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L’expérience du soufisme aujourd’hui en Occident

par Raphaël Feur

Dès qu’il est question dans les médias des grandes traditions spirituelles de l’Humanité, le soufisme est presque toujours évoqué. Dans un Occident en quête de sens, force est de constater que le soufisme suscite un intérêt significatif et grandissant. Si elle attire, voire fascine, cette tradition n’est pas sans poser de profondes interrogations aux chercheurs occidentaux. En effet, est-il possible que ce chemin de sagesse, qui s’inscrit nécessairement dans la perspective de l’Islam, soit véritablement accessible, dans toutes ses dimensions, à un français, un espagnol ou un américain ? N’est-il pas inévitable de subir une certaine acculturation seulement acceptable pour une infime minorité ? En d’autres termes, cette tradition peut elle répondre aux attentes d’hommes et de femmes occidentaux qui cherchent un sens, une plénitude dans leur existence. C’est à travers les témoignages de plusieurs français suivant les enseignements de la confrérie Qadiria Boutchichia que nous allons essayer d’aborder ces questions. Cette investigation sera d’ailleurs l’occasion de porter un regard sur le lien vivant qui se tisse aujourd’hui entre une tradition spirituelle séculaire, jusqu’ici peu ou proue limitée au monde oriental et africain, et des occidentaux qui ont pour seule particularité de partager une intense recherche de l’essentiel.

Bertrand, 26 ans, étudiant en médecine, se souvient de sa découverte du soufisme. Mis en contact avec cet enseignement par l’intermédiaire d’un ami, il confie : « Autant le message du soufisme me touchait, autant m’impliquer personnellement dans un chemin où il y avait des pratiques de nature religieuse me gênait beaucoup ». La peur d’un enfermement, d’une perte de liberté fut commune à bon nombre de personnes interrogées. Patrick, 23 ans, craignait aussi de rejoindre « un groupe isolé où pourrait se manifester des dérives fanatiques ».

Plusieurs témoignages font état d’un dilemme entre une aspiration vers cette voie de sagesse, parfois vécue comme irrépressible, et de fortes réticences liées en particulier aux implications religieuses de ce cheminement. Bertrand précise que ses craintes se sont peu à peu dissipées en constatant que ce type de voie « ne demandait en rien de rompre avec son cadre de vie habituel et qu’il s’agissait uniquement d’une transformation de la perception intérieure ».

« Le contact avec les disciples soufis, ajoute-t-il ,fut également déterminant , car je découvris alors une forme de fraternité que je n’avais jamais vue auparavant. En rencontrant ces disciples, j’ai vu des personnes touchées par cet enseignement d’une façon fulgurante. Là j’ai compris qu’il s’agissait d’une démarche qui s’adressait au cœur. Je voyais des gens inondés d’amour dont le comportement montrait qu’ils n’étaient pas attachés à des principes rigides et extérieurs, mais qu’ils cherchaient tous l’amour divin. À travers eux, les prières ne m’apparaissaient plus comme des devoirs à accomplir ou comme un corpus de règles, mais comme une énergie d’amour. »

Manifestement, les disciples français cherchent à vivre pleinement leur enseignement en intégrant les données de la société occidentale. « Il ne s’agit pas de reproduire le mode de vie de telle ou telle communauté soufie d’un autre continent ou d’une autre époque que la notre » précise Patrick. « Toute attitude calquée sur un modèle éloigné de notre propre culture serait en fait artificielle et non adaptée à l’environnement dans lequel on évolue. L’esprit de la voie n’est pas dans le spectaculaire ou l’extérieur, de même qu’il s’écarte de tout ce qui pourrait créer des incompréhensions ou des antagonismes inutiles. Cette voie de sagesse est aussi une voie d’amour des êtres au travers notamment d’une véritable culture et respect de l’autre. »

Et Gilbert,43 ans, cadre administratif, de continuer « Les formes, les habits culturels qu’à pu prendre le soufisme au cours du temps sont multiples. Mais en fait, cette tradition s’enracine dans l’intériorité d’hommes et de femmes bien au-delà de ces contingences. Dans le soufisme, le bagage culturel de chacun ne doit pas être refusé. L’approche vise au dépassement de ce plan et non de sa négation ; la culture occidentale peut et même doit être regardée comme une richesse. L’enjeu est ailleurs : il est d’expérimenter une dimension du sacré, ici et maintenant, avec ce que nous sommes, dans notre environnement quotidien ».

« Cette discrimination entre culturel et spirituel peut revêtir parfois des aspects subtils » explique, Robert, 69 ans, retraité. Notre attitude envers autrui par exemple, notre manière d’agir au quotidien n’est pas dissociable de notre vécu spirituel. Si le comportement exprime dans une certaine mesure ce qui est perçu au plan de l’intériorité, il est en même temps un moyen privilégié pour prendre conscience de tout ce qui en nous mérite un éclaircissement ou un détachement. Les valeurs de simplicité, d’hospitalité, de générosité, de pudeur…que l’on retrouve chez les soufis orientaux ne doivent pas seulement être perçues comme culturelles. Elles nourrissent et expriment en fait un rapport à l’autre sacralisé. En ce sens elles ont une dimension véritablement spirituelle.

Même si nous vivons dans une société aux usages et aux comportements très différents de ceux qu’on put connaître les soufis durant l’histoire, la notion de politesse (adhab), qui revêt dans le soufisme le sens de justesse et de finesse du comportement demeure donc d’une grande actualité.

S’efforcer quotidiennement par un regard, une parole, un geste de donner à chaque être quel qu’il soit le respect et la considération qui lui reviennent est en effet un moyen d’éveil à part entiére, un rappel intime que, derrière chaque créature il y a le Créateur.

Pour Hervé, la discrimination entre spirituel et culturel fut très progressive. Au début de son cheminement, cette question prit même l’aspect d’une crise profonde. S’il avait été « touché au cœur » par le message soufi et s’était engagé, il se demanda par la suite si cet enseignement était vraiment fait pour lui. « Il me fallut un certain temps avant que l’accomplissement des pratiques rituelles en langue arabe ne me renvoie plus l’image d’un monde qui m’apparaissait tantôt comme exotique, tantôt comme irréductiblement étranger à mon univers personnel. J’avais parfois l’impression de me retrouver sur un autre plan. Plusieurs fois, je me suis surpris en train de penser : « Mais qu’est-ce que tu fais ici ? ».

« Je ne remettais pas en cause l’authenticité de l’enseignement, j’étais même persuadé de sa profonde valeur, ce qui rendait d’ailleurs encore plus difficile le sentiment que j’avais d’être étranger à tout cela. J’ai senti alors qu’il fallait que je m’accroche … Je me suis peu à peu aperçu que cette crainte de l’acculturation ne correspondait à rien de fondé : elle ne faisait que masquer ma difficulté à véritablement lâcher prise intérieurement. Inconsciemment, j’avais là un bon prétexte pour ne pas faire face aux peurs et aux conditionnements qui m’habitaient et que l’enseignement révélait. C’est à la fois à travers une persévérance, un combat contre moi-même et une forme d’abandon que mon regard s’est progressivement transformé. Je crois aujourd’hui que ce chemin est non seulement accessible à l’esprit et au mode de vie moderne, mais plus encore qu’il y est adapté. Toutefois, il est vrai, que, au-delà de cette compatibilité de forme, fondamentale d’un certain point de vue, la démarche spirituelle est exigeante car elle implique un profond travail sur soi et mobilise l’être entier. »

À cet égard, Jacques, 47 ans, médecin, précise que la voie soufie ne doit pas être confondue avec une psychothérapie : « Les soufis eux-mêmes ont souvent été présentés comme des médecins de l’âme. Et effectivement, le soufisme intègre la forme de guérison la plus essentielle qui soit : la guérison intérieure. Il est intéressant de remarquer qu’il n’y a pas d’opposition dans les sociétés traditionnelles entre les différentes médecines traitant les divers plans de l’être humain : physique, émotionnel, psychologique… Cependant, Les unes comme les autres, si elles sont complémentaires, ne sont pas pour autant confondues. Ainsi, une personne souffrant de difficultés psychologiques trop importantes doit avant tout être aidée à ce niveau. L’enseignement spirituel peut parfois se révéler déstabilisant car il renvoie chacun à ce qu’il est et opère comme un miroir grâce auquel de profondes remises en question s’effectuent. Tout cela s’inscrit dans un processus de pacification intérieur, d’ouverture à un équilibre toujours plus réel, mais, une personne qui n’est pas disposée psychologiquement à traverser ces remises en question ne tirerait pas pleinement profit de ces démarches.

En fait, je crois qu’il faut être prêt et cela n’est finalement lié ni à l’âge, ni à l’état intérieur, encore moins à un bagage en terme de lecture ou d’expériences dans le domaine de la spiritualité. Plus fondamentalement, me semble-t-il, tout dépend de la demande et du besoin de l’individu. Celui-ci cherche-t-il à recouvrer un bien être psychologique, Dans quelle mesure est-il prêt à s’investir dans cette recherche ?

Voilà, je pense les points cruciaux qui permettent de distinguer une personne dont le besoin est d’ordre psychothérapeutique de celle appelée par un enseignement spirituel ».

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