2.8La prière (salat)
Le vendredi (jumu'a)
Sommaire
Chaque vendredi, la même scène : la pause déjeuner qui se tend, la mosquée qui remplit, deux adhâns dont on ignore la différence, un sermon qu’on attrape à moitié. Que dit exactement la règle malikite ? Pour qui la jumu’a est-elle obligatoire, jusqu’à quand peut-on arriver, et que se passe-t-il si on la manque ?
Le jour choisi
Le Prophète ﷺ a dit :
« خَيْرُ يَوْمٍ طَلَعَتْ عَلَيْهِ الشَّمْسُ يَوْمُ الْجُمُعَةِ فِيهِ خُلِقَ آدَمُ وَفِيهِ أُدْخِلَ الْجَنَّةَ وَفِيهِ أُخْرِجَ مِنْهَا » khayru yawmin ṭala’at ’alayhi sh-shamsu yawmu l-jumu’a : fîhi khuliqa Âdam wa-fîhi udkhila l-jannata wa-fîhi ukhrija minhâ « Le meilleur jour où le soleil se lève est le vendredi : Adam y fut créé, y fut introduit au jardin et en fut sorti. » (Ṣaḥîḥ Muslim, n° 854a)
Et le Coran en a fait un rendez-vous obligé : « يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا إِذَا نُودِيَ لِلصَّلَاةِ مِنْ يَوْمِ الْجُمُعَةِ فَاسْعَوْا إِلَى ذِكْرِ اللَّهِ وَذَرُوا الْبَيْعَ » (yâ ayyuhâ lladhîna âmanû idhâ nûdiya li-ṣ-ṣalâti min yawmi l-jumu’ati fa-s’aw ilâ dhikri llâhi wa-dharû l-bay’), « Ô vous qui croyez, quand on appelle à la prière du vendredi, hâtez-vous vers le rappel de Dieu et laissez le commerce » (Coran 62:9).
Le « hâtez-vous » (sa’y) a un moment exact dans le matn : il devient farḍ quand l’imam s’assied sur le minbar (la chaire de la khutba) et que les muezzins reprennent l’appel, ce que tu entends comme le second adhân. À partir de là, « ويحرم حينئذ البيع وكل ما يشغل عن السعي إليها », « le commerce et tout ce qui détourne du départ deviennent alors interdits » (Risâla). Détail que le livre ne cache pas : ce second appel, celui devant le khaṭîb, « a été ajouté par les Umayyades » ; la sunna première était l’appel unique du minaret.
Pour qui
La jumu’a oblige l’homme mukallaf (responsable devant la Loi), libre, sédentaire, sans excuse. Sa portée dépasse les murs de la ville : « ويجب السعي إليها على من في المصر ومن على ثلاثة أميال منه فأقل », elle oblige les gens de la cité et ceux qui en sont à trois milles ou moins (Risâla).
N’y sont pas obligés : le voyageur, les gens de Minâ (le site du pèlerinage), l’esclave, la femme, l’enfant. Le matn ajoute : qui y assiste sans y être obligé la prie (l’esclave ou la femme présents font la jumu’a) ; les femmes prient derrière les rangs des hommes ; et « la jeune femme n’y sort pas », dit la Risâla. La règle du livre, rapportée telle qu’elle.
Pour que la jumu’a existe, Khalîl pose ses conditions : tout le rite tient dans le temps du ẓuhr, la khutba comprise ; une localité établie ; une mosquée du vendredi construite ; les chemins et les rangs connectés ; une jamâ’a ; un imam résident qui porte lui-même la khutba, sauf excuse.
Se préparer
Le vendredi a sa préparation propre. Le ghusl (le lavage majeur) est exigé du partant : « والغسل لها واجب » dit la Risâla, et le hadith d’Ibn ‘Umar, rapporté par la chaîne malikite elle-même (Mâlik ← Nâfi’ ← Ibn ’Umar) : « إِذَا جَاءَ أَحَدُكُمُ الْجُمُعَةَ فَلْيَغْتَسِلْ » (idhâ jâ’a aḥadukumu l-jumu’ata fa-lyaghtasil), « quand l’un de vous vient à la jumu’a, qu’il fasse le ghusl » (Ṣaḥîḥ al-Bukhârî, n° 877). Khalîl ajoute deux précisions : le ghusl est « متصل بالرواح », connecté au départ ; il se refait si l’on a mangé ou dormi volontairement entre-temps ; et il le recommande même à qui n’est pas obligé d’y aller.
Puis les sunnas : le parfum, les plus beaux habits, la marche posée, et le tahjîr, partir tôt. Le hadith des degrés, encore par la chaîne de Mâlik :
« مَنِ اغْتَسَلَ يَوْمَ الْجُمُعَةِ غُسْلَ الْجَنَابَةِ ثُمَّ رَاحَ فَكَأَنَّمَا قَرَّبَ بَدَنَةً… وَمَنْ رَاحَ فِي السَّاعَةِ الْخَامِسَةِ فَكَأَنَّمَا قَرَّبَ بَيْضَةً فَإِذَا خَرَجَ الْإِمَامُ حَضَرَتِ الْمَلَائِكَةُ يَسْتَمِعُونَ الذِّكْرَ » man ightasala yawma l-jumu’ati ghusla l-janâbati thumma râḥa fa-ka’annamâ qarraba badanah… wa-man râḥa fî s-sâ’ati l-khâmisati fa-ka’annamâ qarraba bayḍah ; fa-idhâ kharaja l-imâmu ḥaḍarati l-malâ’ikatu yastami’ûna dh-dhikr « Qui fait le ghusl du vendredi puis part, c’est comme s’il offrait un chameau ; qui part à la seconde heure, une vache ; à la troisième, un bélier ; à la quatrième, une poule ; à la cinquième, un œuf. Et quand l’imam sort, les anges assistent pour écouter le rappel. » (Ṣaḥîḥ Muslim, n° 850a)
La khutba, puis la prière
La khutba est « واجبة قبل الصلاة » : obligatoire avant la prière, pas un préambule décoratif. L’imam s’appuie sur un arc ou un bâton, s’assied au début puis entre les deux sermons, les raccourcit (la seconde plus courte), élève la voix, y lit du Coran et conclut la seconde par « يغفر الله لنا ولكم », « que Dieu nous pardonne, à nous et à vous ». Toi, tu écoutes : « وينصت للإمام في خطبته ويستقبله الناس », silence attentif, visage tourné vers le khaṭîb.
La prière ensuite : deux rak’as à voix haute. L’imam lit la sourate du Vendredi dans la première, « هل أتاك حديث الغاشية » (s. al-Ghâshiya) ou son équivalent dans la seconde. Khalîl cite aussi المنافقون et سبح. Et après ? « وأحب إلينا أن ينصرف بعد فراغها ولا يتنفل في المسجد », la Risâla aime qu’on reparte sans surérogatoire dans la mosquée ; la nafl est possible avant la jumu’a, pas pour l’imam.
Le retardataire et le salarié
Le cas que vit le salarié qui sort du bureau à 13 h 55. La borne est nette : une rak’a attrapée suffit : tu joins l’imam même dans le rukû’ de la seconde rak’a, et après son salut tu complètes une rak’a ; Khalîl y fait lire la sourate du Vendredi à voix haute, de préférence. Rien attrapé : c’est le ẓuhr, quatre rak’as, et la jumu’a ne se rattrape pas à plus tard.
Deux avertissements de Khalîl pour la conscience : le non-excusé qui prie le ẓuhr alors qu’il pouvait attraper une rak’a de la jumu’a n’est pas quitte (« لم يجزه ») ; l’excusé, lui, peut retarder son ẓuhr s’il espère la levée de son excuse. Et si l’employeur refuse ? La leçon s’arrête où la fatwa commence : demande la dispense à ton employeur, et si le conflit persiste, consulte un savant qualifié avec ta situation précise : le cas se juge en personne, pas en général.
La jumu’a clôt le tour des formes de la prière prescrite. Restent les prières surérogatoires (le witr, le ḍuḥâ, la nuit), qui font l’objet de la leçon suivante. Le parcours continue sur la page des cours de fiqh et le hub de la prière ; le cours précédent portait sur le regroupement des prières.
