationale), l’accompagnement et le renforcement des capacités (coopératives, auto-entrepreneurs, porteurs de projets), l’écologie (sensibilisation et ateliers), et la santé avec la prévention (médecins, nutritionnistes, psychologues mobilisés). Le site affiche pour résultat plus de cinq millions de bénéficiaires, plus de trente actions et une vingtaine de partenaires, chiffres qu’il faut lire comme les compteurs de la Fondation elle-même.

Les dispositifs qui incarnent « citoyenneté responsable »

Quatre réalisations méritent d’être nommées, parce qu’elles montrent ce que l’expression recouvre.

Le Village solidaire, lancé en 2014, se présente comme « une plateforme de rencontre incontournable des acteurs du tissu social dans la région de l’Oriental ». Sa mission, au verbatim : créer « un pont entre les compétences européennes et locales » autour de l’économie sociale et solidaire, à travers l’accompagnement de projet, la formation et l’organisation d’événements. Avec les éditions, l’action est devenue itinérante pour se rapprocher des bénéficiaires. Sa douzième édition, en septembre 2024, était consacrée à la « gestion raisonnée des ressources naturelles ».

L’Université citoyenne de Madagh propose « plusieurs ateliers ouverts au grand public, sans prérequis préalables », sur deux axes. « Manbit al-Ahrar », la source des hommes libres, organise tables rondes et conférences sur les valeurs de citoyenneté. « Dar al-Futuwa », la maison de la futuwwa, porte le leadership et le développement personnel des jeunes de l’Oriental. Le nom retient l’attention : la futuwwa est, dans l’histoire du soufisme, l’esprit de dévouement désintéressé au service des autres ; appeler ainsi l’axe des jeunes, c’est inscrire le service dans leur formation.

Les Assises musulmanes de l’écologie et le Forum de la techno-éthique complètent l’ensemble, de même que la Rencontre mondiale du soufisme, le rendez-vous annuel de Madagh dont la dix-neuvième édition, en 2024, traitait du soufisme et de l’avenir des valeurs à l’ère de l’intelligence artificielle. Enfin, les Layali al-Wissal, les causeries de Sidi Mounir diffusées publiquement sur la chaîne de la Fondation, constituent en elles-mêmes un dispositif : une éducation spirituelle gratuite et ouverte à tous, qui forme l’intérieur dont le service est le fruit.

Ce que l’enseignement dit du service

Dans la Layali consacrée à la citoyenneté et à la solidarité, Sidi Mounir rapporte à de nombreux savants un mot célèbre : al-insânu ya’tî qabla l-bunyân, « l’homme vient avant l’édifice », avec son pendant al-sâjidu ya’tî qabla l-masâjid, « le prosterné vient avant les mosquées ». La priorité de toute œuvre est la personne : on construit des hommes avant de construire des bâtiments. C’est la clé de lecture de tous les dispositifs cités : le Village, l’Université citoyenne, les Assises, ce sont des constructions d’hommes.

La même Layali présente la ṣadaqa (l’aumône volontaire), la coopération (ta’âwun) et la solidarité (taḍâmun) comme les leviers d’une citoyenneté qui bâtit ; et dans la Layali consacrée à la citoyenneté active, le croyant qui aime son pays devient « un bâtisseur de la patrie, pas un outil de démolition » (min bunâti l-waṭan lâ ma’âwila hadmin lah). Et dans l’exposé-cadre que Sidi Mounir a présenté à la Rencontre mondiale, la foi se vérifie jusque dans l’épreuve : rapportant le réflexe des victimes du séisme d’Al Haouz disant « je mets mes enfants au compte d’Allâh » (aḥtasabu abnâ’î ‘inda llâh), il montrait comment l’iḥtisâb, l’espérance de la récompense divine, donne une grammaire à la douleur que l’action solidaire vient ensuite rejoindre. La résignation n’est pas de mise : l’espérance spirituelle et le service se rejoignent, ils ne s’excluent pas.

Servir là où l’on vit

Les dispositifs décrits sont marocains : le Village solidaire se tient dans l’Oriental, l’Université citoyenne s’adresse à sa jeunesse, le patronage est royal. Le principe, lui, ne connaît pas cette frontière. La consigne de Sidi Jamal vise « tous les pays dans lesquels » les disciples résident ; la clause coranique « aidez-vous les uns les autres à faire le bien » vaut partout où le bien peut être fait ; et le « citoyen ordinaire, actif dans sa famille et dans son travail » de la page de présentation de la voie décrit une pratique qui n’attend ni structure ni voyage.

Traduit au quotidien d’un lecteur en France, « servir et contribuer » demande des gestes simples : donner du temps à une association, se rendre utile dans son quartier ou sa mosquée, honorer son travail par la probité, garder l’attention au voisin que le hadith du corps dessine. La leçon sur l’adab au quotidien en décline déjà les formes. Ce que la Fondation montre à grande échelle, le principe le rend possible à l’échelle de chacun : la citoyenneté responsable commence au service disponible là où l’on est.

Ce module du cours de fiqh s’achève sur cette note. Le pacte de sécurité (10.1) a posé le cadre juridique de la loyauté, la laïcité française (10.2) le cadre légal de l’exercice du culte, et la voie (10.3) l’intérieur et l’action qui les remplissent. Le fil est unique : le musulman citoyen n’est pas un oxymore, c’est le nom d’une exigence.

Pour aller plus loin : les enseignements de Sidi Mounir en vidéo, sa page de présentation qui retrace aussi la Fondation, et le sommaire du module le musulman citoyen. Retrouvez tout le parcours dans le cours de fiqh.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 7 Quelles sont les trois missions que la Fondation Al Moultaqa s'est données dans ses documents officiels ?
Citoyenneté responsable ; économie sociale et écologique ; paix et dialogue interculturel

C'est le verbatim de la page « Vision & Missions » : « œuvrer pour une citoyenneté responsable », « fédérer et soutenir les acteurs de l'économie sociale et de l'action écologique », « promouvoir la paix et le dialogue interculturel », le tout « partant des valeurs universelles de bel-agir et de vivre ensemble ».

Construire des mosquées, diffuser le Coran et organiser les départs en pèlerinage

La Fondation n'est pas un organisme de culte : c'est une association à but non lucratif dont les missions statutaires portent sur la citoyenneté, l'économie sociale et écologique, et le dialogue pour la paix.

Enseigner le fiqh et former les imams des mosquées

La formation religieuse n'est pas dans ses missions déclarées : le terrain documenté est social, éducatif et écologique ; l'enseignement spirituel passe par d'autres cadres, comme les Layali al-Wissal.

Question 2 sur 7 Que fait concrètement le Village solidaire ?
Une plateforme reliant compétences et acteurs sociaux de l'Oriental (accompagnement, formation, événements)

Lancé en 2014, le Village solidaire se donne pour mission de créer « un pont entre les compétences européennes et locales » ; l'engagement des acteurs s'articule autour de trois axes : l'accompagnement de projet, la formation et l'organisation d'événements. Avec les années, l'action est devenue itinérante pour se rapprocher des parties prenantes.

Un lieu de culte permanent construit à Madagh pour les fidèles

Le nom prête à confusion : c'est un dispositif d'action sociale itinérant organisé en marge des grands rassemblements de la voie, pas un édifice.

Une distribution de nourriture et de vêtements réservée aux disciples de la voie

Le dispositif est ouvert aux acteurs du tissu social de toute la région de l'Oriental, en partenariat avec des organismes publics et associatifs ; ce n'est ni une aide cantonnée aux initiés ni une simple distribution.

Question 3 sur 7 L'Université citoyenne de Madagh porte deux axes nommés « Manbit al-Ahrar » et « Dar al-Futuwa ». Que signifie ce choix ?
Des ateliers publics sans prérequis : citoyenneté et leadership des jeunes, le nom « futuwwa » renvoyant au dévouement

L'axe « Manbit al-Ahrar » (la source des hommes libres) organise tables rondes et conférences sur les valeurs de citoyenneté ; « Dar al-Futuwa » (la maison de la futuwwa) porte le leadership et le développement personnel des jeunes de l'Oriental. La futuwwa, dans l'histoire du soufisme, nomme l'esprit de dévouement et de service désintéressé : le nom du dispositif dit sa finalité.

Deux cursus universitaires diplômants réservés aux étudiants en sciences religieuses

L'Université citoyenne n'est pas une université au sens administratif : ce sont « plusieurs ateliers ouverts au grand public, sans prérequis préalables », au service de la jeunesse de la région.

Une formation obligatoire pour devenir disciple de la voie

Rien dans les documents de la Fondation ne présente ces ateliers comme un parcours d'initiation : ils sont ouverts au grand public et traitent de citoyenneté et de leadership.

Question 4 sur 7 Dans l'enseignement de la voie, quel rapport y a-t-il entre la foi et le fait de servir la société ?
La foi se vérifie dans le service : entraide des croyants comme « un corps », fruit de la formation

Le hadith du corps (Bukhârî 6011) fait de la solidarité le signe de la foi ; dans les Layali, Sidi Mounir présente la ṣadaqa, la coopération et la solidarité (ta'âwun, taḍâmun) comme les leviers d'une citoyenneté qui construit, sous le principe « l'homme avant l'édifice » rapporté à de nombreux savants.

Le service social est un terrain laïc qui reste étranger à la vie spirituelle

C'est l'inverse : l'enseignement de la voie part de la foi pour déboucher sur le service ; Sidi Mounir résume que « l'éducation soufie permet aux actions de prendre tout leur sens et d'aboutir aux meilleures finalités, pour le bien de tous ».

Seuls les actes de culte ont une valeur religieuse, le reste est neutre

Le verset 5:2 ordonne de s'entraider « à faire le bien et à avoir la piété » : la coopération pour le bien est une clause coranique, pas un terrain neutre.

Question 5 sur 7 Que signifie la formule « l'homme avant l'édifice » rapportée dans les Layali ?
Que la personne prime : on construit des hommes avant de construire des bâtiments

Sidi Mounir rapporte ce dictum à de nombreux savants, avec son pendant « le prosterné avant les mosquées » : l'éducation et le service des personnes priment sur les réalisations matérielles, si visibles soient-elles.

Qu'il faut construire des logements avant de construire des mosquées

La formule ne hiérarchise pas deux types de bâtiments : elle oppose la personne (al-insân) à l'édifice (al-bunyân) et place la formation humaine au premier rang.

Que les œuvres humaines sont vaines : mieux vaut se retirer du monde

C'est le contraire de l'usage qu'en fait l'enseignement : la voie multiplie les œuvres sociales, mais elle affirme que leur valeur se mesure à ce qu'elles font pour les personnes.

Question 6 sur 7 Lors du séisme d'Al Haouz rapporté à la Rencontre mondiale, quel réflexe spirituel Sidi Mounir a-t-il mis en lumière ?
L'iḥtisâb : « je mets mes enfants au compte d'Allâh », l'épreuve portée par la foi

Dans son exposé-cadre présenté à la session, Sidi Mounir interrogeait « la fêlure entre la culture religieuse et la culture nationale » ; l'exemple cité est celui de victimes du séisme disant « je mets mes enfants au compte d'Allâh » : la foi donne une grammaire à l'épreuve, et le service vient la rejoindre.

La colère contre les autorités, présentée comme un devoir du croyant

Aucune intervention rapportée ne présente la révolte comme un devoir : l'iḥtisâb, l'espérance de la récompense divine dans l'épreuve, est le réflexe mis en lumière.

La résignation inactive, qui dispense le croyant de toute action

L'iḥtisâb n'est pas la passivité : la Fondation a justement répondu par l'action solidaire ; l'espérance spirituelle et le service se rejoignent, ils ne s'excluent pas.

Question 7 sur 7 Vous vivez en France et ne pouvez pas aller à Madagh. Que gardez-vous de cette leçon ?
Le principe, pas la géographie : servir là où l'on vit (bénévolat, engagement, voisin, probité)

Les dispositifs décrits sont marocains, mais le principe qu'ils incarnent (la citoyenneté responsable comme exigence de la voie) se transpose partout : les gestes du service sont ceux que la leçon 8.4 sur l'adab au quotidien décline déjà à l'échelle de chacun.

Que le service ne compte que s'il est accompli à l'intérieur des œuvres propres de la voie

L'enseignement porte un principe, pas une exclusivité : s'entraider « à faire le bien » (5:2) vaut partout où le bien peut être fait, et la consigne de Sidi Jamal vise « tous les pays dans lesquels » résident les disciples.

Qu'il faut attendre qu'une fondation de la voie s'implante en France pour agir

Le service n'attend pas une structure : le citoyen ordinaire actif de la page tariqa agit déjà dans sa famille, son travail, son quartier ; les structures amplifient ce que le geste commence.