3.3aLe jeûne (sawm)
Les causes classiques de rupture du jeûne
Sommaire
À seize heures, sans y penser, tu portes la main à la bouche. Ou c’est un haut-le-cœur. Ou de l’eau qui a glissé en te rinçant. La question arrive toujours la même : « est-ce que mon jeûne est fichu ? » Chez les malikites, la réponse n’est pas binaire. Quatre issues existent : rien n’est rompu, le jour est à refaire, le jour est à refaire avec une expiation, ou le cas relève de la dispense (la maladie, le voyage : le cours suivant). Cette leçon pose la règle, puis apprend à trier.
La règle mère : ce qui entre, par où, et comment
Khalîl résume les causes de rupture en une ligne dense de son Mukhtaṣar :
« وَبترك جماع وإخراج : مني ومذي وقيء، وإيصال متحلل أو غيره على المختار : لمعدة بحقنة بمائع، أو حلق وإن من أنف وأذن وعين، وبخور وقيء وبلغم أمكن طرحه مطلقا أو غالب من مضمضة أو سواك »
Et le jeûne se garde en laissant le rapport, l’émission de semence (maniyy), de liquide précurseur (madhy) ou de vomissement (qay’), et en ne laissant rien parvenir, soluble ou non selon l’avis retenu, jusqu’au ventre par un lavement liquide, ou jusqu’à la gorge, fût-ce par le nez, l’oreille ou l’œil ; ni l’encens, ni le vomissement ni le mucus qu’on aurait pu recracher, en tout ou en majeure partie, après un rince-bouche ou un siwak.
Al-Jazîrî déroule la même règle pour le madhhab et y ajoute le détail : la chose qui gagne la tête par les pores, comme la graisse ou le henné dont le goût se retrouve en gorge, la vapeur de la marmite inhalée à dessein, et la fumée habituelle portée à la gorge.
Trois idées structurent cette liste. D’abord, la rupture se joue sur des passages : bouche, oreille, œil, nez, pores de la tête, passage par le bas. Ensuite, deux seuils : pour les liquides, la gorge suffit ; pour le reste, il faut atteindre le ventre ou la tête. Enfin, l’intention : rien de tout cela ne compte pleinement sans un acte voulu, et c’est ce que la suite détaille.
Ce qui coûte la kaffâra, l’expiation
La kaffâra est la réparation la plus lourde du fiqh du jeûne. Et elle se choisit, précise le même passage de Khalîl : nourrir soixante pauvres d’un mudd (une ancienne mesure de capacité) chacun, l’option que le matn donne pour la meilleure, ou jeûner deux mois, ou affranchir un esclave. Ce n’est pas une échelle de gravité mais trois portes offertes. Khalîl la borne strictement :
« وَكَفَّرَ إنْ تَعَمَّدَ بِلَا تَأْوِيلٍ قَرِيبٍ وَجَهْلٍ في رمضان فقط : جِمَاعًا أَوْ رَفْعَ نِيَّةٍ نَهَارًا أَوْ أَكْلًا أَوْ شُرْبًا بِفَمٍ فَقَطْ »
Et il expie, si l’acte est délibéré, sans interprétation plausible ni ignorance, en Ramadan uniquement, pour : le rapport, le lever de l’intention en plein jour, le manger ou le boire par la bouche, uniquement.
Al-Jazîrî précise les conditions au complet : l’acte doit être commis dans un jour de Ramadan en performance, délibérément, sans contrainte, en connaissance de l’interdiction, sans s’appuyer sur une interprétation plausible, par la bouche, et jusqu’à l’estomac pour ce qu’on ingère. Toutes ces conditions réunies font basculer du simple rattrapage vers l’expiation.
La condition de « l’interprétation plausible » est la plus fine : celui qui rompt en s’appuyant sur quelque chose de réel échappe à la kaffâra, pas au rattrapage. Al-Jazîrî donne trois cas. Tu as mangé par oubli le matin, puis, croyant que tout était perdu de toute façon, tu as continué à déjeuner : l’oubli du début est le fait réel qui fonde ton erreur. Le voyageur qui fait un trajet inférieur à la distance légale du voyage et croit la dispense acquise, parce que le Coran dit « celui qui est en voyage ». Celui qui voit le croissant de shawwâl, le mois qui suit Ramadan, le matin du trentième jour et conclut que c’est la fête. Dans les trois cas, le jour est à refaire, sans expiation : la faute était dans le raisonnement, pas dans la révolte. À l’inverse, aucune anticipation n’ouvre la voie : la fièvre qui revient d’habitude tel jour, les règles attendues à date, ne fondent rien. Rompre là-dessus coûte l’expiation, et elle reste due même si la fièvre ou les règles arrivent effectivement.
Concrètement, la liste courte : manger ou boire volontairement et en sachant ce qu’on fait, le rapport intime, la semence émise volontairement même hors rapport, l’abandon de l’intention en pleine journée, et la fumée habituelle portée à la gorge.
Ce qui n’oblige qu’au rattrapage, le qaḍâ’
Entre la rupture grave et l’absence de rupture, le fiqh ménage un étage : le jour tombe, on le refait, et c’est tout. Y entrent :
- Le liquide qui atteint la gorge par une autre voie que la bouche : goutte pour l’oreille, l’œil ou le nez dont on sent le goût. Pas de kaffâra, puisque la condition « par la bouche » n’est pas remplie. Mais le jour tombe : la voie compte.
- Le liquide arrivé à la gorge puis recraché avant de descendre : le seuil de l’estomac n’est pas franchi, la kaffâra non plus, mais le jour est à refaire.
- L’acte par erreur : manger en croyant que la nuit dure encore ou que le soleil s’est couché. Le matn ne casse pas le jeûne tant que l’erreur n’est pas établie ; si elle l’est, rattrapage seul.
- L’acte sous contrainte ou par étourderie quand il produit une rupture réelle : la kaffâra exige le choix libre.
- Le madhy, le liquide précurseur émis : qaḍâ’ seul, dans tous les cas.
- Le vomissement que l’on se provoque : la Risâla pose « وَإِنِ اسْتَقَاءَ فَقَاءَ فَعَلَيْهِ الْقَضَاءُ », s’il se provoque le vomissement et vomit, il doit le rattrapage. Le hadith va dans le même sens, on y revient.
- Manger un jour du doute qui s’avère être Ramadan : rattrapage, pas d’expiation, car l’obligation du jour n’était pas établie.
Ce qui ne rompt rien du tout
La liste du matn est plus longue qu’on ne croit, et c’est elle qui répond à la plupart des paniques :
Manger ou boire par oubli. Le hadith est sans appel :
« مَنْ أَكَلَ وَشَرِبَ نَاسِيًا فَلْيُتِمَّ صَوْمَهُ فَإِنَّمَا أَطْعَمَهُ اللَّهُ وَسَقَاهُ » Man akala wa-shariba nâsiyan fa-lyutimma ṣawmahu fa-innamâ aṭ’amahu Llâhu wa-saqâh « Celui qui mange et boit par oubli complète son jeûne : c’est Allah qui l’a nourri et abreuvé. » (al-Bukhârî, n° 1933)
On s’arrête dès qu’on se rappelle, évidemment. Mais le jour compte, sans rattrapage.
Le vomissement qui submerge. Même frontière entre subi et provoqué, et le hadith la pose en termes clairs :
« مَنْ ذَرَعَهُ قَىْءٌ وَهُوَ صَائِمٌ فَلَيْسَ عَلَيْهِ قَضَاءٌ وَإِنِ اسْتَقَاءَ فَلْيَقْضِ » Man dhara’ahu qay’un wa-huwa ṣâ’imun fa-laysa ’alayhi qaḍâ’un wa-in istaqâ’a fa-lyaqḍi « Celui que le vomissement submerge alors qu’il jeûne n’a rien à rattraper ; celui qui se provoque le vomissement le rattrape. » (Abû Dâwûd, n° 2380)
Ce qui entre malgré toi. Mouche, poussière de la route, poussière de farine pour celui qui la travaille : le matn les exclut, et al-Jazîrî pose la condition que tout cela atteigne la gorge « قهرا », malgré toi. Même logique pour l’aube qui se lève pendant le suhûr (le repas pris avant l’aube) : on jette ce qu’on a en bouche et le jour est valide.
Ce qui remonte ou se partage dans la bouche. La salive avalée, les petits restes de nourriture entre les dents, le flegme qui redescend : rien de tout cela ne rompt, précise al-Jazîrî, tant que les quantités restent ordinaires.
Ce qui sort ou arrive sans qu’on l’ait choisi. Le rêve émetteur (iḥtilâm) ne rompt pas. Se réveiller en état de janâba (impureté majeure) à l’aube n’empêche pas de jeûner la journée : la Risâla l’autorise explicitement. Et le siwak, le bâtonnet à nettoyer les dents, reste permis au jeûneur tout au long du jour, tant qu’aucun fragment ne s’en détache pour être avalé.
La boussole à trois questions
Devant un incident, le matn te pose trois questions dans cet ordre. Est-ce que quelque chose est entré ? Ni le sang qui coule ni le rêve n’entrent : rien à voir avec la rupture. Par où et jusqu’où ? La gorge pour les liquides, le ventre ou la tête pour le reste, la bouche seule comptant pour la kaffâra. Volontaire, erroné ou subi ? Le subi ne rompt rien, l’erroné coûte le rattrapage, le délibéré dans les conditions du matn coûte l’expiation.
La leçon suivante, 3.3b « Cas contemporains : gouttes, soins et dentifrice », applique cette boussole aux gestes d’aujourd’hui : brosse à dents, collyre, piqûre, cigarette. Et le cours 3.4, sur les dispenses, prendra le relais quand la rupture viendra de la maladie ou du voyage.
Tu peux relire la page du cours de fiqh pour situer cette leçon dans le parcours, ou reprendre 3.2 « Conditions et intention » : sans intention, le jour ne tenait déjà pas, et c’est bien pour cela que lever l’intention en plein jour figure dans la liste des ruptures.
