10.1aIslam et citoyenneté
Le pacte de sécurité et le respect des lois du pays
Sommaire
Un musulman qui vit en France finit par poser la question : vivre sous des lois qui ne sortent pas du fiqh, est-ce une compromission ou un engagement ? Les sources répondent par un mécanisme, pas par un slogan : le ’aqd, la chose qui noue, et l’amân, la sécurité donnée et reçue. Le Coran pose l’obligation, le matn de Khalîl en tire les règles, la Sunna plante les garde-fous. Cette leçon les lit dans l’ordre : elle documente le mécanisme ; la qualification d’une situation personnelle appartient au savant, pas à une page.
Le ’aqd : ce qui noue
Le mot ’aqd désigne d’abord le nœud, la ligature : ce qui tient les parties ensemble. Le Coran en fait un poids religieux explicite. La sourate de la Table s’ouvre sur l’ordre :
« يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا أَوْفُوا بِالْعُقُودِ » yâ ayyuhâ lladhîna âmanû awfû bi-l-’uqûd « O les croyants ! Remplissez fidèlement vos engagements. » (Coran 5:1, traduction Hamidullah)
L’engagement n’y est pas une affaire de politesse entre parties : « وَأَوْفُوا بِعَهْدِ اللَّهِ إِذَا عَاهَدْتُمْ وَلَا تَنْقُضُوا الْأَيْمَانَ بَعْدَ تَوْكِيدِهَا وَقَدْ جَعَلْتُمُ اللَّهَ عَلَيْكُمْ كَفِيلًا » (wa-awfû bi-’ahdi llâhi idhâ ’âhadttum wa-lâ tanquḍû l-aymâna ba’da tawkîdihâ wa-qad ja’altumu llâha ’alaykum kafîlan : « soyez fidèles au pacte d’Allah après l’avoir contracté, ne rompez pas vos serments après les avoir solennellement prêtés, alors que vous avez pris Allah pour garant », 16:91) : Dieu est pris pour garant de la signature. Et la sourate du Voyage nocturne pose le terme : « إِنَّ الْعَهْدَ كَانَ مَسْؤُولًا » (inna l-’ahda kâna mas’ûlan : « on sera interrogé au sujet des engagements », 17:34). Un pacte s’ouvre donc devant un compte à rendre : la fidélité n’est pas une vertu sociale seulement, c’est une responsabilité qui remonte devant Dieu.
L’amân : la sécurité instituée
Le ’aqd a une forme spéciale pour la circonstance qui occupe cette leçon : l’amân, la sécurité donnée à celui qui n’en bénéficie pas de droit. Le Coran l’institue au chapitre de la guerre elle-même, dans la sourate du Désaveu :
« وَإِنْ أَحَدٌ مِنَ الْمُشْرِكِينَ اسْتَجَارَكَ فَأَجِرْهُ حَتَّى يَسْمَعَ كَلَامَ اللَّهِ ثُمَّ أَبْلِغْهُ مَأْمَنَهُ » wa-in aḥadun mina l-mushrikîna stajâraka fa-ajirhu ḥattâ yasma’a kalâma llâhi thumma ablighhu ma’manah « Et si l’un des associateurs te demande asile, accorde-le lui, afin qu’il entende la parole d’Allah, puis fais-le parvenir à son lieu de sécurité. » (Coran 9:6, traduction Hamidullah)
Le verbe istajâra, demander protection, produit deux obligations : l’accueil pour le temps de l’écoute, puis l’escorte jusqu’au mam’an, le lieu de sécurité. Celui qui entre sous ce statut est le musta’min. Et le mîthâq, l’alliance solennelle conclue avec un groupe, couvre quiconque s’y joint : « إِلَّا الَّذِينَ يَصِلُونَ إِلَى قَوْمٍ بَيْنَكُمْ وَبَيْنَهُمْ مِيثَاقٌ » (illâ lladhîna yaṣilûna ilâ qawmin baynakum wa-baynahum mîthâq : « excepté ceux qui se joignent à un groupe avec lequel vous avez une alliance », 4:90).
Sur ce socle, le matn de Khalîl, le texte de base de l’école, serre les règles du madhhab. L’accomplissement de l’amân donné par l’imam s’impose « مطلقا » (muṭlaqan : sans condition) : ce que l’autorité légitime a promis lie tous les siens. Mais l’amân n’est pas le privilège du souverain : « يَمْضِي مِنْ مُؤْمِنٍ مُمَيِّزٍ وَلَوْ صَغِيرًا أَوِ امْرَأَةً » (yamdî min mu’minin mumayyizin walaw ṣaghîran aw imra’ah : « l’amân tient de la part d’un croyant sain, fût-ce un enfant ou une femme »), et le matn le prolonge jusqu’à l’esclave et au rebelle sorti contre l’imam ; pour le dhimmî, le tributaire établi en terre d’islam, et pour le craintif, le texte rapporte deux lectures sans trancher. La porte de l’amân est donc large, et elle s’ouvre aussi par le geste : « سَقَطَ الْقَتْلُ وَلَوْ بَعْدَ الْفَتْحِ بِلَفْظٍ أَوْ إِشَارَةٍ مَفْهُومَةٍ إِنْ لَمْ يَضُرْ » (saqaṭa l-qatlu walaw ba’da l-fatḥi bi-lafẓin aw ishâratin mafhûmatin in lam yaḍurr : « le meurtre tombe, même après la conquête, par une parole ou un signe compréhensible s’il n’a pas nui »). Le protégé tué parmi les musulmans n’est pas un dégât de guerre : ses biens partent « avec le prix de son sang » (ma’a dîyatih) à son héritier, « comme son dépôt ». Le musta’min que le vent repousse « demeure sous son amân jusqu’à ce qu’il arrive », et celui qu’on prend en entrant, s’il dit « je suis venu chercher l’amân », est « rendu à son lieu de sécurité », pas capturé.
Le Muwatta’ raconte comment cette règle du signe fut établie. ’Umar ibn al-Khaṭṭâb écrivit au chef d’une armée : il lui avait été rapporté que des hommes de la troupe poursuivaient l’ennemi jusqu’à ce qu’il s’adosse à la montagne et s’y retranche ; l’un d’eux dit « مَطْرَسْ » (maṭras : « n’aie pas peur »), puis le tua en l’atteignant ; le calife jura par Celui qui tient son âme de ne connaître personne ayant fait cela sans lui trancher le cou. Mâlik note d’abord que ce récit « n’est ni unanimement reçu, ni œuvré » (laysa hâdhâ l-ḥadîtha bi-l-mujtama’i ’alayhi wa-laysa ’alayhi l-’amal), puis, questionné sur l’indication de sécurité, il consacre la règle : « الإِشَارَةُ عِنْدِي بِمَنْزِلَةِ الْكَلَامِ » (al-ishâratu ’indî bi-manzilati l-kalâm : « chez moi, l’indication vaut la parole »), en voulant qu’on en instruise les armées par avance. Le bâb se clôt sur une parole rapportée à Mâlik d’Ibn ’Abbâs : « مَا خَتَرَ قَوْمٌ بِالْعَهْدِ إِلَّا سَلَّطَ اللَّهُ عَلَيْهِمُ الْعَدُوَّ » (mâ khatara qawmun bi-l-’ahdi illâ sallaṭa llâhu ’alayhimu l-’adûw : « aucun peuple ne trahit le pacte sans que Dieu ne donne l’ennemi sur lui ») : la trahison n’est jamais gratuite.
Les garde-fous de la Sunna
La protection reçue pèse si lourd que le Prophète ﷺ en mesura la violation à l’au-delà : « مَنْ قَتَلَ مُعَاهَدًا لَمْ يَرَحْ رَائِحَةَ الْجَنَّةِ » (man qatala mu’âhadan lam yaraḥ râ’iḥata l-jannah : « qui tue un détenteur de pacte ne sentira pas le parfum du jardin, alors qu’on le perçoit à quarante années de marche », Bukhârî 3166). Le mu’âhad, celui qui porte un ’ahd, n’est pas un étranger neutre : c’est un détenteur de droit. Le même principe s’énonce en termes de corps : « الْمُسْلِمُونَ تَتَكَافَأُ دِمَاؤُهُمْ يَسْعَى بِذِمَّتِهِمْ أَدْنَاهُمْ وَيُجِيرُ عَلَيْهِمْ أَقْصَاهُمْ » (al-muslimûna tatakâfa’u dimâ’uhum, yas’â bi-dhimmatihim adnâhum wa-yujîru ’alayhim aqṣâhum : « les musulmans, leur sang se vaut : le plus modeste engage leur protection, le plus éloigné les couvre de son asile », Abû Dâwûd 2751), et la suite scelle l’interdit : « لَا ذُو عَهْدٍ فِي عَهْدِهِ » (lâ dhû ’ahdin fî ’ahdih : « nul détenteur de pacte n’est tué sous son pacte »).
Que la règle tienne pour le plus modeste des porteurs de protection, la Sunna le montre vécu. Au jour de la conquête de la Mecque, Umm Hâni’ bint Abî Ṭâlib vint trouver le Prophète ﷺ : son frère ‘Alî prétendait vouloir tuer un homme qu’elle avait mis sous sa protection ; il trancha : « قَدْ أَجَرْنَا مَنْ أَجَرْتِ يَا أُمَّ هَانِئٍ » (qad ajarnâ man ajarti yâ umma hâni’ : « nous avons mis en sécurité celui que tu as mis en sécurité, ô Umm Hâni’ », Bukhârî 3171, arrivé à Bukhârî par la chaîne de Mâlik). La clause générale du lien, enfin, est prophétique : « الْمُسْلِمُونَ عَلَى شُرُوطِهِمْ » (al-muslimûna ’alâ shurûṭihim : « les musulmans sont liés par leurs conditions »), dans le texte qui rend l’accord licite entre eux « sauf un accord qui licéfierait l’illicite ou interdirait le licite » (Abû Dâwûd 3594) : les conditions lient dans les limites du licite, et le contenu d’un pacte ne franchit pas la borne du ḥalâl ni du ḥarâm.
L’autre face, rapportée telle quelle
Les mêmes sources portent l’autre face de la question, et la leçon ne la tait pas. Le Coran demanda la hijra, l’émigration, à ceux qui le pouvaient quand la pratique de la religion devenait impossible : « أَلَمْ تَكُنْ أَرْضُ اللَّهِ وَاسِعَةً فَتُهَاجِرُوا فِيهَا » (a-lam takun arḍu llâhi wâsi’atan fa-tuhâjirû fîhâ : « la terre d’Allah n’était-elle pas assez vaste pour vous permettre d’émigrer ? », 4:97). Le verset qui suit excepte d’emblée « les impuissants : hommes, femmes et enfants, incapables de se débrouiller, et qui ne trouvent aucune voie » (4:98), et promet à qui part « maints refuges et abondance » (4:100). Deux faces sont donc inscrites dans le texte : le départ demandé au capable, l’excuse reconnue au faible.
Le contre-texte le plus cité dans le débat vient d’un récit précis. Une expédition envoyée vers Khath’am tomba sur des hommes qui se mirent à l’abri par la prosternation et furent tués à la hâte ; le Prophète ﷺ ordonna pour eux la moitié du prix du sang, puis dit : « أَنَا بَرِيءٌ مِنْ كُلِّ مُسْلِمٍ يُقِيمُ بَيْنَ أَظْهَرِ الْمُشْرِكِينَ » (anâ barî’un min kulli muslimin yuqîmu bayna aẓhuri l-mushrikîn : « je me désavoue de tout musulman qui demeure parmi les associateurs »), et au « pourquoi ? » des compagnons il répondit : « لَا تَرَاءَى نَارَاهُمَا » (lâ tarâ’â nârahumâ : « leurs deux feux ne s’aperçoivent pas mutuellement », Abû Dâwûd 2645, Tirmidhî 1604). La tradition donne elle-même le motif : à l’époque des camps de guerre, les feux devaient rester distincts pour dire de quel camp on relevait. Ce que cette parole vaut pour une résidence en temps de paix, la leçon ne le tranche pas ; elle le remet à l’examen qualifié, et note seulement que la même tradition en a conservé le contexte.
Le même Coran connaît sa propre balance. À qui ne combat pas pour la religion ni n’expulse de sa demeure, il ne se contente pas de tolérer : « لَا يَنْهَاكُمُ اللَّهُ عَنِ الَّذِينَ لَمْ يُقَاتِلُوكُمْ فِي الدِّينِ وَلَمْ يُخْرِجُوكُمْ مِنْ دِيَارِكُمْ أَنْ تَبَرُّوهُمْ وَتُقْسِطُوا إِلَيْهِمْ إِنَّ اللَّهَ يُحِبُّ الْمُقْسِطِينَ » (lâ yanhâkumu llâhu ’ani lladhîna lam yuqâtilûkum fî d-dîni wa-lam yukhrijûkum min diyârikum an tabarrûhum wa-tuqsiṭû ilayhim, inna llâha yuḥibbu l-muqsiṭîn : « Allah ne vous défend pas d’être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures : car Allah aime les équitables », 60:8). Le birr, la bienfaisance, et le qisṭ, l’équité, forment le sol du rapport : la guerre fait exception, pas la justice.
Deux bornages terminent le tour du mécanisme. Le vocabulaire des « maisons », dâr al-islâm, dâr al-’ahd, que la discussion publique emploie si souvent, n’est pas le vocabulaire du matn : Khalîl dit « leur terre » et « notre terre » ; la grille des maisons est une élaboration des commentateurs, postérieure au texte de base, et cette leçon la nomme sans en faire son cadre. Et le régime de la jizya et de la dhimma, le tribut des gens du Livre résidant en terre d’islam, est une autre institution, à un autre objet : elle répond à la question « comment vivaient les non-musulmans chez les musulmans », pas à « comment un musulman vit chez les autres » ; elle reste donc hors de cette page.
Ce que la lecture contemporaine en fait
Reste le pas qui sépare le mécanisme ancien de la situation d’aujourd’hui. Le matn règle le musta’min, l’étranger admis sous protection ; lire le séjour ou la citoyenneté modernes comme un ’aqd est un pas que le texte ne fait pas de lui-même. Ce pas, les institutions musulmanes françaises l’ont franchi et écrit : la Convention citoyenne des musulmans de France pour le vivre-ensemble, adoptée par le CFCM en juin 2014, pose que l’islam « adopte comme principe fondateur le respect des règles et des lois républicaines » ; son article 2 écrit que « chaque citoyen musulman se doit de respecter la citoyenneté telle qu’elle est établie par les lois françaises de la République », et son article 6 que « l’islam recommande le respect des institutions et des personnes ». C’est une lecture datée, attribuée à une instance, rapportée comme telle : elle montre qu’au sein de l’islam français, le respect des lois du pays n’a pas été vécu comme une concession mais revendiqué comme une exigence de foi.
Entre le matn et la lecture institutionnelle, la frontière tient en une règle simple : d’un côté le mécanisme des textes, de l’autre l’application que les institutions en font au contexte français. Ce que ce mécanisme vaut pour tel cas personnel relève du savant qualifié, pas d’une leçon. La suite du cours donne à ce mécanisme ses précédents vécus : l’exil d’Abyssinie et le pacte écrit de Médine, dans la leçon 10.1b. Pour situer le domaine traité ici, la leçon 0.6 « ’ibâdât et mu’âmalât » rappelle le partage entre versants du fiqh, et 0.4b « les grands textes du fiqh malikite » présente le Muwatta’ et le Mukhtaṣar de Khalîl cités tout au long. Le module entier se parcourt depuis le hub « Le musulman citoyen » et le cours de fiqh.
