3.1bLe jeûne (sawm)
L'observation du croissant et les annonces en France
Sommaire
Chaque année, la fin de cha’bân ressemble à une attente : on regarde le ciel, on regarde les écrans, on s’appelle. Et chaque année, deux dates circulent parfois pour un même premier jour. Cette leçon démonte le mécanisme : comment le mois s’établit dans la règle de l’école, ce qu’est la fameuse « nuit du doute », pourquoi des annonces divergent, et ce que tout cela change pour toi en France. Sans trancher à ta place : lire une annonce, c’est déjà savoir ce qu’elle engage.
Comment le mois s’établit
Le Mukhtaṣar Khalîl ouvre le chapitre du jeûne par la règle d’entrée : « يُثْبَتُ رَمَضَانُ بِكَمَالِ شَعْبَانَ أَوْ بِرُؤْيَةِ عَدْلَيْنِ » (yuthbatu ramaḍânu bi-kamâli sha’bâna aw bi-ru’yati ’adlayn) : « Ramadan s’établit par l’achèvement de cha’bân ou par la vue de deux ’adl », deux témoins dont la parole est digne de foi. La vue peut se produire même par nuit claire dans une cité ; si, passés trente jours de ciel dégagé, le croissant n’a pas été vu, les deux témoins sont démentis : leur parole ne peut pas contredire trente nuits d’un ciel qui n’offrait rien.
La vue qui s’établit a une portée. La même page pose que la vue transmise par deux ’adl « عم » : elle vaut pour tous, pas seulement pour ceux qui ont vu. Al-Jazîrî, dans son tableau des quatre écoles, précise la frontière du débat : une vue attestée dans un pays oblige tous les pays chez trois des quatre écoles, malikites compris ; les shafi’ites la limitent aux régions proches du lieu de la vue, à moins de vingt-quatre parasanges (la parasange, farsakh, vaut environ cinq kilomètres et demi ; la limite court autour de 130 km). Dit simplement : chez les malikites, quand une vue légalement attestée parvient, le mois est entré, où que tu te trouves. Cette règle explique pourquoi suivre une annonce venue d’ailleurs n’est pas un raccourci honteux mais une lecture cohérente du madhhab. Ce qu’elle ne dit pas, et qu’aucune leçon ne doit trancher à ta place : quelle autorité tu reconnais comme la tienne.
Le témoin isolé existe aussi dans le texte : sa vue le lie, lui, et les siens ; elle ne fait pas entrer le mois pour la communauté. Khalîl nomme même le cas de « من لا اعتناء لهم بأمره », ceux dont personne ne se préoccupe en la matière.
La nuit du doute
Voici le cas réel que le matn a prévu. Le 29 de cha’bân au soir, le ciel est couvert : pas de croissant, pas de témoignage recevable. La Risâla tranche la règle d’entrée : « فَإِنْ غَمَّ الْهِلَالُ فَيُعَدُّ ثَلَاثِينَ يَوْمًا مِنْ غُرَّةِ الشَّهْرِ الَّذِي قَبْلَهُ » (fa-in ghamma l-hilâlu fa-yu’addu thalâthîna yawman min ghurrati sh-shahri lladhî qablah) : « si le croissant est voilé, on compte trente jours depuis le premier du mois précédent ». Le lendemain est donc le trentième de cha’bân, le fameux « jour du doute », yawm ash-shakk.
Ce jour a une conduite propre qui surprend. Tu ne le jeûnes pas « au cas où » :
« وَلَا يُصَامُ يَوْمُ الشَّكِّ لِيَحْتَاطَ بِهِ مِنْ رَمَضَانَ، وَمَنْ صَامَهُ كَذَلِكَ لَمْ يُجْزِهِ وَإِنْ وَافَقَهُ مِنْ رَمَضَانَ » wa-lâ yuṣâmu yawmu sh-shakki li-yaḥtâṭa bihi min ramaḍân, wa-man ṣâmahu kadhâlika lam yujzihi wa-in wâfaqahu min ramaḍân « Le jour du doute ne se jeûne pas pour se prémunir de Ramadan ; qui le jeûne ainsi n’en est pas crédité, même si ce jour coïncide avec Ramadan. » (al-Risâla, chapitre du jeûne)
Le « au cas où » n’est pas une précaution pieuse ici : il vide le jeûne de son nom. Jeûner un jour « comme si c’était Ramadan » alors que ce n’est pas établi, c’est traiter un doute comme un commandement. En revanche le jour reste ouvert : Khalîl énumère « وَصِيمَ عَادَةً وَتَطَوُّعًا وَقَضَاءً وَكَفَّارَةً وَلِنَذْرٍ صَادَفَ، لَا احْتِيَاطًا » : il peut être jeûné par habitude, en surérogatoire, en rattrapage, en expiation, ou si un vœu y tombe. Et il recommande l’imsâk, l’abstention, « لِيَتَحَقَّقَ » : pour que le doute se lève, pas par devoir.
Deux cas de bord réglés dans le même passage : qui découvre en pleine journée que Ramadan est entré s’abstient le reste du jour et le rattrape ; et le voyageur rentré, comme la femme purifiée en journée, mangent le reste de leur journée : leur excuse couvre le jour entier.
La vue ou le calcul : le débat dit honnêtement
Voici le point où les annonces se séparent. La voie que tu viens de lire est la voie du matn : vue attestée, ou complétion de trente. Khalîl ajoute trois mots qui ferment la troisième porte : « لَا بِمُنَجِّمٍ », « pas par le munajjim », celui qui calcule les astres. Al-Jazîrî en donne la raison : « لَا عِبْرَةَ بِقَوْلِ الْمُنَجِّمِينَ… لِأَنَّ الشَّارِعَ عَلَّقَ الصَّوْمَ بِأُمَارَةٍ ثَابِتَةٍ لَا تَتَغَيَّرُ أَبَدًا » : nul poids au dire des astronomes, parce que le Législateur a suspendu le jeûne à un signe fixe qui ne change jamais, la vue ou la complétion. L’argument de cette voie est théologique avant d’être technique : l’acte d’adoration suit l’ordre reçu, pas l’instrument de mesure disponible.
L’autre voie existe, et tu la croiseras dans les annonces. Des instances et des savants contemporains retiennent le calcul astronomique : la conjonction lune-soleil est calculable à l’avance, le calendrier peut être annoncé des mois avant. Leur argumentation lit le hadith « إِنَّا أُمَّةٌ أُمِّيَّةٌ لَا نَكْتُبُ وَلَا نَحْسُبُ » (innâ ummatun ummiyyatun lâ naktubu wa-lâ naḥsub), « nous sommes une communauté qui n’écrit ni ne calcule » (Bukhari 1913) comme la description d’un état, la communauté de l’époque n’avait ni l’écriture ni l’outil du calcul, plutôt que comme une prescription pour toujours. Certains s’appuient aussi sur la variante du hadith rapportée dans un autre recueil, « فَاقْدِرُوا لَهُ » (faqdurû lahu), « estimez-le », lue comme une permission d’estimer le mois quand le ciel ferme. Al-Jazîrî consigne que les hanbalites ont lu ces mots comme un commandement de précaution ; la même phrase sert donc, selon la lecture, à conforter l’abstention du jour du doute ou à ouvrir la porte de l’estimation.
La position de cette formation est celle du matn malikite : la vue attestée et la complétion. Elle est présentée comme telle, sans disqualifier les instances qui suivent l’autre voie : elles ne sont ni ignorantes ni négligentes, elles répondent à une question réelle, annoncer tôt pour que des millions de personnes s’organisent. Ce débat n’est pas clos dans les conseils d’aujourd’hui ; cette leçon ne le clôt pas non plus. Ta conduite, elle, suit l’autorité que tu reconnais, et le respect de ceux qui en suivent une autre.
En France : lire une annonce
Repère juridique en France : aucune autorité publique ne fixe le début de Ramadan ni le jour de l’Aïd. L’État ne tranche pas les dates cultuelles. L’administration le sait : la circulaire du 10 février 2012 sur les fêtes religieuses, reprise par la fiche Service-Public consacrée aux agents publics (vérifiée en janvier 2026), retient Aïd El Fitr, Aïd El Adha et le Mawlid parmi les fêtes pouvant ouvrir autorisation d’absence, en précisant que leurs dates sont « fixées à un jour près » et que l’absence peut être décalée en conséquence. Autrement dit, la puissance publique planifie autour de l’incertitude ; elle ne la lève pas.
Ce que tu vois chaque année en clair : des organismes cultuels annoncent les dates, chacun selon la voie qu’il suit : vue locale, vue attestée ailleurs, ou calcul. Quand deux annonces divergent, c’est presque toujours le même point de la règle qui diffère, et tu sais désormais lequel : qui a vu, comment la vue a été reçue, ou bien le calcul a été retenu. Une annonce n’est jamais « la bonne » parce qu’elle est la plus partagée ; elle engage la règle qu’elle applique. La suite relève de toi : suivre l’autorité que tu reconnais, sans polémiquer avec celui qui en suit une autre, et sans faire de ce jour un test d’orthodoxie.
La sortie du mois
Tout ce qui précède vaut, symétriquement, pour la fin. La Risâla : « وَيُفْطَرُ لِرُؤْيَتِهِ… وَكَذَلِكَ فِي الْفِطْرِ » : on rompt à la vue du croissant de shawwâl, et la même règle de complétion s’applique. Deux précisions du matn pour les cas difficiles. Le témoin isolé qui dit avoir vu le croissant de shawwâl ne rompt pas le jeûne, même à l’abri des regards : « لَا يُفْطِرُ مُنْفَرِدٌ بِشَوَّالٍ وَلَوْ أَمِنَ الظُّهُورَ إِلَّا بِمُبِيحٍ », sauf si un motif licite le permet (maladie, voyage). Et si l’entrée du mois est établie en plein jour (la nouvelle arrive à midi), on s’abstient dès qu’on la connaît ; qui transgresse sciemment encourt l’expiation.
Lire la prochaine annonce
Tu sais maintenant que le mois s’établit par un fait constaté (vue attestée ou complétion) et que la nuit du doute a une conduite précise : on s’abstient, on ne jeûne pas « au cas où », mais le jour reste ouvert au surérogatoire. Tu sais lire une annonce : elle engage la voie que suit celui qui l’émet, vue ou calcul, et aucune autorité publique n’arbitre entre elles en France. Les conditions détaillées du jeûneur et le contenu de la niyya sont la leçon 3.2 ; le cours complet est dans le parcours de la formation.
