3.3aLe jeûne (sawm)

Les causes classiques de rupture du jeûne

Volet 4 sur 10 · Le jeûne (sawm)

Sommaire

À seize heures, sans y penser, tu portes la main à la bouche. Ou c’est un haut-le-cœur. Ou de l’eau qui a glissé en te rinçant. La question arrive toujours la même : « est-ce que mon jeûne est fichu ? » Chez les malikites, la réponse n’est pas binaire. Quatre issues existent : rien n’est rompu, le jour est à refaire, le jour est à refaire avec une expiation, ou le cas relève de la dispense (la maladie, le voyage : le cours suivant). Cette leçon pose la règle, puis apprend à trier.

La règle mère : ce qui entre, par où, et comment

Khalîl résume les causes de rupture en une ligne dense de son Mukhtaṣar :

« وَبترك جماع وإخراج : مني ومذي وقيء، وإيصال متحلل أو غيره على المختار : لمعدة بحقنة بمائع، أو حلق وإن من أنف وأذن وعين، وبخور وقيء وبلغم أمكن طرحه مطلقا أو غالب من مضمضة أو سواك »

Et le jeûne se garde en laissant le rapport, l’émission de semence (maniyy), de liquide précurseur (madhy) ou de vomissement (qay’), et en ne laissant rien parvenir, soluble ou non selon l’avis retenu, jusqu’au ventre par un lavement liquide, ou jusqu’à la gorge, fût-ce par le nez, l’oreille ou l’œil ; ni l’encens, ni le vomissement ni le mucus qu’on aurait pu recracher, en tout ou en majeure partie, après un rince-bouche ou un siwak.

Al-Jazîrî déroule la même règle pour le madhhab et y ajoute le détail : la chose qui gagne la tête par les pores, comme la graisse ou le henné dont le goût se retrouve en gorge, la vapeur de la marmite inhalée à dessein, et la fumée habituelle portée à la gorge.

Trois idées structurent cette liste. D’abord, la rupture se joue sur des passages : bouche, oreille, œil, nez, pores de la tête, passage par le bas. Ensuite, deux seuils : pour les liquides, la gorge suffit ; pour le reste, il faut atteindre le ventre ou la tête. Enfin, l’intention : rien de tout cela ne compte pleinement sans un acte voulu, et c’est ce que la suite détaille.

Ce qui coûte la kaffâra, l’expiation

La kaffâra est la réparation la plus lourde du fiqh du jeûne. Et elle se choisit, précise le même passage de Khalîl : nourrir soixante pauvres d’un mudd (une ancienne mesure de capacité) chacun, l’option que le matn donne pour la meilleure, ou jeûner deux mois, ou affranchir un esclave. Ce n’est pas une échelle de gravité mais trois portes offertes. Khalîl la borne strictement :

« وَكَفَّرَ إنْ تَعَمَّدَ بِلَا تَأْوِيلٍ قَرِيبٍ وَجَهْلٍ في رمضان فقط : جِمَاعًا أَوْ رَفْعَ نِيَّةٍ نَهَارًا أَوْ أَكْلًا أَوْ شُرْبًا بِفَمٍ فَقَطْ »

Et il expie, si l’acte est délibéré, sans interprétation plausible ni ignorance, en Ramadan uniquement, pour : le rapport, le lever de l’intention en plein jour, le manger ou le boire par la bouche, uniquement.

Al-Jazîrî précise les conditions au complet : l’acte doit être commis dans un jour de Ramadan en performance, délibérément, sans contrainte, en connaissance de l’interdiction, sans s’appuyer sur une interprétation plausible, par la bouche, et jusqu’à l’estomac pour ce qu’on ingère. Toutes ces conditions réunies font basculer du simple rattrapage vers l’expiation.

La condition de « l’interprétation plausible » est la plus fine : celui qui rompt en s’appuyant sur quelque chose de réel échappe à la kaffâra, pas au rattrapage. Al-Jazîrî donne trois cas. Tu as mangé par oubli le matin, puis, croyant que tout était perdu de toute façon, tu as continué à déjeuner : l’oubli du début est le fait réel qui fonde ton erreur. Le voyageur qui fait un trajet inférieur à la distance légale du voyage et croit la dispense acquise, parce que le Coran dit « celui qui est en voyage ». Celui qui voit le croissant de shawwâl, le mois qui suit Ramadan, le matin du trentième jour et conclut que c’est la fête. Dans les trois cas, le jour est à refaire, sans expiation : la faute était dans le raisonnement, pas dans la révolte. À l’inverse, aucune anticipation n’ouvre la voie : la fièvre qui revient d’habitude tel jour, les règles attendues à date, ne fondent rien. Rompre là-dessus coûte l’expiation, et elle reste due même si la fièvre ou les règles arrivent effectivement.

Concrètement, la liste courte : manger ou boire volontairement et en sachant ce qu’on fait, le rapport intime, la semence émise volontairement même hors rapport, l’abandon de l’intention en pleine journée, et la fumée habituelle portée à la gorge.

Ce qui n’oblige qu’au rattrapage, le qaḍâ’

Entre la rupture grave et l’absence de rupture, le fiqh ménage un étage : le jour tombe, on le refait, et c’est tout. Y entrent :

Ce qui ne rompt rien du tout

La liste du matn est plus longue qu’on ne croit, et c’est elle qui répond à la plupart des paniques :

Manger ou boire par oubli. Le hadith est sans appel :

« مَنْ أَكَلَ وَشَرِبَ نَاسِيًا فَلْيُتِمَّ صَوْمَهُ فَإِنَّمَا أَطْعَمَهُ اللَّهُ وَسَقَاهُ » Man akala wa-shariba nâsiyan fa-lyutimma ṣawmahu fa-innamâ aṭ’amahu Llâhu wa-saqâh « Celui qui mange et boit par oubli complète son jeûne : c’est Allah qui l’a nourri et abreuvé. » (al-Bukhârî, n° 1933)

On s’arrête dès qu’on se rappelle, évidemment. Mais le jour compte, sans rattrapage.

Le vomissement qui submerge. Même frontière entre subi et provoqué, et le hadith la pose en termes clairs :

« مَنْ ذَرَعَهُ قَىْءٌ وَهُوَ صَائِمٌ فَلَيْسَ عَلَيْهِ قَضَاءٌ وَإِنِ اسْتَقَاءَ فَلْيَقْضِ » Man dhara’ahu qay’un wa-huwa ṣâ’imun fa-laysa ’alayhi qaḍâ’un wa-in istaqâ’a fa-lyaqḍi « Celui que le vomissement submerge alors qu’il jeûne n’a rien à rattraper ; celui qui se provoque le vomissement le rattrape. » (Abû Dâwûd, n° 2380)

Ce qui entre malgré toi. Mouche, poussière de la route, poussière de farine pour celui qui la travaille : le matn les exclut, et al-Jazîrî pose la condition que tout cela atteigne la gorge « قهرا », malgré toi. Même logique pour l’aube qui se lève pendant le suhûr (le repas pris avant l’aube) : on jette ce qu’on a en bouche et le jour est valide.

Ce qui remonte ou se partage dans la bouche. La salive avalée, les petits restes de nourriture entre les dents, le flegme qui redescend : rien de tout cela ne rompt, précise al-Jazîrî, tant que les quantités restent ordinaires.

Ce qui sort ou arrive sans qu’on l’ait choisi. Le rêve émetteur (iḥtilâm) ne rompt pas. Se réveiller en état de janâba (impureté majeure) à l’aube n’empêche pas de jeûner la journée : la Risâla l’autorise explicitement. Et le siwak, le bâtonnet à nettoyer les dents, reste permis au jeûneur tout au long du jour, tant qu’aucun fragment ne s’en détache pour être avalé.

La boussole à trois questions

Devant un incident, le matn te pose trois questions dans cet ordre. Est-ce que quelque chose est entré ? Ni le sang qui coule ni le rêve n’entrent : rien à voir avec la rupture. Par où et jusqu’où ? La gorge pour les liquides, le ventre ou la tête pour le reste, la bouche seule comptant pour la kaffâra. Volontaire, erroné ou subi ? Le subi ne rompt rien, l’erroné coûte le rattrapage, le délibéré dans les conditions du matn coûte l’expiation.

La leçon suivante, 3.3b « Cas contemporains : gouttes, soins et dentifrice », applique cette boussole aux gestes d’aujourd’hui : brosse à dents, collyre, piqûre, cigarette. Et le cours 3.4, sur les dispenses, prendra le relais quand la rupture viendra de la maladie ou du voyage.

Tu peux relire la page du cours de fiqh pour situer cette leçon dans le parcours, ou reprendre 3.2 « Conditions et intention » : sans intention, le jour ne tenait déjà pas, et c’est bien pour cela que lever l’intention en plein jour figure dans la liste des ruptures.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 6 En plein Ramadan, tu manges un croissant machinalement en oubliant totalement que tu jeûnes. Ton jeûne…
est rompu : tu devras rattraper ce jour

C'est la confusion la plus répandue : croire que tout ce qui entre rompt. L'oubli est précisément le cas où rien n'est rompu, parce que la rupture exige un acte délibéré.

tient : le Prophète ﷺ dit que c'est Allah qui t'a nourri, tu complètes la journée normalement

« مَنْ أَكَلَ وَشَرِبَ نَاسِيًا فَلْيُتِمَّ صَوْمَهُ فَإِنَّمَا أَطْعَمَهُ اللَّهُ وَسَقَاهُ », qui mange et boit par oubli complète son jeûne : c'est Allah qui l'a nourri et abreuvé (al-Bukhârî 1933). Tu t'arrêtes dès que tu te rappelles, et le jour compte.

est rompu et tu dois en plus une kaffâra

La kaffâra, l'expiation, exige un acte délibéré : le matn pose « إن تعمد », si l'acte est volontaire, et son commentaire d'al-Kharshî précise « فلا كفارة على ناس ولا على مكره », rien sur l'étourdi ni le contraint. Manger par oubli ne rompt même pas le jeûne ; il n'y a donc rien à expier.

Question 2 sur 6 En te rinçant la bouche, de l'eau glisse à ta gorge sans que tu le veuilles. En école malikite…
rien n'est rompu : ce n'était pas volontaire

Attention : l'eau a réellement atteint la gorge, et la règle distingue oubli et contrainte subie. Ce cas, un liquide arrivé à la gorge malgré toi, est traité par les juristes comme une rupture allégée : le jour tombe.

le jour est à refaire (qaḍâ'), mais sans kaffâra : l'arrivée n'était pas délibérée

Al-Jazîrî précise : le liquide qui arrive à la gorge « سهواً », par mégarde, oblige le rattrapage seul. La kaffâra réclame le geste délibéré ; la contrainte de l'eau n'en est pas un.

kaffâra complète : toute eau à la gorge est une rupture grave

La gravité se mesure à la volonté : la kaffâra suppose l'acte choisi. Ici, rien n'a été voulu, le rattrapage seul suffit.

Question 3 sur 6 Lequel de ces actes coûte la kaffâra, l'expiation, s'il est fait délibérément pendant un jour de Ramadan ?
avaler une mouche entrée dans la gorge malgré toi

La mouche entrée malgré toi ne rompt rien du tout : Khalîl exclut « ذباب أو غبار طريق », et al-Jazîrî pose la condition, que tout cela atteigne la gorge « قهرا », par contrainte. Pas de rupture, donc pas de kaffâra.

se moucher et sentir le goût remonter

Le flegme qui remonte puis redescend ne rompt pas le jeûne chez les malikites, même si tu aurais pu le recracher : al-Jazîrî oppose explicitement le بلغم au vomissement.

fumer une cigarette en pleine journée

Al-Jazîrî nomme « الدخان الذي اعتاد الناس شربه », la fumée que les gens boivent habituellement : elle rompt dès son arrivée à la gorge, sans même exiger l'estomac. Volontaire et connue, elle remplit les conditions de la kaffâra.

Question 4 sur 6 Tu te provoques le vomissement parce que tu te sens mal. En école malikite…
le jour est à refaire (qaḍâ'), sans kaffâra

Le hadith partage les deux cas : « وَإِنِ اسْتَقَاءَ فَلْيَقْضِ », celui qui se provoque le vomissement le rattrape (Abû Dâwûd 2380). La Risâla et Khalîl s'accordent : qaḍâ' seul, la kaffâra du matn se limitant au rapport, à l'intention levée, au manger et au boire par la bouche.

rien à refaire : le vomissement n'est jamais une rupture

C'est vrai du vomissement qui te submerge, « ذَرَعَهُ قَىْءٌ », mais pas de celui que tu provoques : le même hadith exige alors le rattrapage. La distinction volontaire/subi est toute la règle.

kaffâra complète, comme pour un repas pris volontairement

Ni la Risâla ni Khalîl ne rangent le vomissement provoqué parmi les causes de kaffâra ; le hadith n'exige que le qaḍâ'. Certains ouvrages rapportent une position plus sévère : le détail en est confié à la validation des savants.

Question 5 sur 6 À quatorze heures, agacé par la faim, tu décides d'arrêter de jeûner et tu abandonnes l'intention dans ton cœur, sans rien manger. Ton jeûne…
tient, puisque tu n'as rien avalé

Le jeûne est un acte d'intention autant que d'abstinence : le matn compte « رفع نية نهارا », lever l'intention en plein jour, parmi les causes de kaffâra. La journée sans rien avaler n'est alors plus qu'un régime, pas un jeûne.

est rompu : lever l'intention en journée fait partie des ruptures graves du matn

Khalîl : « جماعا أو رفع نية نهارا أو أكلا أو شربا بفم فقط », la kaffâra frappe le rapport, l'intention levée le jour, le manger et le boire par la bouche. On ne peut pas « sortir » du jeûne à mi-journée par simple décision.

est suspendu : tu pourras reprendre l'intention ce soir

L'intention du lendemain se reprendra bien chaque nuit, mais elle ne répare pas le jour perdu : le jour levé tombe et devra être rattrapé, avec la kaffâra si les conditions du matn sont réunies.

Question 6 sur 6 L'aube se lève alors que tu as encore la cuillère à la bouche pendant le suhûr, le repas pris avant l'aube. Le matn dit…
le jour est perdu : tu as mangé après l'aube

Le matn traite précisément ce cas : l'aube qui surprend celui qui mange n'invalide pas le jeûne s'il rejette aussitôt ce qu'il a en bouche. Ce qui compte, c'est le geste accompli après l'aube, pas la bouchée commencée avant.

tu recraches ce qui est en bouche et ton jeûne est valide

Al-Jazîrî range ce cas dans ce qui ne rompt rien : « أن يطلع عليه الفجر وهو يأكل أو يشرب، فيطرح المأكول ونحوه من فيه بمجرد طلوع الفجر ». On jette le contenu de la bouche dès l'aube, et le jour compte.

tu peux finir ton assiette : la nuit du suhûr couvre jusqu'à la fin du repas

Aucune tolérance de ce genre n'existe : à l'aube, on s'arrête net. Le matn te donne droit de rejeter la bouchée en cours, pas de prolonger le repas.