3.1aLe jeûne (sawm)
L'obligation et l'entrée de Ramadan
Sommaire
Ramadan approche et la même question revient : c’est quoi au juste, ce jeûne, qui doit le faire, et comment sait-on que ça a commencé ? La réponse tient en trois idées que cette leçon prend dans l’ordre : le jeûne de Ramadan est un commandement, pas une coutume ; il obéit à un mois de lune, pas à un calendrier administratif ; et chaque jour de ce mois a des bornes précises, de l’aube à la nuit.
« On vous a prescrit le jeûne »
Le point de départ est un verset, pas une habitude :
« يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا كُتِبَ عَلَيْكُمُ الصِّيَامُ كَمَا كُتِبَ عَلَى الَّذِينَ مِن قَبْلِكُمْ لَعَلَّكُمْ تَتَّقُونَ » yâ ayyuhâ lladhîna âmanû kutiba ’alaykumu ṣ-ṣiyâmu kamâ kutiba ’alâ lladhîna min qablikum la’allakum tattaqûn « O les croyants ! On vous a prescrit le jeûne comme on l’a prescrit à ceux d’avant vous, ainsi atteindrez-vous la piété. » (Coran 2:183, traduction du sens de Muhammad Hamidullah)
Le verbe kutiba est celui de la prescription : le même qui ouvre la loi du talion (2:178) et celle du testament (2:180). La Risâla d’Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî, le manuel qui sert de colonne à ce cours, ouvre son chapitre d’un mot : « وَصَوْمُ شَهْرِ رَمَضَانَ فَرِيضَةٌ » (wa-ṣawmu shahri ramaḍâna farîḍa), « le jeûne du mois de Ramadan est une prescription obligatoire ». Pas une recommandation pieuse : un farḍ, un acte dû.
Le verset donne deux repères qui font toute la leçon. Le jeûne est plus vieux que nous : « comme on l’a prescrit à ceux d’avant vous ». Il n’est pas une invention de la communauté ; il prolonge une exigence déjà adressée aux croyants qui l’ont précédée. Et il a une fin nommée : « ainsi atteindrez-vous la piété », la taqwâ. On jeûne pour quelque chose.
Quelques lignes plus bas, le même passage fixe qui est tenu :
« فَمَن شَهِدَ مِنكُمُ الشَّهْرَ فَلْيَصُمْهُ وَمَن كَانَ مَرِيضًا أَوْ عَلَى سَفَرٍ فَعِدَّةٌ مِّنْ أَيَّامٍ أُخَرَ » fa-man shahida minkumu sh-shahra fa-l-yaṣumh, wa-man kâna marîḍan aw ’alâ safarin fa-’iddatun min ayyâmin ukhar « Quiconque d’entre vous est présent en ce mois, qu’il jeûne ; et quiconque est malade ou en voyage, un nombre égal d’autres jours. » (Coran 2:185, trad. Hamidullah)
« Est présent » : le mot coranique pose déjà la distinction entre le résident et le voyageur, entre celui qui peut et celui qui a une excuse. Les dispenses (maladie, voyage) sont détaillées au cours 3.4 ; retiens ici que l’obligation est posée avec ses portes de sortie, d’un seul mouvement.
Un des cinq piliers
Le statut du jeûne se lit dans un hadith que tu as croisé dès le module 0. Ibn ’Umar rapporte que le Prophète ﷺ a dit :
« بُنِيَ الْإِسْلَامُ عَلَى خَمْسٍ : شَهَادَةِ أَنْ لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ وَأَنَّ مُحَمَّدًا رَسُولُ اللَّهِ، وَإِقَامِ الصَّلَاةِ، وَإِيتَاءِ الزَّكَاةِ، وَالْحَجِّ، وَصَوْمِ رَمَضَانَ » buniya l-islâmu ’alâ khams : shahâdati an lâ ilâha illâ Llâhu wa-anna muḥammadan rasûlu Llâh, wa-iqâmi ṣ-ṣalâh, wa-îtâ’i z-zakâh, wa-l-ḥajj, wa-ṣawmi ramaḍân « L’islam est bâti sur cinq : le témoignage qu’il n’y a de dieu que Dieu et que Muhammad est Son envoyé, l’accomplissement de la prière, l’acquittement de la zakât, le pèlerinage, et le jeûne de Ramadan. » (Sahih al-Bukhari, n° 8)
Pilier veut dire : l’édifice tient dessus. Comprends la conséquence pratique : qui délaisse le jeûne sans excuse n’est pas « moins pratiquant », il ampute l’édifice d’un pilier. Et pour celui qui le fait, la promesse est à la hauteur :
« مَنْ صَامَ رَمَضَانَ إِيمَانًا وَاحْتِسَابًا غُفِرَ لَهُ مَا تَقَدَّمَ مِنْ ذَنْبِهِ » man ṣâma ramaḍâna îmânan wa-iḥtisâban ghufira lahu mâ taqaddama min dhanbih « Qui jeûne Ramadan par foi et en espérant la récompense, ses péchés passés lui sont pardonnés. » (Sahih al-Bukhari, n° 38)
Îmânan wa-iḥtisâban : par foi, et en comptant sur la récompense. Deux mots qui disent que le jeûne du ventre seul, sans le cœur, n’est pas ce dont parle le hadith. La dimension intérieure du mois est traitée dans les articles spirituels du site (le sens du jeûne et la nuit du Destin) ; cette leçon porte l’angle des règles.
Un mois de lune
Ramadan n’est pas une date du calendrier grégorien, c’est un mois lunaire. Sa longueur n’est pas un chiffre fixe ; elle se constate. Le Prophète ﷺ l’a dit en montrant ses mains :
« إِنَّا أُمَّةٌ أُمِّيَّةٌ لَا نَكْتُبُ وَلَا نَحْسُبُ، الشَّهْرُ هَكَذَا وَهَكَذَا »، يَعْنِي مَرَّةً تِسْعَةً وَعِشْرِينَ وَمَرَّةً ثَلَاثِينَ innâ ummatun ummiyyatun lâ naktubu wa-lâ naḥsub, ash-shahru hâkadhâ wa-hâkadhâ « Nous sommes une communauté qui n’écrit ni ne calcule ; le mois est ainsi et ainsi », une fois vingt-neuf, une fois trente. (Sahih al-Bukhari, n° 1913)
La Risâla pose le mécanisme : « يُصَامُ لِرُؤْيَةِ الْهِلَالِ وَيُفْطَرُ لِرُؤْيَتِهِ، كَانَ ثَلَاثِينَ يَوْمًا أَوْ تِسْعَةً وَعِشْرِينَ يَوْمًا » (yuṣâmu li-ru’yati l-hilâl wa-yuftaru li-ru’yatih, kâna thalâthîna yawman aw tis’ata wa-’ishrîna yawmâ) : on entre en jeûne à la vue du croissant, on en sort à sa vue, que le mois fasse trente ou vingt-neuf jours. Et si le ciel ne donne rien ? Le hadith de la vue répond :
« صُومُوا لِرُؤْيَتِهِ وَأَفْطِرُوا لِرُؤْيَتِهِ، فَإِنْ غُبِّيَ عَلَيْكُمْ فَأَكْمِلُوا عِدَّةَ شَعْبَانَ ثَلَاثِينَ » ṣûmû li-ru’yatih wa-afṭirû li-ru’yatih, fa-in ghubbiya ’alaykum fa-akmilû ’iddata sha’bâna thalâthîn « Jeûnez à sa vue et rompez à sa vue ; si la vue vous est voilée, complétez trente jours de cha’bân. » (Sahih al-Bukhari, n° 1909)
Deux portes, donc : la vue du croissant la nuit du vingt-neuvième jour, ou l’achèvement des trente jours du mois précédent. Qui témoigne, comment la vue se transmet, que faire quand les annonces divergent : c’est l’objet entier de la leçon suivante. Retiens ici la chose simple : le mois entre par un fait constaté, pas par un calcul de bureau ni par habitude.
Le jour : du fil blanc à la nuit
Dans ce mois, chaque journée a deux bornes. Le Coran les donne ensemble :
« وَكُلُوا وَاشْرَبُوا حَتَّى يَتَبَيَّنَ لَكُمُ الْخَيْطُ الْأَبْيَضُ مِنَ الْخَيْطِ الْأَسْوَدِ مِنَ الْفَجْرِ، ثُمَّ أَتِمُّوا الصِّيَامَ إِلَى اللَّيْلِ » wa-kulû wa-shrabû ḥattâ yatabayyana lakumu l-khayṭu l-abyaḍu mina l-khayṭi l-aswadi mina l-fajr, thumma atimmû ṣ-ṣiyâma ilâ l-layl « Mangez et buvez jusqu’à ce que se distingue pour vous le fil blanc de l’aube du fil noir de la nuit ; puis accomplissez le jeûne jusqu’à la nuit. » (Coran 2:187, trad. Hamidullah)
Le fil blanc de l’aube, c’est la lueur qui s’étend horizontalement à l’est : le fajr vrai, al-fajr aṣ-ṣâdiq. Quand elle se distingue, on cesse de manger. Le fil noir n’est pas l’obscurité totale, c’est l’horizon encore noir sous cette lueur. La borne de fin est « la nuit », c’est-à-dire le coucher du soleil, le moment de maghrib.
Deux précisions du matn font le pont entre le verset et la vie. Si tu doutes que l’aube soit levée, tu ne manges pas : « وَإِنْ شَكَّ فِي الْفَجْرِ فَلَا يَأْكُلُ » (wa-in shakka fî l-fajr fa-lâ ya’kul), dit la Risâla ; le doute se tranche en faveur du jeûne, pas de l’appétit. Et la sunna joint aux bornes deux égards du repas : « وَمِنَ السُّنَّةِ تَعْجِيلُ الْفِطْرِ وَتَأْخِيرُ السُّحُورِ » (wa-mina s-sunnati ta’jîlu l-fiṭr wa-ta’khîru s-suḥûr) : hâter l’iftâr, retarder le suhûr. Manger juste avant l’aube, rompre dès la nuit tombée : deux gestes qui collent aux bornes au lieu de flotter autour.
La première nuit
Le jeûne de Ramadan ne s’attrape pas en route ; il se pose la veille. La Risâla : « وَيَبِيتُ الصِّيَامَ فِي أَوَّلِهِ، وَلَيْسَ عَلَيْهِ الْبَيَاتُ فِي بَقِيَّتِهِ » (wa-yabîtu ṣ-ṣiyâma fî awwalih, wa-laysa ’alayhi l-bayâtu fî baqiyyatih) : on passe la nuit en intention de jeûner pour le début du mois, et cette intention nocturne n’est pas exigée de nouveau pour la suite. La niyya du premier jour suffit à porter le mois entier chez les malikites ; les cas où elle doit se renouveler (interruption, doute) sont le sujet de la leçon 3.2.
Qui apprend en pleine journée que Ramadan est entré n’a pas « raté » son mois : la Risâla ordonne qu’il s’abstienne le reste du jour et qu’il rattrape ce jour-là plus tard. L’abstention honore le mois, le rattrapage répare le jeûne.
Quatre choses fixées
Retiens quatre choses. Le jeûne de Ramadan est un commandement et un pilier, pas une habitude révisable. Le mois entre par la vue du croissant ou par trente jours achevés de cha’bân. Chaque jour court de la lueur de l’aube à la nuit tombée. Et l’intention se pose la nuit avant le premier jour.
Ce que cette leçon ne tranche pas : les conditions détaillées et le contenu de la niyya (leçon 3.2), ce qui rompt le jeûne (3.3), les dispenses (3.4), et tout le dossier « qui annonce quoi » qui fait débat chaque année : c’est la leçon suivante, avec les autres cours du module dans le parcours complet.
