2.7aLa prière (salat)

La prière raccourcie du voyageur (qasr)

Volet 10 sur 16 · La prière (salat)

Sommaire

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Tu pars en déplacement ce week-end, et la question revient à chaque voyage : est-ce que je raccourcis mes prières, à partir de quand, jusqu’à quand ? Le chiffre « 80 km » circule partout sans qu’on sache d’où il sort. Cette leçon donne la règle malikite entière : le fondement, la distance, les bornes de début et de fin, et ce qui se passe quand un voyageur rencontre des résidents.

Une aumône, pas une charge

Le verset qui fonde le raccourcissement parle de la crainte : « لَيْسَ عَلَيْكُمْ جُنَاحٌ أَنْ تَقْصُرُوا مِنَ الصَّلَاةِ إِنْ خِفْتُمْ أَنْ يَفْتِنَكُمُ الَّذِينَ كَفَرُوا » (laysa ’alaykum junâḥun an taqṣurû mina ṣ-ṣalâti in khiftum an yaftinakumu lladhîna kafarû), « il n’y a pas de tort sur vous à raccourcir la prière si vous craignez que les mécréants ne vous affligent » (Coran 4:101). Ya’lâ ibn Umayya a posé la question que tu te poses toi-même : les gens sont en sécurité maintenant, pourquoi encore raccourcir ? ’Umar a rapporté la réponse du Prophète ﷺ :

« صَدَقَةٌ تَصَدَّقَ اللَّهُ بِهَا عَلَيْكُمْ فَاقْبَلُوا صَدَقَتَهُ » ṣadaqatun taṣaddaqa llâhu bihâ ’alaykum fa-qbalû ṣadaqatah « Une aumône qu’Allah vous a faite : acceptez son aumône. » (Ṣaḥîḥ Muslim, n° 686)

Une dispense offerte, pas un ordre. Khalîl le note dans la première phrase de son chapitre : « سُنَّ لِمُسَافِرٍ » (sunnatun li-musâfir), le qasr est une sunna pour le voyageur. Prier complet en voyage n’est pas une faute ; raccourcir est le geste aimé, le cadeau qu’on ne repousse pas. Deux conditions encadrent quand même la dispense : le voyage ne doit pas être un péché, et le voyageur ne doit pas être un errant sans but (le pâtre qui suit ses bêtes ne « voyage » pas aux yeux du fiqh).

La borne : quatre burud

Le matn donne le seuil sans détour : « ومن سافر مسافة أربعة برد وهي ثمانية وأربعون ميلا » (wa man sâfara masâfata arba’ati burud, wa hiya thamâniya wa-arba’ûna mîl) « qui voyage une distance de quatre burud, c’est-à-dire quarante-huit milles » (Risâla). En conversion usuelle, environ quatre-vingts kilomètres. Le chiffre qui circule sort de là : ce n’est pas une invention moderne, c’est le matn.

Trois précisions de Khalîl autour de cette borne : la distance compte même par mer ; le trajet doit être visé d’un seul mouvement : on part pour telle ville, pas pour une suite d’étapes décidées au jour le jour ; et celui qui revient pour une chose oubliée avant d’avoir atteint le seuil n’a jamais été voyageur aux yeux de la règle.

Quand ça commence, quand ça finit

La distance est une chose ; son début concret en est une autre. La règle malikite : pas de qasr tant que les bâtiments de la ville ne sont pas derrière toi. Mâlik dit dans la Mudawwana : « من أراد سفرا فليتم الصلاة حتى يبرز عن بيوت القرية », « qui veut voyager prie complet tant qu’il n’est pas sorti des maisons de la ville », sans qu’il reste un bâtiment devant lui ou à son côté. Départ de Paris en train : la gare, puis la banlieue qui défile, et le qasr ne s’ouvre que quand le tissu urbain est franchi.

Le retour suit la même géométrie : tu reprends la prière complète en rentrant dans ta ville, ou dès que tu t’en approches à moins d’un mille.

Ce qui se raccourcit, ce qui ne bouge pas

Le qasr ne touche que les prières de quatre rak’as : le ẓuhr, le ’aṣr et le ‘ishâ’ passent à deux. Le maghrib reste à trois, dit la Risâla, et le ṣubḥ est déjà à deux : rien à couper. Et la règle vaut aussi pour la manquée du voyage : une prière manquée en voyage se rattrape ensuite dans sa forme raccourcie, comme la manquée de résidence se refait complète (c’est la règle de la leçon 2.6b).

Le séjour qui rend habitant

Le voyage a une date de péremption : « إن نوى المسافر إقامة أربعة أيام بموضع أو ما يصلي فيه عشرين صلاة أتم الصلاة » (in nawâ l-musâfiru iqâmata arba’ati ayyâmin bi-mawḍi’in aw mâ yuṣallî fîhi ’ishrîna ṣalâh, atamma ṣ-ṣalâh) « si le voyageur forme l’intention de séjourner quatre jours en un lieu, ou d’y prier vingt prières, il prie complet » (Risâla). Quatre jours ou vingt prières : à ce seuil, tu es compté parmi les gens du lieu.

Attention à la mécanique : former cette intention en pleine prière raccourcie invalide la rak’a en cours, qu’il faut refaire dans le temps (Khalîl). La décision se prend entre deux prières, pas dedans.

Voyageur et résidents, en groupe

Deux cas concrets réglés par Khalîl :

Sur la monture

Dernière dispense, pratique : le voyageur fait ses surérogatoires sur sa monture, « où qu’elle tourne » dit la Risâla, et le witr (la prière impaire de fin de nuit) peut s’y faire aussi. Le farḍ, lui, se fait au sol : la Risâla ne fait pas d’exception, même pour le malade. On s’arrête, on descend ; une halte de dix minutes sur une aire d’autoroute suffit à la règle.


Le voyage peut aussi décaler les horaires eux-mêmes : c’est le jam’, le regroupement, qui a ses portes propres et fait l’objet de la leçon suivante. Le parcours complet se suit sur la page des cours de fiqh et le hub de la prière.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 6 Chez Mâlik, raccourcir la prière en voyage est…
une obligation : prier complet en voyage est une faute

Khalîl écrit « سُنَّ لِمُسَافِرٍ » (*sunnatun li-musâfir* : c'est une sunna pour le voyageur), pas un farḍ. Le complet reste valide ; le raccourci est le geste aimé, comme le dit le hadith de l'aumône.

une sunna : un cadeau à accepter, sans être une condition

Le Prophète ﷺ l'a dit à 'Umar : « صَدَقَةٌ تَصَدَّقَ اللَّهُ بِهَا عَلَيْكُمْ فَاقْبَلُوا صَدَقَتَهُ » (*ṣadaqatun taṣaddaqa llâhu bihâ 'alaykum fa-qbalû ṣadaqatah*) « une aumône qu'Allah vous a faite, acceptez son aumône » (Ṣaḥîḥ Muslim, n° 686). Une dispense offerte, pas un ordre.

une simple tolérance pour les cas extrêmes

La règle est générale dès le seuil du voyage atteint, pas réservée aux situations d'urgence. La distance, la sortie des bâtiments et l'absence de péché sont ses conditions ordinaires.

Question 2 sur 6 Tu pars de Lyon pour Marseille en voiture. Le qasr s'ouvre pour toi…
dès que tu quittes ton appartement

Le voyage commence aux yeux du fiqh quand les bâtiments de la ville sont dépassés : « لا يقصر حتى يجاوز بيوت المصر », « on ne raccourcit que quand on a dépassé les maisons de la cité » (Risâla). En ville, tu pries encore en résident.

dès que tu montes sur l'autoroute

La borne n'est pas la route mais la ville : tant qu'un bâtiment de la cité reste devant toi ou à ton côté, tu pries complet. La rocade peut être encore « dedans ».

quand les derniers bâtiments de Lyon sont derrière toi

C'est le seuil exact du matn : les bâtiments passés derrière toi, plus rien devant ni à côté. Et le retour suit la même logique : tu reprends le complet en rentrant ou à moins d'un mille de la ville.

Question 3 sur 6 Quelles prières se raccourcissent en voyage ?
toutes les prières passent à deux rak'as

Seules les prières de quatre rak'as (ẓuhr, 'aṣr, 'ishâ') passent à deux. Le maghrib reste à trois « فلا يقصرها », dit la Risâla, et le ṣubḥ est déjà à deux : rien à raccourcir.

uniquement le ẓuhr et le 'aṣr

Le 'ishâ' est aussi une prière de quatre : elle se raccourcit comme les deux autres. C'est le maghrib, lui, qui ne se raccourcit jamais.

le ẓuhr, le 'aṣr et le 'ishâ' passent à deux

Les trois prières de quatre rak'as, et elles seules. La règle s'applique d'ailleurs aussi à une prière manquée du voyage, qui se rattrape ensuite « à la manière dont elle a été manquée » (leçon 2.6b).

Question 4 sur 6 Tu arrives chez ta sœur pour cinq jours. Tes prières…
restent raccourcies : tu es voyageuse tout le séjour

L'intention de séjourner quatre jours (ou de prier vingt prières sur place) te rend habitante : « إن نوى المسافر إقامة أربعة أيام… أتم الصلاة » (Risâla). Cinq jours dépassent le seuil : tu pries complet.

redeviennent complètes dès que tu formes l'intention de rester quatre jours ou plus

Quatre jours ou vingt prières : c'est la borne malikite où le voyageur redevient résident. Attention : former cette intention en pleine prière raccourcie casse la rak'a, qu'il faut refaire dans le temps.

restent raccourcies une semaine entière

La borne n'est pas une semaine mais quatre jours (ou vingt prières). Au-delà, le fiqh te compte parmi les gens du lieu.

Question 5 sur 6 Un voyageur dirige la prière de résidents au 'ishâ'. Il fait…
quatre rak'as pour tout le monde, puisque l'imam porte la prière

L'imam voyageur ne change pas de nature en dirigeant : sa prière à lui est de deux rak'as. Il salue après la deuxième, et les résidents complètent ensuite chacun pour soi (« أتم غيره بعده أفذادا », Khalîl).

deux rak'as, il salue, et les résidents achèvent seuls leurs deux rak'as restantes

Chacun sur sa règle : « كلٌّ على سنته », chacun sur sa sunna, dit Khalîl. Le voyageur salue à deux ; les résidents se lèvent et complètent leur 'ishâ' à quatre, chacun de son côté.

il refuse d'être imam : un voyageur ne dirige jamais des résidents

Rien ne l'en empêche : le suivi reste valide. Simplement sa prière et la leur n'ont pas le même nombre, et chacun complète selon son statut.

Question 6 sur 6 En pleine route, l'heure du 'aṣr arrive et tu ne peux pas t'arrêter. Tu…
peux prier tes surérogatoires sur la monture, mais le farḍ exige de descendre si c'est possible

La Risâla est nette : « وللمسافر أن يتنفل على دابته في سفره حيثما توجهت به », le voyageur fait ses surérogatoires sur sa monture où qu'elle aille, witr compris ; « ولا يصلي الفريضة وإن كان مريضا إلا بالأرض » : le farḍ, lui, ne se prie qu'au sol, même malade.

peux prier le farḍ en voiture si tu es pressé

La dispense de la monture est réservée aux surérogatoires : même malade, le voyageur prie le farḍ au sol, dit la Risâla. S'arrêter fait partie du voyage.

dois laisser passer le temps et rattraper le soir

Laisser sortir le temps sans nécessité est la mauvaise réponse : la prière se fait en son temps. S'arrêter pour prier est la voie ; la monture n'est admise que pour les surérogatoires.