3.2Le jeûne (sawm)
Conditions et intention du jeûne
Sommaire
Ne pas manger, ne pas boire, s’abstenir : tu sais désormais quand le mois commence. Il reste la question que chaque jeûneur pose avant la première nuit, et parfois chaque nuit : est-ce que mon jeûne compte ? Deux examens répondent. Le premier demande si le jeûne t’est dû, ce soir ; le second, si ton jour tient, juridiquement. Les juristes nomment les deux séries : shurûṭ al-wujûb, les conditions qui font naître l’obligation, et shurûṭ aṣ-ṣiḥḥa, celles qui rendent le jour recevable. Le fil de la leçon court d’abord sur elles, puis s’arrête longuement sur la plus décisive : l’intention.
Sur qui pèse le jeûne
Le premier examen : appartenir à la maison. Le jeûne est un acte d’adoration adressé aux musulmans ; le non-musulman n’est pas visé par les branches de la pratique. Le matn règle d’ailleurs le cas de celui qui entre en cours de mois : converti même à la moitié de Ramadan, il ne rattrape rien des jours écoulés avant sa conversion.
La puberté ensuite. La Risâla d’Ibn Abî Zayd, qui sert de colonne vertébrale à cette formation, le pose en une ligne :
« وَلَا صِيَامَ عَلَى الصِّبْيَانِ حَتَّى يَحْتَلِمَ الْغُلَامُ وَتَحِيضَ الْجَارِيَةُ وَبِالْبُلُوغِ لَزِمَتْهُمْ أَعْمَالُ الْأَبْدَانِ » wa-lâ ṣiyâma ’alâ ṣ-ṣibyâni ḥattâ yaḥtalima l-ghulâmu wa-taḥîḍa l-jâriya, wa-bi-l-bulûghi lazimathum a’mâlu l-abdâni « Pas de jeûne pour les enfants, jusqu’à ce que le garçon ait l’iḥtilâm (la pollution nocturne, signe de la puberté) et que la fille ait ses menstrues ; avec la puberté leur incombent les actes du corps. » (ar-Risâla, chapitre du jeûne)
Le Prophète ﷺ le disait autrement, et le hadith couvre trois cas :
« رُفِعَ الْقَلَمُ عَنْ ثَلَاثَةٍ : عَنِ النَّائِمِ حَتَّى يَسْتَيْقِظَ وَعَنِ الْمُبْتَلَى حَتَّى يَبْرَأَ وَعَنِ الصَّبِيِّ حَتَّى يَكْبَرَ » rufi’a l-qalamu ’an thalâth : ’ani n-nâ’imi ḥattâ yastayqiẓa, wa-’ani l-mubtalâ ḥattâ yabra’a, wa-’ani ṣ-ṣabiyyi ḥattâ yakbar « La plume est levée sur trois : le dormeur jusqu’à son réveil, l’affligé jusqu’à sa guérison, l’enfant jusqu’à sa majorité. » (Sunan Abî Dâwûd, n° 4398)
L’enfant n’est pas tenu, même proche de la puberté : al-Jazîrî relève que chez les mâlikites le tuteur n’est pas obligé de lui ordonner le jeûne, et que la consigne n’est même pas recommandée par le matn, là où d’autres écoles la font ordonner dès sept ans par habitude. Rien n’est dû avant la puberté ; le zèle de l’enfant reste du zèle.
La raison, après. Le fou et l’évanoui sont hors de l’obligation pendant leur état, et leur jour ne tient pas pendant. Le matn dose selon la durée : un évanouissement, d’un jour, de sa majeure partie ou de moins, bascule le jour vers le rattrapage, le qaḍâ’ ; le rétabli rattrape au détail de son cas. Le dormeur n’est pas l’évanoui : qui a formé l’intention et dort tout le jour jeûne valablement.
La capacité, enfin. Al-Jazîrî résume les conditions de l’obligation mâlikite en deux mots : bulûgh et qudra, puberté et capacité. Celui qui ne peut physiquement pas jeûner n’est pas adressé ; les formes de cette incapacité (maladie, voyage, grossesse, âge avancé) ont leurs aménagements propres, que le cours 3.4 détaille.
Reste le seuil du mois : pas de jeûne de Ramadan tant que le mois n’est pas légalement établi, c’était l’objet du cours précédent.
Ce qui rend le jour valide
Supposons le devoir acquis. Quatre choses encore font tenir le jour.
L’islam, qui faisait naître l’obligation, rend aussi l’acte recevable.
Le temps : le jour doit être de ceux que le jeûne peut tenir. Les deux jours de fête ne le sont pas, pas plus que le « jour du doute » quand on l’a jeûné pour se prémunir de Ramadan : c’était l’objet de la leçon 3.1b.
La pureté de la menstrue et des lochies : la femme en menstrues (ḥâ’iḍ) ou en lochies (nafsâ’) ne jeûne pas ; ni le devoir ni la validité ne la concernent pendant l’état. Elle rattrape les jours une fois l’empêchement levé. ’Â’isha, qu’Allah l’agrée, l’enseignait à une questionneuse :
« كَانَ يُصِيبُنَا ذَلِكَ فَنُؤْمَرُ بِقَضَاءِ الصَّوْمِ وَلَا نُؤْمَرُ بِقَضَاءِ الصَّلَاةِ » kâna yuṣîbunâ dhâlika fa-nu’maru bi-qaḍâ’i ṣ-ṣawmi wa-lâ nu’maru bi-qaḍâ’i ṣ-ṣalâh « Cela nous arrivait, et on nous ordonnait de rattraper le jeûne, non la prière. » (Sahih Muslim, n° 335c)
Deux cas de bord fixent les bornes. Purifiée avant l’aube, même d’un seul instant : « وَوَجَبَ إنْ طَهُرَتْ قَبْلَ الْفَجْرِ وَإِنْ لَحْظَةً » (wa-wajaba in ṭahurat qabla l-fajri wa-in laḥẓa), l’obligation revient, le jour compte. Purifiée en pleine journée : la Risâla lui permet de manger le reste du jour, comme au voyageur de retour ; le rattrapage reste dû.
Et l’intention : al-Jazîrî la classe, sur l’avis prépondérant, parmi les conditions de validité. Elle mérite sa propre section.
L’intention se forme la nuit
Le jour se joue la veille. Le premier hadith que Bukhari a mis en tête de son recueil le fonde :
« إِنَّمَا الْأَعْمَالُ بِالنِّيَّاتِ وَإِنَّمَا لِكُلِّ امْرِئٍ مَا نَوَى » innamâ l-a’mâlu bi-n-niyyâti wa-innamâ li-kulli mri’in mâ nawâ « Les actes ne valent que par les intentions, et chacun n’a que ce qu’il a voulu. » (Sahih al-Bukhari, n° 1)
L’intention, niyya, est un qaṣd : le mouvement du cœur qui décide « demain, je jeûne ». Le matn n’y connaît aucune formule : rien à réciter, aucune phrase magique. Le cœur suffit. Celui qui aime prononcer pour aider son cœur suit une pratique que d’autres écoles recommandent ; elle n’est ni requise ni un titre de validité.
Le temps de cette intention court du coucher du soleil au lever de l’aube. Ḥafṣa, qu’Allah l’agrée, rapporte la borne :
« مَنْ لَمْ يُجْمِعِ الصِّيَامَ قَبْلَ الْفَجْرِ فَلَا صِيَامَ لَهُ » man lam yujmi’i ṣ-ṣiyâma qabla l-fajri fa-lâ ṣiyâma lah « Qui n’a pas rassemblé le jeûne avant l’aube n’a pas de jeûne. » (Sunan Abî Dâwûd, n° 2454)
Le matn admet la dernière lisière de la nuit : formée dans son ultime instant, l’intention tient, l’aube la suivant de justesse. Ce qui vient après elle dans la nuit (manger, boire, dormir) ne l’abîme pas ; l’évanouissement ou la perte de raison, si.
Une intention pour tout le mois
La question revient chaque année : faut-il refaire l’intention chaque nuit ? Non. Khalîl le pose en quatre mots :
« وكفت نية لما يجب تتابعه » wa-kafat niyyatun li-mâ yajibu tatâbu’uh « Une intention suffit pour ce qui exige la continuité. » (Mukhtaṣar Khalîl)
Ramadan est un jeûne à continuité obligée : une intention formée la première nuit en couvre le fil entier. Deux cas corrigent cette règle. Si la continuité se rompt (maladie, voyage, purification des menstrues), le jeûneur repasse au régime de l’intention de chaque nuit ; l’empêchement levé, une intention suffit de nouveau jusqu’à la fin du mois. Et ce qui n’exige pas la continuité (le rattrapage de Ramadan, l’expiation du serment rompu) garde sa propre règle : l’intention se renouvelle chaque nuit.
L’intention peut aussi être tacite, niyya ḥukmiyya, intention de fait : tu prends le suhûr (le repas d’avant l’aube) pour jeûner, le geste dit l’intention. Al-Jazîrî en donne la mesure : celui qu’on interrogerait sur son repas de nuit répondrait « pour jeûner » ; son repas tient lieu d’intention. Ce repas compte par lui-même :
« تَسَحَّرُوا فَإِنَّ فِي السَّحُورِ بَرَكَةً » tasaḥḥarû fa-inna fî s-saḥûri baraka « Prenez le suhûr, il y a dans le suhûr une bénédiction. » (Sahih al-Bukhari, n° 1923)
La Risâla ajoute l’usage : retarder le suhûr, hâter l’iftâr (la rupture du jeûne au coucher du soleil).
Un dernier point, propre à l’école : aucune intention formée le jour ne vaut, même pour le surérogatoire : « لا تصح النية نهاراً في أي صوم، ولو كان تطوعاً » (lâ taṣiḥḥu n-niyyatu nahâran fî ayyi ṣawmin wa-law kâna taṭawwu’an). Décider à midi de jeûner aujourd’hui en volontaire ne produit pas de jeûne ; décide de jeûner demain. Les hanafites, eux, admettent l’intention du volontaire formée le jour, tant qu’aucun acte qui rompt le jeûne n’a précédé depuis l’aube ; le matn mâlikite retient la nuit pour tout.
Tu découvres en journée que c’est Ramadan
Le cas existe : l’annonce t’a échappé, ou l’autorité que tu suis a décalé d’un jour, et le matin a passé sans intention. La Risâla le règle sans flou : abstenu le matin sans y avoir pensé, puis informé que le jour est de Ramadan, « لم يجزه » (lam yujzih), le jour ne lui est pas compté ; « وليمسك عن الأكل في بقيته ويقضيه » (wa-l-yumsik ’ani l-akli fî baqiyyatih wa-yaqḍîh), il s’abstient le reste du jour et le rattrape. Deux devoirs, pas un : respecter le temps en s’abstenant, et rattraper le jour plus tard.
Ce qu’il te reste à faire le soir
Trois choses se vérifient le soir ; la troisième se forme une fois, et ne se refait que si le fil s’est rompu. Le mois est-il établi ? Le corps est-il dans la capacité et hors de l’empêchement ? Le cœur a-t-il décidé demain ? La première veille, cette décision couvre tout le mois : l’oublier une nuit ne perd rien tant que la continuité tient, mais c’est le rappel que le jeûne se porte la veille, avant le jour. Pour l’angle spirituel du mois, les fondements et le sens du jeûne restent la lecture compagnon ; la rubrique Le jeûne tient le fil juridique, et le cours de fiqh le parcours entier.
