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L’adoration du cheminant

Par Nathalie Izza

 

« Je n’ai créé les djinns et les hommes que pour qu’ils M’adorent. »

Coran, sourate 51, verset 56

 

Avec ce verset coranique, trêve de la litanie des cogitations cérébrales concernant le sens de l’existence ! Les djinns et les hommes – c’est-à-dire le monde visible et invisible – n’ont, selon le Coran, d’autre finalité que d’adorer Dieu. Une finalité unique, mais quelle finalité ! Royale, absolue, infinie : le sens de l’existence ne viserait rien d’autre qu’une plongée dans l’Océan de l’Amour divin.

Certes, pour un musulman, l’adoration passe par l’accomplissement d’un ensemble de rites prescrits (la prière, le jeûne, etc.), nommés « ‘ibadat » en arabe, terme que l’on peut traduire par « actes d’adoration ». Mais en Islam, les actes ne valent que par l’intention. L’intensité, la sincérité, l’orientation du cœur constituent l’esprit même de toute parole, de toute entreprise humaine. L’importance accordée à l’intention est si grande qu’elle prévaut sur la réalisation des actes qui, elle, appartient à Dieu. On imagine dès lors les innombrables degrés d’adoration qu’un acte – et plus seulement rituel – peut revêtir comme autant d’états d’être, l’excellence résidant dans le fait d’ « adorer Dieu comme si on Le voyait ».

    Pacte primordial

Le Coran relate comment Allah fit témoigner toutes les âmes – alors dans un état immatériel – au cours d’une séquence extratemporelle, remontant aux origines de la Création. Se révélant à elles, Il les interrogea : « Ne suis-je pas votre Seigneur ? ». Ce à quoi elles répondirent toutes sans exception : « Certes oui, nous en témoignons ! ». Et ainsi fut scellé ce que les musulmans appellent ‘ le pacte primordial ’, pacte d’amour où le cœur de chaque homme est tombé amoureux de l’ineffable Beauté divine. Malgré la nature oublieuse de l’être humain, chacun garde en lui une trace indélébile et secrète de cette vision.

C’est bien de Connaissance dont il est question ici. Non pas de connaissances acquises, mais de la véritable Connaissance, celle du divin. Celle que chaque être recèle en son cœur, celle qui est le but ultime de toute quête spirituelle, celle qui nécessite d’emprunter des chemins intérieurs.

Pour le cheminant engagé sur cette voie du retour à l’Essence, les voiles de l’oubli se dissipent de sorte que la nostalgie de la Beauté contemplée peut devenir très intense. La culture islamique regorge de ces poèmes spirituels – Rabi’a al-Adawyyia et Rûmi nous en offrent quelques-uns des plus connus – chantant la douleur de la séparation, la quête éperdue et, parfois, les béatitudes de l’Union. Toute la Création se fait alors vibrant appel, se fait chant d’amour de Dieu vers l’homme. D’ailleurs,  le terme arabe « ayat » (signes) peut aussi bien désigner les versets révélés que les éléments de la nature sur lesquels l’homme est appelé à méditer. Et si la Beauté ou la Majesté se manifestent au cheminant au travers de la Création, c’est en  écho à l’empreinte primordiale de beauté et de majesté déposée par Dieu sur son cœur.

    Empreinte de beauté

Pour les soufis, Allah créé le monde par Amour,  l’Amour engendre la Beauté qui, à son tour, engendre l’Amour. Toute la création est la manifestation de ce mouvement  perpétuel dont l’origine est l’Essence divine.

Si l’homme est oublieux, l’empreinte primordiale de Beauté ne peut cependant être effacée. Lorsque, par un effet de la Grâce divine, son souvenir refait surface, l’éternel échange amoureux se rejoue.  Le cheminement consiste alors à s’immuniser des apparences trompeuses et à purifier le cœur spirituel des maladies qui limitent sa capacité à saisir les ‘ trésors cachés ’ enfouis dans la Création. Et lorsqu’il s’anéantit dans la contemplation de l’infinie Beauté de l’Aimé, l’Homme n’est alors plus qu’un pur reflet de l’Amour divin.

 

J’ai promené mon regard

Et je n’ai vu que Toi, ô Toi que j’aime !

Sans Toi l’amour serait sans saveur

Pour celui qui aime

 

J’ai égaré mon argumentaire

Dans Ton amour,

Celui qui en est ainsi délesté

Jouit de l’intime proximité.

 

J’ai déchiré les voiles de la crainte révérencielle

Dans un débordement,

Et la souffrance éprouvée dans Ton amour

S’est avérée délicieuse

 

Il ne doit y avoir de plainte en amour même dans le déchirement,

Et honte aux amoureux

Qui se mettent à geindre

Lorsque Ton amour les éprouve !

 

J’étais auparavant accablé

Par la séparation et l’éloignement.

Dans la torpeur de la nuit emplie de solitude,

Ma peine ne connaissait aucun répit

 

C’est alors que l’aube apparut à mes yeux

Dans toute sa splendeur,

Et me voici désormais plongé en l’unicité la plus universelle

Ô Toi le Maître des mondes !

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