2.11La prière (salat)
La prière funéraire (salat al-janaza)
Sommaire
Un jour, on te déposera un corps enveloppé devant le rang et l’imam dira « Allâhu akbar ». Rien ne ressemble moins aux prières que tu connais : personne ne s’incline, personne ne se prosterne, l’office tient en quelques minutes debout, et tout repose sur ce que tu diras dans ton cœur. C’est la prière funéraire, ṣalât al-janâza, et le jour où tu en auras besoin, il vaudra mieux ne pas la découvrir.
Une prière qui est un devoir de tous
Khalîl la range sans détour parmi les obligations : « في وجوب غسل الميت… والصلاة عليه : كدفنه وكفنه », la prière sur le mort est obligatoire « comme sa toilette et son linceul ». Obligation collective, farḍ kifâya : dès que des musulmans l’accomplissent, toute la communauté en est déchargée ; si personne ne la fait, tous en portent la faute. Elle a lieu après la toilette du défunt, le corps déposé dans son linceul devant l’imam qui fait face à la qibla. La toilette, le convoi et l’enterrement font l’objet du cours sur les funérailles du module 9 ; ici, l’office lui-même.
Le Prophète ﷺ en a fixé le cadre à quatre takbîrs. À la mort du Najashi, le roi d’Éthiopie qui avait protégé les premiers émigrés, le hadith rapporte : « نَعَى النَّجَاشِيَّ فِي الْيَوْمِ الَّذِي مَاتَ فِيهِ، وَخَرَجَ بِهِمْ إِلَى الْمُصَلَّى فَصَفَّ بِهِمْ، وَكَبَّرَ عَلَيْهِ أَرْبَعَ تَكْبِيرَاتٍ ». Il annonça sa mort le jour même, sortit avec les musulmans au lieu de prière, les mit en rangs et fit quatre takbîrs (al-Bukhârî, n° 1333, rapporté par Mâlik lui-même).
Le déroulé pas à pas
Le pilier de la prière selon Khalîl : « ركنها النية وأربع تكبيرات » et le du’â, soit l’intention, quatre takbîrât et l’invocation entre elles. Les commentateurs décomposent en cinq piliers (la station debout, l’iḥrâm, les takbîrât, le du’â et le salâm) ; le geste est le même : on se tient debout, on ne s’incline pas, on ne se prosterne pas.
On lève les mains à la première takbîra ; la Risâla permet de les lever à chacune (« وإن رفع في كل تكبيرة فلا بأس »), Khalîl retient la première. Après chaque takbîra, un du’â pour le défunt, à voix basse. La Risâla donne toute latitude : « يقال في الدعاء على الميت غير شيء محدود، وذلك كله واسع », aucune formule n’est imposée, tout est licite. Elle en consigne une complète, qui commence par la louange et la prière sur le Prophète ﷺ et aboutit à « جئناك شفعاء له فشفعنا فيه », « nous venons à toi en intercesseurs pour lui, accueille notre intercession ». Le cœur de la formule : « اللهم إن كان محسنا فزد في إحسانه وإن كان مسيئا فتجاوز عنه », « Seigneur, s’il a fait le bien, augmente son bien ; s’il a mal fait, passe outre ».
Après la quatrième takbîra, le du’â collectif : « اللهم اغفر لحينا وميتنا وحاضرنا وغائبنا وصغيرنا وكبيرنا وذكرنا وأنثانا », « Seigneur, pardonne à nos vivants et nos morts, nos présents et nos absents, nos petits et nos grands, nos hommes et nos femmes ». C’est la formule même que le Prophète ﷺ disait sur les corps, rapportée par Abu Dawud (n° 3201). Puis un seul salâm, discret : l’imam le dit assez fort pour que son voisin l’entende, le priant le murmure.
Si l’imam entame une cinquième takbîra, on ne le suit pas : « إن زاد لم ينتظر ». Et celui qui salue après trois takbîrât refait sa prière.
La place de chacun
L’imam se tient au milieu du corps d’un homme, face aux épaules d’une femme, la tête du défunt à sa droite. Un enfant peut être porté sur les paumes des mains pendant la prière. Plusieurs corps peuvent être réunis dans un seul office : « ولا بأس أن تجمع الجنائز في صلاة واحدة ».
Le retardataire n’entre pas n’importe quand : il attend la prochaine takbîra, joint l’imam, puis dit à la suite les takbîrât manquées dans l’ordre ; la même logique que le masbûq de la leçon 2.6b, transposée à une prière sans rak’as.
Qui dirige ? L’exécuteur testamentaire du défunt dont on espère le bien, puis l’autorité publique, puis le plus proche des parents ; c’est l’ordre de Khalîl. Mais la récompense n’attend personne : « من شهد الجنازة حتى يصلي عليها فله قيراط، ومن شهد حتى تدفن كان له قيراطان… مثل الجبلين العظيمين », « celui qui assiste à la janaza jusqu’à prier sur elle a un qirâṭ ; qui assiste jusqu’à l’enterrement, deux qirâṭs, comme deux grandes montagnes » (al-Bukhârî, n° 1325).
Cas particuliers
La prière sur la tombe. Si un musulman a été enterré sans qu’on prie sur lui, on prie à sa tombe. Si la prière a été faite, on n’en refait pas : « لا يصلى على من قد صلي عليه ».
L’absent. Khalîl pose la règle : « ولا غائب », on ne prie pas sur celui dont le corps n’est pas là. Le hadith du Najashi garde l’exception : un mort lointain que personne n’avait prié, honoré par le Prophète ﷺ lui-même. La règle de l’école et le geste prophétique se lisent ensemble, sans polémique.
L’enfant. On prie sur lui aussi, avec un du’â qui n’est pas celui des adultes : « اللهم فاجعله لوالديه سلفا وذخرا وفرطا وأجرا », « Seigneur, fais de lui un avant-coureur, un trésor, un intercesseur et une récompense pour ses parents ». Pour celui qui n’a pas poussé le cri de la vie, pas de prière : le matn réserve l’office à l’enfant né vivant.
Le suicide. La Risâla le dit en trois mots, sans ambages : « ويصلى على قاتل نفسه » : on prie sur celui qui s’est donné la mort. Le grave péché n’exclut pas le mort de la communauté qui l’entoure une dernière fois.
