9.2La mort et les funérailles
La toilette et le linceul du défunt
Sommaire
Le matn nomme la suite en quatre gestes : le linceul, le parfum, le port, la tombe. « وَكَفَنُهُ وَتَحْنِيطُهُ وَحَمْلُهُ وَدَفْنُهُ » : après le trépas rapporté dans la leçon précédente vient le geste qui prépare le corps à la prière et à la terre. Deux actes ici : laver, envelopper. Le matn les règle tous les deux, et il commence par une précision qui dégonfle bien des angoisses : « وَلَيْسَ فِي غَسْلِ الْمَيِّتِ حَدٌّ » (wa-laysa fî ghasli l-mayyiti ḥadd : « pas de nombre fixé dans le lavage du mort », Risâla). Mâlik le dit autrement dans le Muwatta’ : « لَيْسَ لِغُسْلِ الْمَيِّتِ عِنْدَنَا شَيْءٌ مَوْصُوفٌ وَلَيْسَ لِذَلِكَ صِفَةٌ مَعْلُومَةٌ وَلَكِنْ يُغَسَّلُ فَيُطَهَّرُ » (laysa li-ghasli l-mayyiti ’indanâ shay’un mawṣûf wa-laysa li-dhâlika ṣifatun ma’lûmah wa-lâkin yughassalu fa-yuṭahhar : « il n’y a chez nous pour le lavage du mort rien de prescrit ni de forme connue : on le lave, on le purifie »). Ce n’est pas un rite à formules : c’est un soin.
Le corps entre les mains
Khalîl ouvre : on le dévêt, on le pose sur un surélevé, et « عَدَمُ حُضُورِ غَيْرِ مُعِينٍ » (’adam ḥuḍûri ghayri mu’în : « n’assiste pas qui n’aide pas »). La chambre du lavage n’est pas un spectacle : n’y entre que qui aide.
Le corps garde sa pudeur : « وَتُسْتَرُ عَوْرَتُهُ » (wa-tustaru ’awratuh : « sa ‘awra est couverte », Risâla). Le récit qui le montre est dans le Muwatta’ : le Prophète ﷺ « غُسِّلَ فِي قَمِيصٍ » (ghussila fî qamîṣ : « fut lavé dans sa tunique »). On ne lui retire rien non plus : « وَلَا تُقَلَّمُ أَظْفَارُهُ وَلَا يُحْلَقُ شَعْرُهُ » (wa-lâ tuqallamu aẓfâruhu wa-lâ yuḥlaqu sha’ruh : « ses ongles ne sont pas taillés, ses cheveux ne sont pas rasés »). Le mort n’est pas apprêté : il est purifié.
Le geste commence par ce qui doit sortir : « وَيُعْصَرُ بَطْنُهُ عَصْرًا رَفِيقًا » (wa-yu’ṣaru baṭnuhu ‘aṣran rafîqan : « son ventre est pressé d’une pression douce »), puis les deux sorties sont lavées à la loque, et le laveur peut y mettre la main s’il y est contraint. Les dents et le nez sont soignés à la loque, la tête inclinée doucement pour le rinçage de la bouche. On peut lui donner l’ablution de la prière : « فَحَسَنٌ وَلَيْسَ بِوَاجِبٍ » (fa-ḥasan wa-laysa bi-wâjib : « c’est bien, pas obligatoire »). Pour le verser, « يُقَلَّبُ لِجَنْبِهِ فِي الْغَسْلِ أَحْسَنُ وَإِنْ أُجْلِسَ فَذَلِكَ وَاسِعٌ » (yuqallabu li-janbihi fî l-ghasli aḥsan wa-in ujlisa fa-dhâlika wâsi’ : « on le tourne sur le côté : c’est mieux ; assis, cela convient aussi »).
L’eau ensuite : nombre impair, eau et sidr, camphre dans la dernière, puis « وَنَشْفٌ » (wa-nashf : « et le séchage », Khalîl). Umm ‘Aṭiyya, de celles qui lavèrent la fille du Prophète ﷺ, rapporte sa consigne : « اغْسِلْنَهَا ثَلَاثًا أَوْ خَمْسًا أَوْ أَكْثَرَ مِنْ ذَلِكَ إِنْ رَأَيْتُنَّ ذَلِكَ بِمَاءٍ وَسِدْرٍ وَاجْعَلْنَ فِي الْآخِرَةِ كَافُورًا أَوْ شَيْئًا مِنْ كَافُورٍ » (ighsilnahâ thalâthan aw khamsan aw akthara min dhâlika in ra’aytunna dhâlika bi-mâ’in wa-sidr wa-j’alna fî l-âkhirati kâfûran aw shay’an min kâfûr : « lavez-la trois fois, ou cinq, ou davantage si vous le voyez, à l’eau et au sidr, et mettez dans la dernière du camphre ou quelque chose de camphre »). Il leur donna ensuite son ḥiqw, son izâr dit le récit, pour l’en vêtir par-dessous. Trois précisions encore chez Khalîl : l’eau peut être chauffée ; on ne frotte pas le corps comme un vivant, même quand la souillure est forte ; et le lavage ne se recommence pas pour une souillure survenue ensuite, là où le wudu’, lui, se referait.
Qui lave qui
La règle de proximité tient en une phrase du matn : « وَلَا بَأْسَ بِغَسْلِ أَحَدِ الزَّوْجَيْنِ صَاحِبَهُ مِنْ غَيْرِ ضَرُورَةٍ » (wa-lâ ba’sa bi-ghasli aḥadi z-zawjayni ṣâḥibahu min ghayri ḍarûrah : « pas de mal à ce que l’un des époux lave l’autre, sans nécessité », Risâla). Ce n’est pas un cas de force : c’est une place ouverte. Asmâ’ bint ’Umays lava Abû Bakr à sa mort ; sortie de la pièce, elle demanda aux Muhâjirûns présents : « إِنِّي صَائِمَةٌ وَإِنَّ هَذَا يَوْمٌ شَدِيدُ الْبَرْدِ فَهَلْ عَلَيَّ مِنْ غُسْلٍ؟ » (innî ṣâ’imah wa-inna hâdhâ yawmun shadîdu l-bard fa-hal ’alayya min ghusl : « je jeûne et le jour est très froid : me doit-on un lavage ? »). Ils répondirent : non. C’est ce récit qui fit retirer à Mâlik sa recommandation du ghusl du laveur : Khalîl la garde dans sa liste, Ibn ’Abd al-Barr note le retrait. Deux étages rapportés, comme pour la lecture de 9.1a : le matn la recommande, la tradition de l’école la retire.
Quand personne du sexe voulu n’est là, le matn ouvre la voie de la terre. La femme morte en voyage, sans femmes ni maḥram : « فَلْيُيَمِّمْ رَجُلٌ وَجْهَهَا وَكَفَّيْهَا » (fa-lyuyammim rajulun wajhahâ wa-kaffayhâ : « qu’un homme lui fasse le tayammum, le visage et les deux paumes », Risâla). L’homme mort seul entre des femmes : elles le tayammument aussi, « وَجْهَهُ وَيَدَيْهِ إِلَى الْمِرْفَقَيْنِ » (wajhahu wa-yadayhi ilâ l-mirfaqayn : « visage et mains jusqu’aux coudes »). La voie du tayammum est la même que celle du vivant sans eau (leçon 1.1) : le geste change de matière, pas de fonction.
Quand le proche parent est là, le matn règle la vue et le geste : une femme de ses maḥrams le lave en couvrant sa ’awra ; un homme de ses maḥrams la lave « مِنْ فَوْقِ ثَوْبٍ يَسْتُرُ جَمِيعَ جَسَدِهَا » (min fawqi thawbin yasturu jamî’a jasadihâ : « par-dessus un vêtement qui couvre tout son corps »). Et pour l’enfant : une femme peut laver un garçon d’environ sept ans, un homme la fillette encore nourrisson. La règle ne tranche jamais « hommes ou femmes » d’un bloc : elle est graduée par la place dans la famille.
Le linceul : blanc, parfumé, impair
Le linceul attend le corps, pas l’inverse : Khalîl exige qu’il ne tarde pas après le lavage ; il est « بَيَاضُ الْكَفَنِ وَتَجْمِيرُهُ » (bayâḍu l-kafani wa-tajmîruh : « le blanc du linceul et son encensement »). Le nombre est le witr : « ثَلَاثَةِ أَثْوَابٍ أَوْ خَمْسَةٍ أَوْ سَبْعَةٍ » (thalâthatu athwâbin aw khamsah aw sab’ah : « trois, cinq ou sept vêtements », Risâla), la tunique, le turban et la ceinture comptant dans le nombre. Le Prophète ﷺ fut enveloppé « فِي ثَلَاثَةِ أَثْوَابٍ بِيضٍ سُحُولِيَّةٍ لَيْسَ فِيهَا قَمِيصٌ وَلَا عِمَامَةٌ » (fî thalâthati athwâbin bayḍin suḥûliyyah laysa fîhâ qamîṣun wa-lâ ‘imâmah : « dans trois vêtements blancs de Ṣuḥûl, sans tunique ni turban », Muwatta’), roulé en eux en une fois. Le qamîṣ et le turban restent permis : « وَلَا بَأْسَ أَنْ يُقَمَّصَ الْمَيِّتُ وَيُعَمَّمَ » (wa-lâ ba’sa an yuqammaṣa l-maytu wa-yu’ammam : « pas de mal à lui mettre la tunique et le turban »), simplement comptés dans le witr ; l’ensemble chez Khalîl porte la tunique, le turban à pan, la ceinture et deux enveloppes. ’Abdallâh ibn ‘Amr le résume ainsi : « الْمَيِّتُ يُقَمَّصُ وَيُؤَزَّرُ وَيُلَفُّ فِي الثَّوْبِ الثَّالِثِ، فَإِنْ لَمْ يَكُنْ إِلَّا ثَوْبٌ وَاحِدٌ كُفِّنَ فِيهِ » (al-mayyitu yuqammaṣu wa-yu’azzaru wa-yulaffu fî th-thawbi th-thâlith fa-in lam yakun illâ thawbun wâḥid kuffina fîh : « le mort reçoit la tunique, la ceinture, et on l’enveloppe dans le troisième vêtement ; s’il n’y a qu’un vêtement, on l’y enveloppe », Muwatta’). Pour la femme, l’ensemble monte jusqu’à sept pièces.
Le parfum entre dans l’enveloppement : le ḥanûṭ dans chaque enveloppe, le coton appliqué sur les orifices, le camphre « فِي مَسَاجِدِهِ وَحَوَاسِّهِ وَمَرَاقِّهِ » (fî masâjidihi wa-ḥawâssihi wa-marâqqih : « sur ses points de prosternation, ses sens, ses saillies osseuses », Khalîl). Le parfum s’applique même au mort en iḥrâm, lui qui s’en abstint vivant.
Le prix du linceul a sa règle : au-delà du vêtement nécessaire, le surplus se paie sur la succession si l’héritier le refuse ; s’il fut ordonné par testament, il sort du tiers du testateur (la règle du tiers : leçon 9.1b). Et deux lectures existent sur ce qui est dû : le vêtement qui couvre le corps entier, ou la couverture de la ’awra, le reste relevant de la sunna (Khalîl le signale comme divergence interne). Abû Bakr, lui, trancha autrement la question du faste : malade, il demanda en combien fut enveloppé le Prophète ﷺ, fit laver son vieux vêtement, taché de mîshq ou de safran, pour y être enveloppé avec deux autres, et dit : « الْحَيُّ أَحْوَجُ إِلَى الْجَدِيدِ مِنَ الْمَيِّتِ وَإِنَّمَا هَذَا لِلْمُهْلَةِ » (al-ḥayyu aḥwaju ilâ l-jadîdi mina l-mayyit wa-innamâ hâdhâ li-l-muhlah : « le vivant a plus besoin du neuf que le mort ; ceci n’est que pour le suint »).
Le corps lavé et enveloppé attend alors ce qui le porte : le cortège, la prière, la tombe ; le matn les règle dans la même séquence, reprise dans la leçon suivante. Le parcours du module continue dans l’ordre du matn, et l’ensemble du parcours de fiqh reprend chaque chapitre.
