· 23 octobre 2026 · 6 min de lecture · quiz ≈ 7 min
Volet 7 sur 8 · Vie quotidienne
Sommaire
Le livre finit par le corps qui tombe. La même Risâla qui a réglé la table (8.4), la permission au seuil et le coucher ouvre le chapitre du traitement : bâb at-ta’âluj, le chapitre du soin. Le matn ne parle pas de médecine moderne ; il nomme les moyens de son temps et borne la matière. C’est cette page que nous lisons, puis la suivante posera la question que le texte ne connaît pas : la greffe.
Se soigner est dans le livre
Le premier mot du bâb est une permission : « وَلَا بَأْسَ بِالِاسْتِرْقَاءِ مِنَ الْعَيْنِ وَغَيْرِهَا وَالتَّعَوُّذِ وَالتَّعَالِجِ وَشُرْبِ الدَّوَاءِ وَالْفَصْدِ وَالْكَيِّ وَالْحِجَامَةُ حَسَنَةٌ » (wa-lâ ba’sa bi-l-istirqâ’i mina l-’ayni wa-ghayrihâ wa-t-ta’awwudhi wa-t-ta’âliji wa-shurbi d-dawâ’i wa-l-faṣdi wa-l-kayyi wa-l-ḥijâmatu ḥasanah : « pas de mal à se traiter par ruqya contre l’œil et autres, par la protection, par le traitement, par boire le remède, par la saignée et la cautérisation ; la ḥijâma est une bonne chose »). Le matn énumère : la ruqya sollicitée, la formule de protection, le traitement lui-même, le remède bu, la saignée (faṣd), la cautérisation (kayy), la ventouse (ḥijâma) qu’il loue, et le kohl. Chaque mot porte une pratique de son temps : le faṣd ouvrait une veine, le kayy brûlait, la ḥijâma saignait par succion. Le kohl reçoit un statut double dans la même phrase : pris comme remède, il est permis à l’homme ; comme parure, il fait partie de la toilette de la femme.
L’appui du Ṣaḥîḥ est connu : « مَا أَنْزَلَ اللَّهُ دَاءً إِلَّا أَنْزَلَ لَهُ شِفَاءً » (mâ anzala llâhu dâ’an illâ anzala lahu shifâ’ : « Dieu n’a pas descendu une maladie sans descendre son remède », Bukhârî 5678). Se soigner n’est pas un manque de tawakkul ; c’est un geste que le livre nomme.
La borne de la matière
Le remède ne passe pas par l’interdit. « وَلَا يَتَعَالَجْ بِالْخَمْرِ وَلَا بِالنَّجَاسَةِ وَلَا بِمَا فِيهِ مَيْتَةٌ وَلَا بِشَيْءٍ مِمَّا حَرَّمَ اللهُ سُبْحَانَهُ وَتَعَالَى » (wa-lâ yata’âlaj bi-l-khamri wa-lâ bi-n-najâsati wa-lâ bi-mâ fîhi maytatun wa-lâ bi-shay’in mimmâ ḥarrama llâhu subḥânahu wa-ta’âlâ : « on ne se traite ni par le khamr, ni par la souillure, ni par ce qui contient de la morte, ni par rien de ce que Dieu a interdit »). La règle est la même qu’en 8.2 : le mal ne devient pas un bien parce qu’on l’applique au malade. La question de la nécessité vitale, le malade sans autre ressource, avait été posée là-bas ; elle y a reçu son cadre, et ce bâb ne le rouvre pas. Le Ṣaḥîḥ le dit d’une formule : Ṭâriq ibn Suwayd, questionné par l’Envoyé ﷺ sur le khamr qu’il préparait, répondit que c’était pour le remède ; l’Envoyé trancha « إِنَّهُ لَيْسَ بِدَوَاءٍ وَلَكِنَّهُ دَاءٌ » (innahu laysa bi-dawâ’in wa-lâkinnahu dâ’ : « ce n’est pas un remède, c’est un mal », Muslim 1984).
La ruqya et ce qu’on suspend
Le matn joint les mots et la matière : « وَلَا بَأْسَ بِالِاكْتِوَاءِ وَالرُّقَى بِكِتَابِ اللهِ وَبِالْكَلَامِ الطَّيِّبِ وَلَا بَأْسَ بِالْمَعَاذَةِ تُعَلَّقُ وَفِيهَا الْقُرْآنُ » (wa-lâ ba’sa bi-l-iktiwâ’i wa-r-ruqâ bi-kitâbi llâhi wa-bi-l-kalâmi ṭ-ṭayyibi wa-lâ ba’sa bi-l-ma’âdhati tu’alliqu wa-fîhâ l-qur’ân : « pas de mal à se faire cautériser, ni à la ruqya par le Livre de Dieu et par la bonne parole ; pas de mal à suspendre la ma’âdha qui contient du Coran »). La ruqya est permise quand elle est parole du Livre ou parole bonne : le texte pose le contenu avant la forme. La ma’âdha, littéralement « ce par quoi on cherche protection », est l’amulette qui porte le nom ; le matn la permet suspendue, à condition qu’elle contienne du Coran. Permission que la tradition n’a pas unanime : un récit transmis par Ibn Mas’ûd fait même des ruqyas, des talismans et de la tiwala du shirk (Abû Dâwûd 3883). Le madhhab permet ce que d’autres transmissions refusent ; la leçon le dit, sans trancher.
L’œil, le présage et le nom
Le matn donne à l’envieux un protocole précis : « وَالْغَسْلُ لِلْعَيْنِ أَنْ يَغْسِلَ الْعَائِنُ وَجْهَهُ وَيَدَيْهِ وَمِرْفَقَيْهِ وَرُكْبَتَيْهِ وَأَطْرَافَ رِجْلَيْهِ وَدَاخِلَةَ إِزَارِهِ فِي قَدَحٍ ثُمَّ يُصَبُّ عَلَى الْمَعِينِ » (wa-l-ghaslu li-l-’ayni an yaghsila l-’â’inu wajhahu wa-yadayhi wa-mirfaqayhi wa-rukbatayhi wa-aṭrâfa rijlayhi wa-dâkhilata izârihi fî qadaḥin thumma yuṣabbu ’alâ l-ma’în : « le lavage pour l’œil : l’envieux lave son visage, ses mains, ses coudes, ses genoux, les bouts de ses pieds et l’intérieur de son izâr dans une coupe, puis cela est versé sur le touché »). Le protocole est rapporté tel que le texte le transmet, attribué au matn ; la leçon ne le prescrit ni ne le réfute.
Le présage, lui, est borné : l’Envoyé ﷺ a dit du mauvais augure « إِنْ كَانَ فَفِي الْمَسْكَنِ وَالْمَرْأَةِ وَالْفَرَسِ » (in kâna fa-fî l-maskani wa-l-mar’ati wa-l-faras : « s’il est quelque part, il est dans la demeure, la femme et la monture »), il détestait les mauvais noms et aimait le bon augure (al-fa’l al-ḥasan). Le matin se lit mieux avec un mot juste.
Quand le fléau tombe
La règle de l’épidémie est posée en une phrase : « وَإِذَا وَقَعَ الْوَبَاءُ بِأَرْضِ قَوْمٍ فَلَا يُقْدِمَ عَلَيْهِ وَمَنْ كَانَ بِهَا فَلَا يَخْرُجَ فِرَارًا مِنْهُ » (wa-idhâ waqa’a l-wabâ’u bi-arḍi qawmin falâ yuqdima ’alayhi wa-man kâna bihâ falâ yakhruja firâran minh : « si le fléau tombe sur le pays d’un peuple, on n’y entre pas ; et qui y est n’en sort pas en fuite »). La quarantaine n’est pas une invention moderne : le matn ferme la porte dans les deux sens, l’entrée comme la fuite.
Les étoiles et les bêtes
Le même bâb glisse du corps au ciel : « وَلَا يُنْظَرُ فِي النُّجُومِ إِلَّا مَا يُسْتَدَلُّ بِهِ عَلَى الْقِبْلَةِ وَأَجْزَاءِ اللَّيْلِ وَيُتْرَكُ مَا سِوَى ذَلِكَ » (wa-lâ yunẓaru fî n-nujûmi illâ mâ yustadallu bihi ’alâ l-qiblati wa-ajzâ’i l-layli wa-yutraku mâ siwâ dhâlik : « on ne regarde dans les étoiles que ce qui sert à s’orienter vers la qibla et les parts de la nuit ; on laisse le reste »). L’astronomie utile est permise, l’astrologie laissée.
Le chapitre finit par les bêtes et l’autre vivant. Le chien n’a pas sa place dans les maisons des villes ni dans celles des campements ; le matn n’ouvre que trois usages : le chien des cultures, celui qui accompagne le troupeau au désert et rentre avec lui, celui de la chasse qui nourrit, non celle du jeu. La castration des moutons est permise pour la qualité de leur viande, celle des chevaux interdite ; le marquage au fer est détesté au visage, permis ailleurs. Et le livre qui finissait ses règles alimentaires par la mesure des trois tiers finit ses règles de soin par la mesure de l’autre : « وَيُتَرَفَّقُ بِالْمَمْلُوكِ وَلَا يُكَلَّفُ مِنَ الْعَمَلِ إِلَّا مَا يُطِيقُ » (wa-yutaraffaqu bi-l-mamlûki wa-lâ yukallafu mina l-’amali illâ mâ yuṭîq : « on use de douceur envers le mamlûk et on ne lui impose que ce qu’il peut »).
Ce que le matn ne connaît pas, c’est la greffe : le corps du mort qui sauve le vivant. La question n’est pas dans le bâb ; elle a été posée aux académies de fiqh. C’est l’objet de la leçon suivante.
Prochaine leçon : 8.5b « Médecine et questions de santé » : le don d’organes, la définition de la mort, le consentement présumé français.