3.3bLe jeûne (sawm)
Cas contemporains : gouttes, soins et dentifrice
Sommaire
Chaque Ramadan, les mêmes questions reviennent : le dentifrice le matin, le collyre prescrit par l’ophtalmologue, le vaccin pris à midi, la cigarette des collègues. La leçon 3.3a a posé la règle : ce qui rompt est ce qui entre par un passage vers la gorge ou le ventre, la kaffâra n’entrant en jeu que par la bouche, délibérément, jusqu’à l’estomac. Cette leçon exerce la boussole sur les objets réels de ta journée.
Le dentifrice et la brosse à dents
Le matn donne le cas d’école, douze siècles avant le tube de dentifrice : le siwak, le bâtonnet à nettoyer les dents, est permis au jeûneur tout au long de sa journée. La Risâla le dit sans restriction d’horaire :
« وَلَا بَأْسَ بِالسِّوَاكِ لِلصَّائِمِ فِي جَمِيعِ نَهَارِهِ »
Pas de mal au siwak pour le jeûneur, dans tout son jour.
Ce que la règle surveille, c’est le fragment : Mâlik déconseillait le bâtonnet humide par crainte que des fibres ne s’en détachent, rapporte le commentaire joint au Mukhtaṣar de Khalîl, et al-Jazîrî précise que ce qui s’en détache et est avalé fait tomber le jour. C’est exactement le cas de figure du dentifrice et de la brosse : le produit en bouche ne fait rien, tant que rien n’est avalé. Tu te brosses, tu rinces soigneusement, tu rejettes. Si du produit passait la gorge, le jour tomberait à refaire ; la kaffâra, elle, demanderait le geste volontaire jusqu’à l’estomac.
Même famille : l’eau du bain de bouche, le spray haleine, le fil dentaire. Le critère est toujours l’avalage, pas la présence en bouche. Et la baignade ? L’eau de la piscine ou de la mer ne rompt rien tant qu’elle reste dehors ; si une gorgée forcée par la vague ou la brasse passait la gorge, on retombe sur le cas vu en 3.3a : le jour à refaire, sans expiation.
Les gouttes : yeux, oreilles, nez
Le matn compte ces trois voies parmi les passages : « un liquide qui arrive à la gorge depuis la bouche, l’oreille, l’œil ou le nez » rompt le jeûne. La règle est donc simple et mesurable : le goût arrive-t-il à la gorge ?
Dans l’usage ordinaire, le collyre ne descend pas jusqu’à la gorge : rien n’est rompu. Le jour où tu sens le produit passer derrière le palais, il tombe et se refait. Sans kaffâra, précisément parce que l’école exige le passage par la bouche pour l’expiation : al-Jazîrî écrit que ce qui arrive par l’oreille, l’œil ou leurs semblables n’entraîne que le rattrapage.
Pour les gouttes du nez et de l’oreille, la même boussole. Le spray nasal qu’on sent couler dans la gorge n’est pas le même cas que celui qui reste local : le critère est ce qui arrive réellement, pas ce qui est déposé. La goutte d’oreille, plus lente encore à descendre, suit le même jugement.
Les piqûres, le sang, les soins
L’injection est le cas où la règle respire. Al-Jazîrî le donne noir sur blanc dans sa présentation du madhhab :
« فَالْحُقْنَةُ بِالْإِبْرَةِ فِي الذِّرَاعِ أَوِ الْأَلْيَةِ أَوْ غَيْرِ ذَلِكَ لَا تُفْطِرُ »
La piqûre à l’aiguille dans le bras, la fesse ou ailleurs ne rompt pas le jeûne.
Pourquoi ? La même boussole : le produit circule dans le sang ou le muscle, sans passer par un orifice vers le ventre ni la gorge. Vaccin, anesthésie dentaire locale, insuline, anti-douleur injectable : même registre. La règle ne regarde ni la nécessité ni le contenu, elle regarde le passage.
La perfusion nutritive est un cas à part : elle fait circuler de la nourriture par la veine. Le critère du matn dirait qu’elle ne rompt pas, puisque la veine n’est pas un passage vers le ventre ; mais la question est débattue ailleurs et chacun suit ici l’autorité qu’il reconnaît. Les situations de perfusion relèvent d’ailleurs presque toujours de la maladie, et donc du cours sur les dispenses.
La prise de sang pose le problème inverse : on prélève, on n’introduit rien. La règle compte les entrées, pas les sorties : elle ne rompt pas. Le nez qui saigne, une coupure, une gencive : même logique, tant que rien d’avalé volontairement ne descend. L’huile ou la pommade sur une plaie ne rompt pas non plus, ajoute al-Jazîrî : elle ne parvient pas jusqu’au lieu où s’installe la nourriture.
Et le rendez-vous chez le dentiste ? Le soin lui-même n’entre dans aucune case de la liste : la fraise, le produit posé, le pansement restent en bouche. Le seul point de vigilance est celui du brossage : l’eau de rinçage, il faut la rejeter. Ce qui glisserait à la gorge malgré toi relèverait du rattrapage seul, comme en 3.3a. Quand le rendez-vous peut attendre le soir ou un autre jour sans conséquence, le décaler reste la voie simple.
Reste un cas de surface, au sens propre : le kohl, la poudre noire pour les yeux, et le henné. Al-Jazîrî les compte quand leur goût atteint la gorge après une application délibérée le jour : « ولو اكتحل نهاراً فوجد طعم الكحل في حلقه فسد صومه ». Le kohl mis la nuit et goûté le lendemain ne rompt rien. Le détail tient au même critère : le goût à la gorge, le geste délibéré.
La fumée et les odeurs
La fumée figure dans la liste des corrupteurs chez al-Jazîrî : la fumée habituelle, celle que les gens boivent. Il en précise la portée :
« وَالدُّخَانُ الَّذِي اعْتَادَ النَّاسُ شُرْبَهُ، وَهُوَ مُفْسِدٌ لِلصَّوْمِ بِمُجَرَّدِ وُصُولِهِ إِلَى الْحَلْقِ »
La fumée que les gens ont coutume de boire est un corrupteur du jeûne par sa seule arrivée à la gorge.
Pas besoin d’atteindre l’estomac : le seuil des fumées est la gorge. Le tabac entre carrément dans cette définition, et pris volontairement par la bouche en connaissance, il remplit les conditions de la kaffâra. La règle tranche aussi le passif : la fumée de bois et la simple odeur de nourriture reniflée ne font rien, précise le même passage. L’encens inhalé volontairement, le بخور porté au nez, compte en revanche comme la vapeur.
Par la voie du bas
Khalîl ajoute une dernière catégorie : l’arrivée d’un liquide au ventre « بحقنة بمائع », par un lavement. Al-Jazîrî précise que ce qui entre par le bas ne rompt qu’à deux conditions : passer par un passage, « من منفذ، كالدبر », comme l’anus, et s’y enfoncer tout entier, sans qu’il en reste rien dehors.
Le suppositoire et le lavement relèvent donc de cette règle : la voie ne suffit pas à licencier le geste, c’est le trajet qui compte. Quand le médecin le permet, la voie simple est le soir après la rupture. Sinon, le cas relève de la maladie et du cours 3.4.
La boussole, une deuxième fois
Les objets changent, les questions restent celles de 3.3a : est-ce que ça entre ? par quel passage et jusqu’à quel seuil ? et le geste était-il voulu ?
Appliquée, elle donne : le dentifrice ne rompt pas tant que rien n’est avalé ; la goutte se juge au goût dans la gorge ; la piqûre dans le bras ou la fesse ne rompt pas ; la prise de sang non plus, puisque rien n’entre ; la cigarette rompt, avec l’expiation si elle est choisie ; le suppositoire engagé pleinement compte par la voie du bas.
Pour les cas que la règle ne couvre pas nettement, le matn lui-même renvoie au même réflexe que 3.1b : chacun suit l’autorité qu’il reconnaît. Et quand la rupture viendrait de la maladie elle-même, son régime propre arrive dans le cours 3.4 du programme du module, qui ouvre les dispenses.
