Servir et contribuer : la citoyenneté responsable de la Fondation Al Moultaqa
· 23 octobre 2026 · 6 min de lecture · quiz ≈ 7 min
Volet 6 sur 6 · Islam et citoyenneté
Sommaire
La leçon précédente a posé la position : être bon citoyen est, pour la voie, une exigence religieuse, portée par le caractère et l’iḥsân. Reste la question concrète : à quoi cela ressemble-t-il quand il ne s’agit plus de paroles ? La réponse la plus visible est la Fondation Al Moultaqa. Cette leçon en rapporte les faits documentés, puis tire le principe qui vaut pour tout lecteur, y compris loin de Madagh.
Une fondation née d’une position
La page de présentation de Sidi Mounir raconte les faits : « En 2015, il a créé la Fondation Al Moultaqa, organisation à but non lucratif placée sous le patronage du roi Mohammed VI, dont il assure la présidence. » La fondation œuvre, dit la même page, dans quatre directions : la citoyenneté responsable, l’économie sociale et solidaire, l’écologie, et le dialogue interculturel pour la paix.
La page « Vision & Missions » du site officiel le dit au verbatim : « Partant des valeurs universelles de bel-agir et de vivre ensemble : nous œuvrons pour une citoyenneté responsable ; nous fédérons et soutenons les acteurs de l’économie sociale et de l’action écologique ; nous promouvons la paix et le dialogue interculturel. » La citoyenneté y figure en premier, et c’est cohérent avec l’enseignement de la leçon précédente : le service de la société n’est pas un appendice de la voie, il en est la traduction publique.
Cinq axes d’intervention complètent le portrait : l’éthique et les valeurs (l’éducation aux valeurs comme « base solide »), les actions solidaires (assistance matérielle, médicale et morale aux familles démunies, à l’échelle nationale et internationale), l’accompagnement et le renforcement des capacités (coopératives, auto-entrepreneurs, porteurs de projets), l’écologie (sensibilisation et ateliers), et la santé avec la prévention (médecins, nutritionnistes, psychologues mobilisés). Le site affiche pour résultat plus de cinq millions de bénéficiaires, plus de trente actions et une vingtaine de partenaires, chiffres qu’il faut lire comme les compteurs de la Fondation elle-même.
Les dispositifs qui incarnent « citoyenneté responsable »
Quatre réalisations méritent d’être nommées, parce qu’elles montrent ce que l’expression recouvre.
Le Village solidaire, lancé en 2014, se présente comme « une plateforme de rencontre incontournable des acteurs du tissu social dans la région de l’Oriental ». Sa mission, au verbatim : créer « un pont entre les compétences européennes et locales » autour de l’économie sociale et solidaire, à travers l’accompagnement de projet, la formation et l’organisation d’événements. Avec les éditions, l’action est devenue itinérante pour se rapprocher des bénéficiaires. Sa douzième édition, en septembre 2024, était consacrée à la « gestion raisonnée des ressources naturelles ».
L’Université citoyenne de Madagh propose « plusieurs ateliers ouverts au grand public, sans prérequis préalables », sur deux axes. « Manbit al-Ahrar », la source des hommes libres, organise tables rondes et conférences sur les valeurs de citoyenneté. « Dar al-Futuwa », la maison de la futuwwa, porte le leadership et le développement personnel des jeunes de l’Oriental. Le nom retient l’attention : la futuwwa est, dans l’histoire du soufisme, l’esprit de dévouement désintéressé au service des autres ; appeler ainsi l’axe des jeunes, c’est inscrire le service dans leur formation.
Les Assises musulmanes de l’écologie et le Forum de la techno-éthique complètent l’ensemble, de même que la Rencontre mondiale du soufisme, le rendez-vous annuel de Madagh dont la dix-neuvième édition, en 2024, traitait du soufisme et de l’avenir des valeurs à l’ère de l’intelligence artificielle. Enfin, les Layali al-Wissal, les causeries de Sidi Mounir diffusées publiquement sur la chaîne de la Fondation, constituent en elles-mêmes un dispositif : une éducation spirituelle gratuite et ouverte à tous, qui forme l’intérieur dont le service est le fruit.
Ce que l’enseignement dit du service
Dans la Layali consacrée à la citoyenneté et à la solidarité, Sidi Mounir rapporte à de nombreux savants un mot célèbre : al-insânu ya’tî qabla l-bunyân, « l’homme vient avant l’édifice », avec son pendant al-sâjidu ya’tî qabla l-masâjid, « le prosterné vient avant les mosquées ». La priorité de toute œuvre est la personne : on construit des hommes avant de construire des bâtiments. C’est la clé de lecture de tous les dispositifs cités : le Village, l’Université citoyenne, les Assises, ce sont des constructions d’hommes.
La même Layali présente la ṣadaqa (l’aumône volontaire), la coopération (ta’âwun) et la solidarité (taḍâmun) comme les leviers d’une citoyenneté qui bâtit ; et dans la Layali consacrée à la citoyenneté active, le croyant qui aime son pays devient « un bâtisseur de la patrie, pas un outil de démolition » (min bunâti l-waṭan lâ ma’âwila hadmin lah). Et dans l’exposé-cadre que Sidi Mounir a présenté à la Rencontre mondiale, la foi se vérifie jusque dans l’épreuve : rapportant le réflexe des victimes du séisme d’Al Haouz disant « je mets mes enfants au compte d’Allâh » (aḥtasabu abnâ’î ‘inda llâh), il montrait comment l’iḥtisâb, l’espérance de la récompense divine, donne une grammaire à la douleur que l’action solidaire vient ensuite rejoindre. La résignation n’est pas de mise : l’espérance spirituelle et le service se rejoignent, ils ne s’excluent pas.
Servir là où l’on vit
Les dispositifs décrits sont marocains : le Village solidaire se tient dans l’Oriental, l’Université citoyenne s’adresse à sa jeunesse, le patronage est royal. Le principe, lui, ne connaît pas cette frontière. La consigne de Sidi Jamal vise « tous les pays dans lesquels » les disciples résident ; la clause coranique « aidez-vous les uns les autres à faire le bien » vaut partout où le bien peut être fait ; et le « citoyen ordinaire, actif dans sa famille et dans son travail » de la page de présentation de la voie décrit une pratique qui n’attend ni structure ni voyage.
Traduit au quotidien d’un lecteur en France, « servir et contribuer » demande des gestes simples : donner du temps à une association, se rendre utile dans son quartier ou sa mosquée, honorer son travail par la probité, garder l’attention au voisin que le hadith du corps dessine. La leçon sur l’adab au quotidien en décline déjà les formes. Ce que la Fondation montre à grande échelle, le principe le rend possible à l’échelle de chacun : la citoyenneté responsable commence au service disponible là où l’on est.
Ce module du cours de fiqh s’achève sur cette note. Le pacte de sécurité (10.1) a posé le cadre juridique de la loyauté, la laïcité française (10.2) le cadre légal de l’exercice du culte, et la voie (10.3) l’intérieur et l’action qui les remplissent. Le fil est unique : le musulman citoyen n’est pas un oxymore, c’est le nom d’une exigence.