10.1bIslam et citoyenneté
Précédents : l'exil d'Abyssinie et le Pacte de Médine
Sommaire
La question a une réponse documentée : oui, les premiers musulmans ont vécu sous des lois qui n’étaient pas les leurs, et la sîra le raconte deux fois. Une fois en terre étrangère, en Abyssinie, où ils furent des hôtes protégés. Une fois au pouvoir, à Médine, où ils furent les rédacteurs d’un écrit partagé avec d’autres communautés. Cette leçon lit les deux récits là où la tradition les a consignés, dans la Sîra d’Ibn Isḥâq reprise par Ibn Hishâm.
Un roi juste, une terre de vérité
La Mecque du premier islam est une épreuve sans issue : les convertis sont tourmentés, et le Prophète ﷺ, protégé lui-même par son oncle Abû Ṭâlib, ne peut les mettre à couvert. Ibn Isḥâq rapporte sa directive : « لَوْ خَرَجْتُمْ إِلَى أَرْضِ الْحَبَشَةِ فَإِنَّ بِهَا مَلِكًا لَا يُظْلَمُ عِنْدَهُ أَحَدٌ وَهِيَ أَرْضُ صِدْقٍ حَتَّى يَجْعَلَ اللَّهُ لَكُمْ فَرَجًا » (law kharajtum ilâ arḍi l-ḥabashati fa-inna bihâ malikan lâ yuẓlamu ’indahu aḥadun wa-hiya arḍu ṣidqin ḥattâ yaj’ala llâhu lakum farajan : « si vous sortiez vers la terre d’Abyssinie : il s’y trouve un roi chez qui nul n’est lésé, et c’est une terre de vérité, jusqu’à ce que Dieu vous fasse une issue »). Deux critères, et aucun n’est religieux : la justice du souverain, la sincérité du lieu. Le choix porte sur la qualité de l’autorité, pas sur sa foi.
Les premiers partis forment un groupe de dix, « وَكَانَ عَلَيْهِمْ عُثْمَانُ بْنُ مَظْعُونٍ » (wa-kâna ’alayhim ’uthmânu bnu maẓ’ûn : « ’Uthmân ibn Maẓ’ûn les commandait ») : ’Uthmân ibn ’Affân y était, avec son épouse Ruqayya, fille du Prophète ﷺ ; Abû Salama y était, avec son épouse Umm Salama ; et az-Zubayr, Muṣ’ab ibn ’Umayr, ’Abd ar-Raḥmân ibn ‘Awf et les autres. Le texte nomme cet exode « أَوَّلَ هِجْرَةٍ كَانَتْ فِي الْإِسْلَامِ » (awwala hijratin kânat fî l-islâm : « la première hijra de l’islam ») : avant l’hégire de Médine, il y eut cette émigration vers une terre chrétienne. Ja’far ibn Abî Ṭâlib partit ensuite avec son épouse Asmâ’, et les musulmans se succédèrent jusqu’à former une communauté ; des enfants y naquirent, note la Sîra.
La vie sous le Najâshî
Sur place, le refuge fonctionna : la Sîra note qu’ils « قَدْ أَمِنُوا وَاطْمَأَنُّوا بِأَرْضِ الْحَبَشَةِ وَأَنَّهُمْ قَدْ أَصَابُوا بِهَا دَارًا وَقَرَارًا » (qad aminû wa-ṭma’annû bi-arḍi l-ḥabashati wa-annahum qad aṣâbû bihâ dâran wa-qarâran : « trouvèrent en terre d’Abyssinie la sécurité et la paix, et y avaient gagné une demeure et une stabilité »). Assez de paix pour que Quraysh s’en inquiète : deux émissaires, ’Amr ibn al-’Âṣ et ’Abdallâh ibn Abî Rabî’a, partirent avec des présents pour le roi et ses patriarches, mission d’obtenir l’extradition des émigrés.
L’audience est le cœur du récit. Ja’far répondit à la question du roi : « أَيُّهَا الْمَلِكُ كُنَّا قَوْمًا أَهْلَ جَاهِلِيَّةٍ نَعْبُدُ الْأَصْنَامَ وَنَأْكُلُ الْمَيْتَةَ وَنَأْتِي الْفَوَاحِشَ وَنَقْطَعُ الْأَرْحَامَ وَنُسِيءُ الْجِوَارَ وَيَأْكُلُ الْقَوِيُّ مِنَّا الضَّعِيفَ » (ayyuhâ l-malik, kunnâ qawman ahla jâhiliyyatin na’budu l-aṣnâma wa-na’kulu l-maytata wa-na’tî l-fawâḥisha wa-naqṭa’u l-arḥâma wa-nusî’u l-jiwâra wa-ya’kulu l-qawiyyu minnâ ḍ-ḍa’îf : « ô roi, nous étions un peuple de jâhiliyya : nous adorions les idoles, mangions la bête morte, commettions les turpitudes, coupions la parenté, malmenions le voisin, et le fort d’entre nous mangeait le faible »), jusqu’au messager qui leur ordonna « صِدْقَ الْحَدِيثِ وَأَدَاءَ الْأَمَانَةِ وَصِلَةَ الرَّحِمِ وَحُسْنَ الْجِوَارِ وَالْكَفَّ عَنِ الْمَحَارِمِ » (ṣidqa l-ḥadîthi wa-adâ’a l-amânati wa-ṣilata r-raḥimi wa-ḥusna l-jiwâri wa-l-kaffa ’ani l-maḥârim : « la parole vraie, le paiement du dépôt, la parenté, le bon voisinage et l’abstention des interdits »). Le discours se conclut par la demande : « خَرَجْنَا إِلَى بِلَادِكَ وَاخْتَرْنَاكَ عَلَى مَنْ سِوَاكَ وَرَغِبْنَا فِي جِوَارِكَ وَرَجَوْنَا أَنْ لَا نُظْلَمَ عِنْدَكَ » (kharajnâ ilâ bilâdika wa-khtarnâka ’alâ man siwâka wa-raghibnâ fî jiwârika wa-rajawnâ an lâ nuẓlama ’indaka : « nous sommes sortis vers ton pays, t’avons choisi entre tous, avons désiré ta protection de voisinage et espéré n’être pas lésés chez toi ») : le mot est jiwâr, la protection du voisinage, le même mécanisme que la leçon précédente nomme amân.
Le Najâshî refusa l’extradition et ajourna l’affaire ; le lendemain, devant la question sur ’Īsâ, Ja’far répondit par ce que leur Prophète enseignait, et le roi, traçant un bâton sur le sol, jura que la différence n’excédait pas ce bâton. Puis il congédia les émissaires : « اذْهَبُوا فَأَنْتُمْ شُيُومٌ بِأَرْضِي » (idhabû fa-antum shiyûmun bi-arḍî : « partez, vous êtes en sécurité sur ma terre »), le texte glosant « وَالشُّيُومُ : الْآمِنُونَ » (wa-sh-shiyûmu : al-âminûn : les sûrs), et il fit rendre les présents : « فَوَاللَّهِ مَا أَخَذَ اللَّهُ مِنِّي الرِّشْوَةَ حِينَ رَدَّ عَلَيَّ مُلْكِي فَآخُذَ الرِّشْوَةَ فِيهِ » (fa-wa-llâhi mâ akhadha llâhu minnî r-rishwata ḥîna radda ’alayya mulkî fa-âkhudha r-rishwata fîhi : « par Dieu, Dieu ne m’a pas pris de rançon quand il m’a rendu ma royauté, pour que j’en prenne sur elle »). La protection fut réciproque : quand un rival contesta sa royauté, les émigrés tremblèrent de le voir vaincu, raconte Umm Salama, « par crainte que ne vienne un homme qui ne connaîtrait pas de notre droit ce que le Najâshî en connaissait » ; puis « فَكُنَّا عِنْدَهُ فِي خَيْرِ مَنْزِلٍ حَتَّى قَدِمْنَا عَلَى رَسُولِ اللَّهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ » (fa-kunnâ ’indahu fî khayri manzilin ḥattâ qadimnâ ’alâ rasûli llâhi ṣallâ llâhu ’alayhi wa-sallam : « nous fûmes chez lui dans la meilleure demeure jusqu’à ce que nous vinmes auprès du Messager de Dieu (paix et salut de Dieu sur lui) »). Ja’far, lui, était encore « absent en terre d’Abyssinie » le jour d’Uhud, note Ibn Hishâm.
Ce que le séjour abyssin documente
Ce récit rapporte une expérience complète : des musulmans fidèles à leur foi, véridiques jusque dans la réponse sur ’Īsâ qui pouvait leur coûter la protection, vivant sous l’autorité d’un souverain d’une autre religion, choisi par le Prophète ﷺ lui-même pour sa justice. Ni assimilation (ils ne dissimulent rien de leur foi) ni insurrection (ils demandent le jiwâr et le tiennent) : le refuge est un contrat tacite honnêtement rempli des deux côtés, l’hôte loyal jusqu’à rendre les cadeaux, les protégés solidaires de sa guerre.
Le bornage tient en une phrase : la Sîra rapporte, elle ne légifère pas. Ce que ce récit documente, c’est une possibilité vécue au premier âge ; la règle de sa généralisation appartient au fiqh, pas au récit.
Le pacte écrit de Médine
L’arrivée à Yathrib, la future Médine, inverse la position : les musulmans ne sont plus des hôtes, ils sont parties prenantes de l’ordre de la ville. Ibn Isḥâq rapporte : « وَكَتَبَ رَسُولُ اللَّهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ كِتَابًا بَيْنَ الْمُهَاجِرِينَ وَالْأَنْصَارِ وَادَعَ فِيهِ يَهُودَ وَعَاهَدَهُمْ وَأَقَرَّهُمْ عَلَى دِينِهِمْ وَأَمْوَالِهِمْ وَشَرَطَ لَهُمْ وَاشْتَرَطَ عَلَيْهِمْ » (wa-kataba rasûlu llâhi ṣallâ llâhu ’alayhi wa-sallam kitâban bayna l-muhâjirîna wa-l-anṣâri wa-wâda’a fîhi yahûda wa-’âhadahum wa-aqarrahum ’alâ dînihim wa-amwâlihim wa-sharaṭa lahum wa-shtaraṭa ’alayhim : « le Messager de Dieu (paix et salut de Dieu sur lui) rédigea un écrit entre les émigrés et les auxiliaires ; il y contracta une entente avec les juifs, les confirma sur leur religion et leurs biens, stipula pour eux et stipula contre eux »). Un document, des clauses réciproques, des communautés distinctes sous une alliance commune.
L’ouverture du document nomme l’objet : « هَذَا كِتَابٌ مِنْ مُحَمَّدٍ النَّبِيِّ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ بَيْنَ الْمُؤْمِنِينَ وَالْمُسْلِمِينَ مِنْ قُرَيْشٍ وَيَثْرِبَ وَمَنْ تَبِعَهُمْ فَلَحِقَ بِهِمْ وَجَاهَدَ مَعَهُمْ إِنَّهُمْ أُمَّةٌ وَاحِدَةٌ مِنْ دُونِ النَّاسِ » (hâdhâ kitâbun min muḥammadin n-nabiyyi ṣallâ llâhu ’alayhi wa-sallam bayna l-mu’minîna wa-l-muslimîna min qurayshin wa-yathriba wa-man tabi’ahum fa-laḥiqa bihim wa-jâhada ma’ahum, innahum ummatun wâḥidatun min dûni n-nâs : « ceci est un écrit de Muhammad le Prophète (paix et salut de Dieu sur lui), entre les croyants et les musulmans de Quraysh et de Yathrib et quiconque les suit, se joint à eux et combat avec eux : ils forment une seule umma, distincte des autres »). L’umma wâḥida, la communauté une, n’abolit pas les identités : « وَإِنَّ يَهُودَ بَنِي عَوْفٍ أُمَّةٌ مَعَ الْمُؤْمِنِينَ لِلْيَهُودِ دِينُهُمْ وَلِلْمُسْلِمَيْنِ دِينُهُمْ » (wa-inna yahûda banî ’awfin ummatun ma’a l-mu’minîn, li-l-yahûdi dînuhum wa-li-l-muslimayna dînuhum : « les juifs de Banû ’Awf forment une communauté avec les croyants : aux juifs leur religion, aux musulmans la leur »), avec la réserve « إِلَّا مَنْ ظَلَمَ وَأَثِمَ » (illâ man ẓalama wa-athim : « sauf qui opprime et pèche »). Et qui suit l’alliance a droit au même : « مَنْ تَبِعَنَا مِنْ يَهُودَ فَإِنَّ لَهُ النَّصْرَ وَالْأُسْوَةَ غَيْرَ مَظْلُومِينَ وَلَا مُتَنَاصَرِينَ عَلَيْهِمْ » (man tabi’anâ min yahûda fa-inna lahu n-naṣra wa-l-uswata ghayra maẓlûmîn wa-lâ mutanâṣirîn ’alayhim : « qui nous suit parmi les juifs a le secours et l’égalité, sans être lésé ni ligué contre »).
Les clauses structurent une cité : la paix des croyants est une, nul ne fait la paix à part ; Yathrib est déclarée ḥaram, sanctuaire inviolable pour les parties à l’écrit ; « وَإِنَّ الْجَارَ كَالنَّفْسِ غَيْرَ مُضَارٍّ وَلَا آثِمٍ » (wa-inna l-jâra ka-n-nafsi ghayra muḍârrin wa-lâ âthim : « le voisin compte comme la personne : sans nuisance ni tort ») ; nulle protection ne se donne sans l’autorisation de ses gens, ce qui lie le jiwâr à l’accord communautaire ; tout différend qui menace l’ordre revient « إِلَى اللَّهِ عَزَّ وَجَلَّ وَإِلَى مُحَمَّدٍ » (ilâ llâhi ’azza wa-jalla wa-ilâ muḥammad : « à Dieu et à Muhammad »), clause d’arbitrage suprême ; les dépenses de guerre sont partagées, « les juifs dépensent avec les croyants tant qu’ils combattent ensemble » ; et le principe moral de l’ensemble se résume : « النَّصْرُ لِلْمَظْلُومِ » (an-naṣru li-l-maẓlûm : « le secours appartient à l’opprimé »), avec « النُّصْحَ وَالنَّصِيحَةَ وَالْبِرَّ دُونَ الْإِثْمِ » (an-nuṣḥa wa-n-naṣîḥata wa-l-birra dûna l-ithm : « la loyauté, le conseil et la bienfaisance, non le péché »).
Comment lire ces précédents
Les deux récits se répondent : à l’étranger, les musulmans furent le musta’min, l’étranger admis sous protection, qui demande et honore l’asile reçu ; au pouvoir, ils furent les contractants qui écrivent, allient et partagent. Le pacte de sécurité n’est pas une théorie déduite : la tradition le montre rempli des deux côtés, par ceux-là mêmes qui l’avaient enseigné.
Reste le bornage de lecture, et il fait partie de l’enseignement : le pacte de Médine est un document transmis par la Sîra, avec ses clauses telles que les sources les rapportent. Ce n’est pas une « constitution » au sens moderne ni un modèle juridique à transposer : c’est une alliance de tribus autour d’un sanctuaire commun, arbitrée par le Prophète ﷺ. Ce que le lecteur peut en retenir honnêtement tient à cela : l’écrit entre communautés différentes est une pratique prophétique documentée, et c’est la fidélité à l’écrit qui en fait la substance, comme la leçon 10.1a sur le ’aqd et l’amân l’a montré dans les règles.
Pour la suite du récit fondateur, l’émigration vers Médine raconte le départ de la Mecque, et l’installation du Prophète ﷺ à Médine le temps qui précède le pacte. Le module se parcourt depuis le hub « Le musulman citoyen » et le cours de fiqh.
