1.2La purification (tahara)
Les impuretés (najasât) : les reconnaître et les éliminer
Sommaire
Le chien de la voisine a trempé la langue dans ta gamelle. Le tapis du salon a reçu l’urine du petit dernier. Une goutte de sang sur la manche, au retour de la saignée. Chaque semaine, la même question revient dans les foyers : est-ce propre pour prier ? Le Coran pose l’exigence en deux mots, dans l’adresse que Dieu fait au Prophète ﷺ, couvert de son manteau :
« وَثِيَابَكَ فَطَهِّرْ » wa-thiyâbaka fa-ṭahhir « Et tes vêtements, purifie-les. » (Coran 74:4, trad. Hamidullah)
Tes vêtements : l’ordre tombe sur ce qui se porte, se tache, se lave et entre à la mosquée avec toi. La leçon précédente a posé que la souillure (najâsa ou khabth) s’enlève par lavage, à la différence de l’état d’impureté qui se lève par les ablutions. Reste à savoir la reconnaître. Ce cours recense ce qui souille selon l’école malikite, celle de l’imam Malik ibn Anas, ce qui n’en fait pas partie, et comment on s’en débarrasse.
Ce qui est souillure
Les manuels malikites consacrent un chapitre entier au tri, « la distinction des substances propres et des substances souillées ». Dans son Mukhtaṣar, le condensé que l’école étudie depuis des siècles, Khalîl ibn Isḥâq (m. 776 de l’hégire) ouvre la liste des souillures par ce que le quotidien rencontre :
- le sang qui a coulé, fût-ce celui du poisson ou de la mouche ;
- la charogne, l’animal mort de soi, fût-ce un pou ;
- l’urine et les excréments de l’homme, et ceux des bêtes à la chair interdite ou déconseillée ;
- les écoulements du corps : le pus, la purulence, l’humidité du sexe, le sperme et les sécrétions voisines ;
- la cendre et la fumée de ce qui est souillé.
Le vin se range dans la même liste, sous le nom de « l’enivrant ». Le Coran l’avait nommé avant les manuels, dans la sourate de la Table dressée :
« إِنَّمَا الْخَمْرُ وَالْمَيْسِرُ وَالْأَنصَابُ وَالْأَزْلَامُ رِجْسٌ مِنْ عَمَلِ الشَّيْطَانِ فَاجْتَنِبُوهُ » innamâ l-khamru wa-l-maysiru wa-l-anṣâbu wa-l-azlâmu rijsun min ’amali sh-shayṭâni fa-jtanibûh « Le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées et les flèches de divination ne sont qu’une abomination, œuvre du Diable : écartez-vous en. » (Coran 5:90, trad. Hamidullah)
Une « abomination » : le mot arabe, rijs, est le terme même de la souillure. Le vin sur un vêtement ou sur la nappe n’est pas une simple tache : c’est une substance impure à laver comme les autres.
Ce qui reste propre
La liste en face surprend souvent. Sont propres (ṭâhir : rien à laver, la substance peut toucher le vêtement de prière sans conséquence) :
- les sécrétions du vivant : larmes, sueur, salive, mucus, œuf, même chez l’animal qui mange de la souillure, sauf ce qui a pourri ou s’est changé en sang ;
- le sang qui n’a pas coulé ;
- la bête sans sang répandu quand elle meurt : abeille, guêpe, scorpion, sauterelle ;
- les bêtes de la mer, même quand elles vivent longtemps à terre ;
- l’animal licitement égorgé et ses parties (sauf celles interdites à manger) ;
- l’urine et les excréments des animaux licites, sauf ceux nourris de souillure ;
- la laine, le poil, le duvet et les plumes coupés, même du porc ;
- le lait humain ;
- et le vin changé en pierre ou en vinaigre.
Deux de ces lignes méritent qu’on s’y arrête. La salive du vivant reste propre même si l’animal mange de la souillure : c’est la clause qui va trancher le cas du chien, plus bas. Et le vin qui devient vinaigre redevient propre : la substance a changé de nature, pas seulement d’usage.
Où la souillure compte
Pour la prière, la souillure compte en trois endroits, déjà posés dans la leçon précédente : le corps du priant, son vêtement, et l’endroit où il se prosterne. C’est pourquoi le tapis du salon, la gamelle et la manche de chemise n’ont pas le même statut : le tapis sur lequel on prie compte directement ; la gamelle relève d’une règle spéciale, qu’on verra au cas du chien ; la manche compte quand c’est le vêtement de prière.
Comment on l’élimine
Le geste est le même partout : laver l’emplacement avec de l’eau pure et purificatrice, celle qui n’a été altérée ni en couleur, ni en goût, ni en odeur, vue dans la leçon 1.1. Souillure repérée : on lave l’endroit. Souillure certaine mais emplacement confondu dans le vêtement : le vêtement entier est lavé.
Pour le sol, un récit tranche la tentation de creuser. Un homme du désert urina un jour dans la mosquée. Des hommes se levèrent vers lui ; le Prophète ﷺ dit « laissez-le, ne l’interrompez pas », et quand l’homme eut fini :
« فَلَمَّا فَرَغَ دَعَا بِدَلْوٍ مِنْ مَاءٍ فَصَبَّهُ عَلَيْهِ » fa-lammâ faragha da’â bi-dalwin min mâ’in fa-ṣabbahu ’alayhi « quand il eut fini, il fit apporter un seau d’eau et le versa sur l’urine. » (Sahih Muslim, n° 284 ; trad. maison)
Muslim intitule son chapitre sans détour : « la terre est purifiée par l’eau, sans qu’on ait besoin de la creuser ». Un seau versé, pas de terre retournée, pas de javel. La souillure éliminée, la terre redevient un sol de prière.
Et si l’on a prié en vêtement souillé ? La transmission d’Ibn al-Qâsim, disciple de Malik, répond : celui qui l’a fait en le sachant, en pouvant s’en passer, refait sa prière ; quand il y avait oubli, ignorance ou contrainte, la reprise vaut tant que court le temps de la prière.
Ce que l’école excuse
Le même Khalîl ouvre un second chapitre, « la règle de l’enlèvement de la souillure et de ce qui en est excusé ». Car la règle, prise au pied de la lettre, serait impraticable : il existe des quantités et des situations que la même règle relâche.
Une faible trace de sang est excusée en tout cas (le texte dit : moins d’un dirham, l’ancienne pièce d’argent). Le pus et la purulence suivent la même indulgence. Sont excusés encore : la trace que la mouche laisse sur les excréments ; l’humidité des hémorroïdes quand elle revient souvent ; la place de la saignée, qu’on essuie jusqu’à guérison puis qu’on lave ; et le vêtement de la mère qui allaite, tant qu’elle fait son effort (le matn, le texte de référence, lui recommande simplement d’en garder un pour la prière).
L’école distingue enfin deux statuts : ce qui a été souillé (mutanajjis, le « souillé » : le vêtement, le récipient, le tapis) se récupère par le lavage ; la souillure elle-même ne change pas de nature.
Le chien et le chat de la maison
On en revient à la gamelle. Le Prophète ﷺ a tranché le cas du récipient où le chien a bu :
« إِذَا وَلَغَ الْكَلْبُ فِي إِنَاءِ أَحَدِكُمْ فَلْيُرِقْهُ ثُمَّ لِيَغْسِلْهُ سَبْعَ مِرَارٍ » idhâ walagha l-kalbu fî inâ’i aḥadikum fa-lyuriqhu, thumma l-yaghsilhu sab’a mirâr « Quand le chien trempe sa langue dans le récipient de l’un de vous, qu’il le vide, puis qu’il le lave sept fois. » (Sahih Muslim, n° 279 ; trad. maison)
Le verbe walagha signifie boire du bout de la langue : laper, précisent les glossaires du recueil de hadiths. Sept fois, ni une ni trois ; et pour le récipient seulement, pas pour le vêtement que le chien a frôlé, ni pour la main qu’il a léchée.
Voici maintenant le point qui surprend : dans l’école malikite, le chien n’est pas une souillure en soi. Sa salive relève de la règle générale du vivant : propre, même si la bête mange de la souillure. Le lavage en sept fois s’observe donc comme un ordre reçu : on l’accomplit parce qu’il est prescrit, non parce que la gueule du chien serait sale. Deux règles distinctes qu’il ne faut pas fusionner : le statut de la substance d’un côté, l’ordre du texte de l’autre.
Le chat relève d’un autre texte. Un jour, une servante porta à ’Â’isha, la mère des croyants, un plat de harîsa, cette bouillie de blé et de viande ; elle priait et fit signe de le poser. Une chatte vint en manger, et quand ’Â’isha eut achevé sa prière, elle mangea de l’endroit où la chatte avait mangé, en disant :
« إِنَّهَا لَيْسَتْ بِنَجَسٍ إِنَّمَا هِيَ مِنَ الطَّوَّافِينَ عَلَيْكُمْ » innahâ laysat bi-najas : innamâ hiya mina ṭ-ṭawwâfîna ’alaykum « Elle n’est pas souillure : elle fait partie de ceux qui tournent autour de vous. » (Sunan Abî Dâwûd, n° 76 ; trad. maison)
’Â’isha ajouta avoir vu le Messager de Dieu ﷺ faire ses ablutions avec l’eau que la bête avait laissée. Le chat domestique, qui circule entre la cuisine et les genoux, n’est pas une souillure : l’eau qu’il laisse reste utilisable, et l’endroit qu’il a léché n’est pas à laver.
Deux listes, un geste : la souillure se reconnaît, se lave à l’eau pure, et s’excuse quand elle est difficile à éviter. Elle se range dans les trois lieux dont la prière exige la propreté : le corps, le vêtement, le lieu. Reste l’autre versant de la purification : l’état d’impureté, et les ablutions qui le lèvent. C’est la leçon 1.3 : les ablutions mineures (wudu’) pas à pas.
La suite du parcours, sur la page de la formation de fiqh et dans le module de la purification. Si tu arrives directement sur cette page, la leçon 1.1 sur les deux tahara pose la distinction dont tout ceci dépend, et la première leçon du cursus explique ce qu’est le fiqh.
