· 23 octobre 2026 · 7 min de lecture · quiz ≈ 7 min
Volet 1 sur 7 · La mort et les funérailles
Sommaire
Le matn d’Ibn Abî Zayd ouvre son chapitre funéraire avant même le lavage du corps : il commence par la personne qui va mourir. Le mourant y porte un nom, al-muḥtaḍar, celui que la mort vient prendre. Autour de lui, le texte règle ce qui se fait, ce qui se dit, qui s’approche, ce qui se lit, ce qui se tait. Le passage à la mort n’est pas livré au hasard : chaque geste, chaque parole y a sa place.
Autour du lit : l’orientation, la talqîn, la pureté
Le premier geste concerne le corps du mourant : « وَيُسْتَحَبُّ اسْتِقْبَالُ الْقِبْلَةِ بِالْمُحْتَضَرِ » (wa-yustaḥabbu stiqbâlu l-qiblati bi-l-muḥtaḍar : « il est recommandé d’orienter le mourant vers la qibla », Risâla). Le verbe est celui de la recommandation, pas de l’obligation : le corps se tourne vers la direction de la prière, comme il l’a fait toute la vie à genoux.
La parole vient ensuite : « وَيُلَقَّنُ لَا إِلَهَ إِلَّا اللهُ عِنْدَ الْمَوْتِ » (wa-yulaqqanu lâ ilâha illâ llâhu ’inda l-mawt : « on lui fait dire : il n’y a de dieu que Dieu, à la mort »). C’est la talqîn : non pas réciter soi-même devant lui, mais lui transmettre la formule pour qu’elle soit sa dernière parole. Le hadith le commande :
« لَقِّنُوا مَوْتَاكُمْ لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ »
laqqinû mawtâkum lâ ilâha illâ llâh
« Faites dire à vos mourants : il n’y a de dieu que Dieu. » (Muslim 916)
Et la promesse qui l’accompagne : « مَنْ كَانَ آخِرُ كَلَامِهِ لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ دَخَلَ الْجَنَّةَ » (man kâna âkhiru kalâmihi lâ ilâha illâ llâhu dakhala l-jannah : « celui dont la dernière parole est « il n’y a de dieu que Dieu » entre au paradis », Abû Dâwûd 3116). La talqîn du matn porte une borne temporelle : elle se fait à l’agonie, ’inda l-mawt. Ce que les coutumes ajoutent après l’enterrement relève d’une autre histoire que le matn ne commente pas.
L’état du mourant compte aussi : « وَإِنْ قُدِرَ عَلَى أَنْ يَكُونَ طَاهِرًا وَمَا عَلَيْهِ طَاهِرٌ فَهُوَ أَحْسَنُ » (wa-in qudira ’alâ an yakûna ṭâhiran wa-mâ ’alayhi ṭâhirun fa-huwa aḥsan : « si l’on peut faire qu’il soit pur, et pur ce qui est sur lui, c’est mieux »), et « وَيُسْتَحَبُّ أَنْ لَا يُقْرَبَهُ حَائِضٌ وَلَا جُنُبٌ » (wa-yustaḥabbu an lâ yuqrabahu ḥâ’iḍun wa-lâ junub : « il est recommandé que ne l’approche ni la femme en menstruation ni l’homme en état de janâba »). Sur ces deux états et leur sortie, voir la leçon 1.1 sur les deux ṭahâra.
Il reste une attitude intérieure que le récit fixe au seuil de la mort. Jâbir rapporte que le Prophète ﷺ, trois jours avant de mourir, dit : « لَا يَمُوتَنَّ أَحَدُكُمْ إِلَّا وَهُوَ يُحْسِنُ بِاللَّهِ الظَّنَّ » (lâ yamûtanna aḥadukum illâ wa-huwa yuḥsinu bi-llâhi ẓ-ẓann : « qu’aucun de vous ne meure sans penser du bien de Dieu », Muslim 2877). Le mourant n’est pas seulement orienté, gardé dans la pureté, accompagné de la formule : il est invité à partir avec la meilleure opinion de Celui vers qui il part.
Lire auprès de lui : trois étages attribués
La coutume de lire sourate Yâ-Sîn auprès du mourant est répandue. Le matn la rapporte sans l’adopter : « وَأَرْخَصَ بَعْضُ الْعُلَمَاءِ فِي الْقِرَاءَةِ عِنْدَ رَأْسِهِ بِسُورَةِ يس وَلَمْ يَكُنْ ذَلِكَ عِنْدَ مَالِكٍ أَمْرًا مَعْمُولًا بِهِ » (wa-arkhaṣa ba’ḍu l-’ulamâ’i fî l-qirâ’ati ’inda ra’sihi bi-sûrati yâ sîn wa-lam yakun dhâlika ’inda Mâlikin amran ma’mûlan bih : « certains savants ont autorisé la lecture à sa tête de sourate Yâ-Sîn ; ce n’était pas chez Mâlik une pratique établie »). Deux faits dans une phrase : une licence existe, attribuée ; Mâlik ne l’a pas tenue pour pratique.
Khalîl va plus loin : dans la liste des choses détestées autour du mort, il range « قِرَاءَةٌ عِنْدَ مَوْتِهِ كَتَجْمِيرِ الدَّارِ وَبَعْدَهُ وَعَلَى قَبْرِهِ » (qirâ’atun ’inda mawtihi ka-tajmîri d-dâri wa-ba’dahu wa-’alâ qabrih : « la lecture à sa mort, comme l’encensement de la maison, après sa mort et sur sa tombe »). Trois étages, donc : licence rapportée, non-retention chez Mâlik, réprobation chez le commentateur du mukhtaṣar. La leçon rapporte les textes ; elle ne juge pas la coutume des familles.
Le trépas : les yeux, le regard, la parole
Au moment où l’âme part : « وَإِغْمَاضِهِ إِذَا قَضَى » (wa-ighmâḍihi idhâ qaḍâ : « on lui ferme les yeux quand il a rendu l’âme », Risâla). Le récit fondateur est celui d’Umm Salama : son mari Abû Salama mourut les yeux ouverts, « وَقَدْ شَقَّ بَصَرُهُ » (wa-qad shaqqa baṣaruh : « et ses yeux s’étaient ouverts »), et l’Envoyé ﷺ vint et ferma ses yeux, puis dit :
« إِنَّ الرُّوحَ إِذَا قُبِضَ تَبِعَهُ الْبَصَرُ »
inna r-rûḥa idhâ qubiḍa tabi’ahu l-baṣar
« L’âme, quand elle est prise, le regard la suit. » (Muslim 920)
Des gens de sa famille se mirent à crier et à pleurer, et il dit : « لَا تَدْعُوا عَلَى أَنْفُسِكُمْ إِلَّا بِخَيْرٍ فَإِنَّ الْمَلَائِكَةَ يُؤَمِّنُونَ عَلَى مَا تَقُولُونَ » (lâ tad’û ’alâ anfusikum illâ bi-khayr fa-inna l-malâ’ikata yu’amminûna ‘alâ mâ taqûlûn : « ne dites sur vous-mêmes que du bien, car les anges disent âmîn sur ce que vous dites »). La parole autour du trépas n’est pas privée : elle est du’â’, et le du’â’ peut être scellé. Il prononça alors l’invocation pour le défunt : « اللَّهُمَّ اغْفِرْ لِأَبِي سَلَمَةَ وَارْفَعْ دَرَجَتَهُ فِي الْمَهْدِيِّينَ وَاخْلُفْهُ فِي عَقِبِهِ فِي الْغَابِرِينَ وَاغْفِرْ لَنَا وَلَهُ يَا رَبَّ الْعَالَمِينَ وَافْسَحْ لَهُ فِي قَبْرِهِ وَنَوِّرْ لَهُ فِيهِ » (allâhumma-ghfir li-abî salamata wa-rfa’ darajatahu fî l-mahdiyyîna wa-khlufhu fî ’aqibihi fî l-ghâbirîna wa-ghfir lanâ wa-lahu yâ rabba l-’âlamîn wa-fsaḥ lahu fî qabrihi wa-nawwir lahu fîh : « ô Dieu, pardonne à Abû Salama, élève son degré parmi les bien guidés, remplace-le parmi les siens restés derrière, pardonne-nous et pardonne-lui, Seigneur des mondes, élargis-lui sa tombe et éclaire-le en elle »).
Le Muwatta’ rapporte comment l’Envoyé ﷺ lui-même a quitté ce monde. ’Â’isha, qu’Allah l’agrée, l’entendit dire avant sa mort, adossé à sa poitrine : « اللَّهُمَّ اغْفِرْ لِي وَارْحَمْنِي وَأَلْحِقْنِي بِالرَّفِيقِ الْأَعْلَى » (allâhumma-ghfir lî wa-rḥamnî wa-alḥiqnî bi-r-rafîqi l-a’lâ : « ô Dieu, pardonne-moi, fais-moi miséricorde et joins-moi au Compagnon le plus haut »). Elle rapporte aussi la règle cachée derrière la scène : « مَا مِنْ نَبِيٍّ يَمُوتُ حَتَّى يُخَيَّرَ » (mâ min nabiyyin yamûtu ḥattâ yukhayyar : « aucun prophète ne meurt sans être mis au choix ») ; quand elle l’entendit invoquer le Rafîq le plus haut, elle comprit qu’il partait.
Après : les larmes permises, le cri défendu
Le matn trace une ligne fine dans la douleur : « وَلَا بَأْسَ بِالْبُكَاءِ بِالدُّمُوعِ حِينَئِذٍ وَحَسُنَ التَّعْزِيُّ وَالتَّصَبُّرُ أَجْمَلُ لِمَنِ اسْتَطَاعَ وَيُنْهَى عَنِ الصِّيَاحِ وَالنِّيَاحَةِ » (wa-lâ ba’sa bi-l-bukâ’i bi-d-dumû’i ḥîna’idh wa-ḥasuna t-ta’ziyyu wa-t-taṣabburu ajmalu li-mani staṭâ’a wa-yunhâ ’ani ṣ-ṣiyâḥi wa-n-niyâḥah : « pas de mal à pleurer en larmes à ce moment ; la consolation est bonne, et la patience est plus belle pour qui le peut ; le cri et la lamentation sont interdits »). Quatre gradations en une phrase : les larmes sont permises, consoler l’éprouvé est bien, la patience tenue est plus belle encore, le cri est interdit.
Khalîl borne le pleur permis : « بِلَا رَفْعِ صَوْتٍ وَقَوْلٍ قَبِيحٍ » (bilâ raf’i ṣawt wa-qawl qabîḥ : « sans voix levée ni parole laide ») ; il met dans les choses détestées le rassemblement de femmes pour pleurer, même en secret. La niyâḥa visée par l’interdiction est la lamentation ritualisée, celle de la pleureuse qui se loue : ce n’est pas la douleur qui est interdite, mais son exhibition organisée.
Le corps n’attend pas. Du trépas commence la chaîne matérielle des funérailles : la toilette du défunt, son linceul, son transport, sa prière, sa tombe, chaque étape réglée par le même matn, et c’est l’objet de la leçon qui suit dans ce module sur la mort et les funérailles, après le rappel de le déroulé de la prière funéraire dans la leçon 2.11. L’ensemble du parcours de fiqh reprend chaque étape dans l’ordre du matn.