1.6La purification (tahara)
Essuyer sur les khuffs et les pansements
Sommaire
Tu as des bottines en cuir enfilées ce matin après le wudu’, les petites ablutions à l’eau, et l’heure de la prière arrive. Faut-il les retirer, laver les pieds, les remettre ? La loi a prévu mieux : passer les mains mouillées dessus. C’est le masḥ ’alâ l-khuff, l’essuyage sur le khuff, et le même principe sert un autre cas : la plaie sous son pansement. Deux objets, une mécanique : on essuie le couvre-membre au lieu de laver le membre. Deux logiques pourtant : le khuff est une licence d’aisance, conditionnée ; le pansement une licence de nécessité, qui ne demande presque rien.
La permission née en voyage
Al-Mughîra ibn Shu’ba raconte la scène. En voyage avec le Prophète ﷺ, il lui verse l’eau des ablutions ; arrivé aux pieds, il se penche pour lui retirer ses khuffs, ses bottines de cuir. Le Prophète ﷺ le retient :
« أَهْوَيْتُ لِأَنْزِعَ خُفَّيْهِ فَقَالَ : دَعْهُمَا فَإِنِّي أَدْخَلْتُهُمَا طَاهِرَتَيْنِ، وَمَسَحَ عَلَيْهِمَا » ahwaytu li-anzi’a khuffayhi fa-qâla : da’humâ fa-innî adkhaltuhumâ ṭâhiratayni, wa-masaḥa ’alayhimâ « Je me penchai pour lui retirer ses khuffs ; il dit : laisse-les, je les ai enfilés en état de pureté ; et il essuya dessus. » (Sahih Muslim, n° 274)
La licence et sa condition fondatrice tiennent dans cette parole : portés sur des pieds déjà purifiés. Un khuff enfilé sans wudu’ complet ne s’essuie pas : on le retire, on lave, on repart.
Ce qui compte comme khuff
La permission est large. Le matn de Khalîl, le texte de base de l’école, l’ouvre « لِرَجُلٍ وَامْرَأَةٍ وَإِنْ مُسْتَحَاضَةٌ بِحَضَرٍ أَوْ سَفَرٍ » (li-rajulin wa-mra’atin wa-in mustaḥâḍatun bi-ḥaḍarin aw safarin) : à l’homme et à la femme, même la mustahâḍa, celle dont le sang coule hors règles et dont la leçon 1.7 parlera, en résidence comme en voyage. Pas besoin d’être en déplacement : la licence s’ouvre chez soi.
Le couvre-pied, lui, doit remplir des conditions :
« بِشَرْطِ : جِلْدٍ طَاهِرٍ خَرْزٍ، وَسَتَرَ مَحَلَّ الْفَرْضِ، وَأَمْكَنَ تَتَابُعُ الْمَشْيِ بِهِ، بِطَهَارَةِ مَاءٍ كَمُلَتْ بِلَا تَرَفُّهٍ وَعِصْيَانٍ بِلُبْسِهِ أَوْ سَفَرِهِ » bi-sharṭi : jildin ṭâhirin kharzin, wa-satara maḥalla l-farḍi, wa-amkana tatâbu’u l-mashyi bihi, bi-ṭahârati mâ’in kamulat bi-lâ taraffuhin wa-’iṣyânin bi-lubsihi aw safarihi « À condition qu’il soit de cuir pur cousu, qu’il couvre la zone obligatoire, qu’il permette la marche suivie, et qu’on l’ait porté sur une purification à l’eau complète, sans luxe ni péché dans son port ou son voyage. » (Mukhtaṣar Khalîl)
Quatre conditions à déplier. Cuir pur et cousu : le cuir doit être licite et l’assemblage cousu, pas simplement plaqué ; le jawrab, la chaussette, entre dans la licence si le cuir la constitue « ظَاهِرَهُ وَبَاطِنَهُ » (ẓâhirahû wa-bâṭinahû), en surface comme en doublure ; et un khuff porté sur un khuff s’essuie pareil. La zone couverte : il monte au moins jusqu’aux chevilles, la zone que l’ablution devait couvrir ; une chaussure basse laisse le pied au lavage. La marche suivie : c’est le vrai critère du matn, le khuff est un vêtement de marche avec lequel on chemine durablement ; la chaussette de coton ordinaire, qui ne tient pas la route à elle seule, reste en dehors de la condition classique. Porté sur purification complète : la parole dite à Mughîra est devenue règle, wudu’ ou ghusl, le lavage majeur, avant l’enfilage ; et sans luxe ni péché ; qui les enfile pour le seul essuyage ou pour y dormir perd la licence. Le muḥrim, le pèlerin consacré, n’essuie pas ses khuffs sauf nécessité réelle.
Un trou compte : atteint-il le tiers du pied, même douteux, l’essuyage est interdit ; en deçà, il reste permis si le khuff tient encore.
Essuyer, et jusqu’à quand
Chez Khalîl, le geste :
« وَوَضَعَ يُمْنَاهُ عَلَى أَطْرَافِ أَصَابِعِهِ وَيُسْرَاهُ تَحْتَهَا وَيُمَرُّهُمَا لِكَعْبَيْهِ » wa-waḍa’a yumnâhu ’alâ aṭrâfi aṣâbi’ihi wa-yusrâhu taḥtahâ wa-yumarruhumâ li-ka’bayhi « Il pose sa droite à l’extrémité des orteils et sa gauche dessous, puis il les fait passer jusqu’aux chevilles. » (Mukhtaṣar Khalîl)
Mains mouillées, la droite parcourt le dessus du khuff droit depuis les orteils, la gauche passe dessous, jusqu’aux chevilles ; le pied gauche pareil. Le dessus est l’intégral : « وَبَطَلَتْ إِنْ تَرَكَ أَعْلَاهُ لَا أَسْفَلَهُ » (wa-baṭalat in taraka a’lâhu lâ asfalahu), « l’essuyage tombe s’il délaisse le dessus, non le dessous ». Le dessous est donc sunna, recommandé, là où les guides populaires l’oublient. Et la boue ou le crottin collé sous le pied ? La Risâla le rappelle : on l’enlève d’abord, l’essuyage ne couvre pas la saleté.
Jusqu’à quand ? Ici l’école de Mâlik se distingue nettement : elle ne fixe pas de durée. Khalîl écrit « وَلَا حَدّ » (wa-lâ ḥadd), « et pas de limite » ; la Risâla : l’essuyage vaut « فِي الْحَضَرِ وَالسَّفَرِ مَا لَمْ يَنْزِعْهُمَا » (fî l-ḥaḍari wa-s-safari mâ lam yanzi’humâ), « en résidence et en voyage, tant qu’il ne les a pas retirés ». Des semaines, des mois même, si les conditions tiennent : le matn recommande seulement de les retirer chaque vendredi, « وَنُدِبَ نَزْعُهُ كُلَّ جُمُعَةٍ » (wa-nudiba naz’uhu kulla jumu’atin).
Honnêteté de la leçon : un hadith rapporté par ’Alî ibn Abî Ṭâlib fixe des durées :
« ثَلَاثَةَ أَيَّامٍ وَلَيَالِيَهُنَّ لِلْمُسَافِرِ وَيَوْمًا وَلَيْلَةً لِلْمُقِيمِ » thalâthata ayyâmin wa-layâliyahunna li-l-musâfiri wa-yawman wa-laylatan li-l-muqîmi « Trois jours et leurs nuits pour le voyageur, un jour et une nuit pour le résident. » (Sahih Muslim, n° 276)
C’est la mesure qu’appliquent les autres écoles et que répètent tous les guides ; la ligne des matns malikites reste le « tant qu’on ne les retire pas ».
Ce qui met fin à la licence, chez Khalîl : « بِغَسْلٍ وُجِبَ وَبِخَرْقِهِ كَثِيرًا وَبِنَزْعِ أَكْثَرَ رِجْلٍ » (bi-ghaslin wujiba wa-bi-kharqihi kathîran wa-bi-naz’i akthara rijlin), un lavage devenu obligatoire, la janâba qui impose le ghusl, pieds compris ; une grande déchirure ; la découverte de la majeure partie d’un pied. Les retirer, les deux ou un seul, oblige à laver les pieds sans attendre, comme la continuité l’exige : l’essuyage suivant réclamera un wudu’ complet, pieds lavés cette fois. En revanche les annulatifs ordinaires vus dans la leçon 1.3 n’y mettent pas fin : besoin naturel, sommeil, on refait ses petites ablutions et l’on re-essuie, autant de fois qu’il faut.
Quand la blessure entre en jeu : les pansements
Le même principe sert un cas plus grave, et un récit le dit durement. En voyage, un homme de leur groupe reçoit une pierre qui lui fend la tête ; une souillure nocturne le met ensuite en janâba, l’impureté majeure qui impose le ghusl. Il demande à ses compagnons de voyage s’ils lui voient une licence pour le tayammum, la purification de la terre ; ils répondent : aucune, il peut atteindre l’eau. Il fait le ghusl, et il meurt. Informé, le Prophète ﷺ s’indigne : « قَتَلُوهُ قَتَلَهُمُ اللَّهُ أَلَا سَأَلُوا إِذْ لَمْ يَعْلَمُوا فَإِنَّمَا شِفَاءُ الْعِيِّ السُّؤَالُ » (qatalûhu qatalahumu llâhu alâ sa’alû idh lam ya’lamû fa-innamâ shifâ’u l-’iyyi s-su’âl), « ils l’ont tué, que Dieu les tue ! Pourquoi n’ont-ils pas demandé quand ils ne savaient pas ? Le remède de l’ignorance est la question. » Et le geste qui aurait suffi :
« إِنَّمَا كَانَ يَكْفِيهِ أَنْ يَتَيَمَّمَ وَيَعْصِرَ عَلَى جُرْحِهِ خِرْقَةً ثُمَّ يَمْسَحَ عَلَيْهَا وَيَغْسِلَ سَائِرَ جَسَدِهِ » innamâ kâna yakfîhi an yatayammama wa-ya’ṣira ’alâ jurḥihi khirqatan thumma yamsaḥa ’alayhâ wa-yaghsila sâira jasadihi « Il lui aurait suffi de faire le tayammum, de presser une lingette sur sa plaie, de l’essuyer puis de laver le reste de son corps. » (Sunan Abî Dâwûd, n° 336)
Les savants du hadith discutent la transmission précise de cette fin : le rapporteur lui-même hésite entre « presser » et « bander », et al-Albânî juge le récit bon sauf cette clôture. Le geste qu’elle enseigne, lui, est celui que les matns retiennent sans réserve.
La mécanique, chez Khalîl : « إِنْ خِيفَ غَسْلُ جُرْحٍ كَالتَّيَمُّمِ مَسَحَ ثُمَّ جَبِيرَتَهُ ثُمَّ عِصَابَتَهُ » (in khîfa ghaslu jurḥin ka-t-tayammumi masaḥa thumma jabîratahu thumma ’iṣâbatahu), si laver une plaie est à craindre, on l’essuie comme le tayammum, puis sa jabîra, son attelle, puis sa ’iṣâba, son bandage. La liste s’étend à ce qui couvre une plaie et qu’on craint de retirer : la saignée, l’onguent amer, le papier sur la tempe, même un turban. Deux largueurs remarquables : le bandage posé sans qu’on soit en état de pureté vaut quand même, l’inverse exact du khuff, et aucune durée ne le borne : il vaut tant que la blessure le réclame, même largement débordant du membre.
Le partage des eaux est simple : si le corps est sain dans sa majeure partie, voire moins, sans que le laver nuise, on lave le sain et on essuie le couvert ; sinon, le devoir devient le tayammum de la leçon 1.5. Et quand la blessure est très petite, une main par exemple, la laver suffit : inutile d’essuyer ce que l’eau peut atteindre.
Une même permission, deux visages. Le khuff demande la purification complète à l’enfilage et perd sa licence à la janâba ; le pansement ne demande rien et dure tant que la blessure dure. L’école fait la part des choses : la commodité a ses conditions, la nécessité n’en a presque pas. La leçon suivante suivra la mustahâḍa croisée plus haut : les règles, al-ḥayḍ, et les lochies, an-nifâs, où la purification reprend d’autres cadences.
Le parcours complet est sur la page de la formation de fiqh et dans le module de la purification ; la leçon précédente, le tayammum, détaille la purification de la terre vers laquelle renvoie le corps qui ne peut être lavé, et la leçon 1.4 traite du ghusl que la janâba impose, khuffs retirés.
