3.4bLe jeûne (sawm)

Qaḍâ', fidya et kaffâra : rattraper, nourrir, expier

Volet 7 sur 10 · Le jeûne (sawm)

Sommaire

Tes jours de Ramadan comptent des trous : une maladie, un voyage, des règles venues en plein mois, ou simplement la rupture du cours 3.3. Ce qui manque ne s’efface pas : ça se règle. Mais derrière « je dois des jours » se cachent trois dettes que tout le monde confond. Le qaḍâ’, refaire le jour. La fidya, nourrir un pauvre. La kaffâra, expier. Cette leçon trie les trois, cas par cas, et dit jusqu’à quand.

Le qaḍâ’ : refaire le jour, au nombre près

Le verset de la dispense, lu en 3.4a, porte déjà la règle du rattrapage : « فَعِدَّةٌ مِنْ أَيَّامٍ أُخَرَ », « un nombre égal d’autres jours » (Coran 2:184). Un nombre, pas un mois. Al-Jazîrî le formule : « ويكون القضاء بالعدد لا بالهلال », le rattrapage se fait par le nombre, pas par le croissant. Qui a manqué un Ramadan de trente jours refait trente jours, même si le mois qu’il choisit n’en compte que vingt-neuf ; et inversement, vingt-neuf jours manqués se paient en vingt-neuf.

Où les poser ? Aux jours où le jeûne est licite. Sont exclus : les deux jours de fête (les deux ’îd, où jeûner est interdit), les trois jours de tashrîq qui suivent la fête du sacrifice, le Ramadan en cours lui-même (le mois présent n’accepte que ses propres jours : on n’y pose pas la dette d’un mois passé), et les jours qu’un vœu a déjà désignés.

Quand les poser ? Le madhhab recommande de s’y mettre vite et de les suivre une fois commencés : « يستحب لمن عليه قضاء أن يبادر به », il est recommandé à qui doit un rattrapage de s’y hâter pour libérer sa charge. Disperser les jours reste valide : quinze jours en hiver, quinze plus tard, la dette s’acquitte pareil. Mais la liberté a une borne dure : dès que le temps restant avant le Ramadan suivant égale la dette, le rattrapage devient obligatoire sur-le-champ. Il te reste six jours à refaire et il reste six jours avant le mois ? Tu les dois, maintenant.

Le retardataire : le mudd en plus

Celui qui pouvait refaire et a laissé entrer le Ramadan suivant paie un surcroît. Khalîl : « وإطعام مده عليه الصلاة والسلام لمفرط في قضاء رمضان لمثله عن كل يوم لمسكين », nourrir d’un mudd du Prophète ﷺ pour le mufarriṭ, le retardataire du qaḍâ’ de Ramadan : un pauvre, par jour manqué. Le rattrapage reste dû en entier ; le nourrissage s’ajoute, il ne remplace jamais.

Le cas se juge sur la dernière fenêtre, dit Khirshî : si à la fin de Cha’bân, le mois qui précède Ramadan, il ne restait plus que l’équivalent de ta dette et que tu étais sain, résident, sans excuse, le nourrissage est dû. Si au contraire une excuse a couvert cette fenêtre (maladie qui s’éternise, voyage, menstrues, lochies), rien n’est ajouté : on ne paie pas pour un temps qui n’a jamais été libre.

Deux précisions de mesure. Le mudd se compte par jour et par pauvre : doubler la mesure sur un seul pauvre ne vaut pas deux jours, et fractionner un mudd entre plusieurs personnes ne compte pas.

La fidya : nourrir en propre

Derrière le mot français « fidya » (du fidyatun du verset, la compensation) se rangent trois situations de ce cours, à ne pas confondre :

La mesure est unique. Al-Jazîrî : « ملء اليدين المتوسطتين لا مقبوضتين ولا مبسوطتين… من غالب طعام أهل بلد المكفر », le plein des deux mains moyennes réunies, ni serrées ni étalées, pris sur la nourriture dominante du pays. C’est la même mesure que le repas de la kaffâra, précise-t-il : un mudd prophétique, ni poignée d’enfant ni monceau.

Et en argent ? La règle religieuse est la nourriture, mais les organisations de collecte en France annoncent chaque année une contre-valeur. Pour te donner un ordre de grandeur daté : le Secours Islamique France a fixé, pour Ramadan 2026, la fidya à neuf euros par jour non jeûné, « valeur moyenne d’un repas » (deux cent soixante-dix euros pour un mois entier). Ce montant est indicatif, variable d’une année et d’une organisation à l’autre : il donne une mesure familière du mudd, il ne le remplace pas. Le principe reste ce qu’il est depuis le matn : nourrir quelqu’un, réellement.

La kaffâra : l’expiation, au choix

Troisième dette, la plus lourde, déjà posée en 3.3a : la rupture volontaire, en connaissance de la règle, d’un jour de Ramadan en performance. Ce cours y ajoute le voyageur de 3.4a qui a fait la niyya du jeûne en voyage puis rompu : même régime.

Le contenu, chez les malikites, se choisit. Khalîl : « بإطعام ستين مسكينا لكل مد وهو الأفضل أو صيام شهرين أو عتق رقبة كالظهار », par le nourrissage de soixante pauvres, un mudd chacun (et c’est le meilleur), ou le jeûne de deux mois, ou l’affranchissement d’un esclave, comme pour le ẓihâr (le serment par lequel un époux assimilait sa femme à sa mère : un autre chapitre). Al-Jazîrî confirme : « على التخيير », au choix. Pas d’échelle de gravité, trois portes ; le nourrissage est donné pour préférable, et l’affranchissement, sans objet aujourd’hui, laisse en pratique les deux premières portes ouvertes.

Une règle attache les deux mois de jeûne : la consécutivité. Al-Jazîrî : « لو أفسد يوما في أثنائها ولو بعذر شرعي كسفر صار ما صامه نفلا ووجب عليه استئنافها », un jour gâché en cours, fût-ce par excuse licite comme le voyage, rend le fait surérogatoire et renvoie au début. Soixante jours, ou rien.

Trier sa dette

La boussole du chapitre tient en six lignes :

Un dernier mot de méthode : cette leçon donne la règle du madhhab, pas un simulateur. Le cas qui mêle maladie traînante, allaitement et années perdues se pose à l’autorité que tu suis ; elle connaît les nuances que le manuel n’a pas la place de contenir.

Tu peux relire 3.4a « Qui peut bénéficier d’une dispense ? » pour les conditions des cas, ou reprendre le parcours du cours de fiqh. Le chapitre se poursuivra par les jeûnes recommandés (3.5) ; tout le module reste rangé sous le-jeune.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 6 Tu as manqué un Ramadan entier de trente jours. Tu commences le rattrapage en Mouharram, mois de vingt-neuf jours. Tu jeûnes…
vingt-neuf jours : le mois choisi fait foi

Le compte porte sur la dette, pas sur la contenance du mois : Mouharram est le récipient, Ramadan est le compteur. Ce serait rendre moins que dû.

soixante jours : chaque jour manqué se paie double

Rien de tel n'existe : le compte est au pair, un jour pour un jour. Ce qui peut s'ajouter, dans certains cas, c'est le nourrissage d'un pauvre, pas un doublement du jeûne.

trente jours : le rattrapage se fait au nombre des jours manqués, pas au calendrier du mois choisi

Le verset dit « فعدة من أيام أخر », un nombre parmi d'autres jours (2:184) ; al-Jazîrî tranche : « ويكون القضاء بالعدد لا بالهلال », le rattrapage se fait par le nombre, pas par le croissant. Le mois de trente manqué exige le trentième jour, même dans un mois de vingt-neuf.

Question 2 sur 6 Lequel de ces jours peut accueillir un rattrapage ?
le jour de l'Aïd al-Fitr

Le jeûne y est interdit, pas seulement déconseillé : un rattrapage accompli ce jour-là ne compterait pas. L'interdit du jeûne vaut pour toute intention de jeûner, farḍ comme qaḍâ'.

un jour ordinaire de Mouharram

Le qaḍâ' se pose aux jours où le jeûne surérogatoire est permis. Restent exclus : les deux 'îd, les trois jours de tashrîq qui suivent la fête du sacrifice, le Ramadan en cours, et les jours qu'un vœu a désignés d'avance.

le premier jour du Ramadan en cours

Le mois présent n'accepte que lui-même : on ne peut pas y poser la dette d'un Ramadan passé. Le jour appartient au mois où il tombe.

Question 3 sur 6 Tu devais six jours, tu étais en état de les jeûner, mais tu as laissé filer le temps jusqu'à l'entrée du Ramadan suivant. Tu dois…
rattraper les six jours et nourrir en plus un pauvre par jour manqué, d'un mudd chacun

Khalîl : « وإطعام مده عليه الصلاة والسلام لمفرط في قضاء رمضان لمثله عن كل يوم لمسكين », nourrir d'un mudd prophétique pour le retardataire du qaḍâ' de Ramadan, un pauvre par jour. Le rattrapage reste dû : le nourrissage s'ajoute, il ne remplace pas.

seulement rattraper : le nouveau Ramadan efface le reste

Le nouveau Ramadan n'efface rien : il déclenche au contraire le surcroît de nourrissage pour celui qui pouvait refaire et ne l'a pas fait. La dette des jours demeure entière.

nourrir soixante pauvres : c'est la kaffâra

La kaffâra des soixante pauvres est le prix d'une autre faute : la rupture volontaire d'un jour de Ramadan en performance. Le retardataire n'a pas rompu : il a attendu trop longtemps. Sa mesure est un mudd par jour, pas soixante mudd d'un coup.

Question 4 sur 6 Malade jusqu'à la toute fin de Cha'bân, une amie n'a jamais eu la fenêtre pour rattraper ses dix jours avant le Ramadan suivant. Elle doit…
rattraper les dix jours et nourrir dix pauvres en plus

Le nourrissage punit le retard volontaire : « إن أمكن قضاؤه بشعبان », si le rattrapage a été possible en Cha'bân. Ici il ne l'a jamais été ; on ne nourrit pas pour un temps qui n'existait pas.

rien du tout : la maladie efface la dette

L'excuse couvre le nourrissage, jamais le jour : dix jours non jeûnés restent dix jours à refaire, sans date butoir légale au-delà du prochain mois.

rattraper les jours, sans nourrissage ajouté : son excuse a couvert toute la fenêtre disponible

Khirshî pose le critère : si, à la fin de Cha'bân, il ne restait plus que l'équivalent de la dette et qu'une excuse (maladie, voyage, menstrues, lochies) l'a couverte, aucun nourrissage n'est dû. Le nourrissage du retardataire suppose une fenêtre réelle et libre.

Question 5 sur 6 En école malikite, l'expiation d'une rupture volontaire d'un jour de Ramadan s'accomplit…
au choix : nourrir soixante pauvres d'un mudd chacun, jeûner deux mois d'affilée, ou affranchir un esclave

Al-Jazîrî : « كفارة رمضان على التخيير بين الإعتاق والإطعام وصوم الشهرين المتتابعين », la kaffâra de Ramadan est au choix entre l'affranchissement, le nourrissage et les deux mois consécutifs ; le matn donne le nourrissage comme le meilleur. Ce n'est pas une échelle de gravité, ce sont trois portes.

forcément par deux mois de jeûne consécutifs

Les deux mois d'affilée sont une des trois portes, pas la seule : le madhhab laisse le choix. C'est l'ordre imposé que d'autres écoles connaissent ; ici l'enchaînement n'existe pas.

forcément en nourrissant soixante pauvres

Le nourrissage est donné pour « الأفضل », le meilleur, ce qui n'est pas le seul : celui qui ne peut pas nourrir a encore le jeûne et, dans la lettre du matn, l'affranchissement.

Question 6 sur 6 Aux deux mois de kaffâra, un voyage t'y oblige et te fait rompre au quarantième jour. Tu reprends…
au quarante et unième jour : le compte se fige pendant l'excuse

Il n'y a pas de pause dans les deux mois : la consécutivité est ce qui les fait kaffâra. Une excuse y stoppe l'effet, elle n'en suspend pas la règle.

à zéro : la consécutivité est exigée, un jour rompu même par excuse renvoie au début

Al-Jazîrî : « لو أفسد يوما في أثنائها ولو بعذر شرعي كسفر صار ما صامه نفلا ووجب عليه استئنافها », un jour gâché, fût-ce par excuse licite comme le voyage, rend ce qui est fait surérogatoire et impose de reprendre les deux mois à zéro. L'excuse excuse la rupture, elle ne sauve pas la chaîne.

en nourrissant soixante pauvres pour le reliquat

Le choix du contenu se joue au départ de la kaffâra, pas en cours de route : on ne convertit pas un jeûne entamé en nourrissage parce qu'on a rompu.