4.3bLa zakat
La zakat sur les récoltes et les troupeaux
Sommaire
Un autre calendrier : le jour de la récolte
Jusqu’ici, toute la zakat du cours attendait le hawl : l’année lunaire qui court sur le capital. La récolte, elle, ne connaît pas ce compteur. Le Coran le dit dans le même souffle où il plante jardins, palmiers, blé, oliviers et grenadiers :
« كُلُوا مِنْ ثَمَرِهِ إِذَا أَثْمَرَ وَآتُوا حَقَّهُ يَوْمَ حَصَادِهِ » kulû min thamarihi idhâ athmara wa-âtû ḥaqqahu yawma ḥaṣâdihi « Mangez de leurs fruits quand ils en produisent, et acquittez-en les droits le jour de la récolte. » (Coran 6:141, trad. du sens Hamidullah)
La Risâla d’Ibn Abî Zayd range les deux calendriers en une ligne : « la zakat de la récolte, c’est le jour de sa récolte ; celle du numéraire et du troupeau, une fois par hawl ». Pas d’année à attendre : le droit tombe à la moisson.
Le déclencheur et le seuil : la maturité, cinq awsuq
Le droit ne court qu’au-delà d’un seuil, comme pour l’argent, et il s’attache dès que la culture est mûre, avant même la coupe. Mâlik le dit par les signes de la plante :
« إِذَا أَزْهَى النَّخْلُ وَطَابَ الْكَرْمُ وَأَسْوَدَّ الزَّيْتُونُ أَوْ قَارَبَ وَأَفْرَكَ الزَّرْعُ… وَجَبَتْ فِيهِ الزَّكَاةُ » idhâ azhâ-n-nakhlu wa-ṭâba-l-karmu wa-aswadda-z-zaytûnu aw qâraba wa-afraka-z-zar’u… wajabat fîhi-z-zakâh « Quand le palmier fleurit, que la vigne devient bonne, que l’olive noircit ou approche, et que le grain durcit, la zakat est due. » (Mâlik, cité par al-Jazîrî, imp. 1/561)
Le nisab agricole que le matn fixe est de cinq awsuq, pluriel du wasq :
« وَفِي خَمْسَةِ أَوْسُقٍ فَأَكْثَرَ » wa-fî khamsati awsuqin fa-akthar « (La zakat porte) sur cinq awsuq et au-delà. » (Mukhtaṣar Khalîl, imp. 54)
Le wasq vaut soixante ṣâ’ du Prophète (صلى الله عليه وسلم), le ṣâ’ quatre poignées d’un homme de corpulence moyenne : le nisab fait donc trois cents ṣâ’. En poids, les conversions d’experts le placent de l’ordre de six cent cinquante kilos de céréales ; ce sont des conventions, comme les grammes du cours précédent, pas des chiffres révélés. Un grand potager ne l’atteint pas ; un champ ordinaire, si.
Quelles récoltes : la liste malikite
Tout ce qui sort de terre n’est pas concerné. L’école retient ce qui se conserve et se mesure : les céréales (blé, orge, riz, millet, pois, et deux espèces anciennes du Hedjaz, le salt et le ’alas), les dattes et les raisins secs, et quatre oléagineux (olive, sésame, carthame, graine de radis rouge) qui se zakâtent sur leur huile quand le grain atteint le seuil. Al-Jazîrî compte la liste à une vingtaine d’espèces et la dit close. La Risâla tranche l’essentiel en une phrase :
« ولا زكاة في الفواكه والخضر » wa-lâ zakâta fî-l-fawâkihi wa-l-khuḍar « Pas de zakat sur les fruits ni les légumes. » (Risâla, imp. 66)
Tomates, pommes, melons, le miel même, dont ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz disait n’y rien voir : tout cela sort de l’assiette. C’est une ligne où l’école se montre plus étroite que d’autres, qui zakâtent plus largement les productions de la terre.
Dans la liste, les espèces proches se joignent pour atteindre le seuil : blé, orge et salt comptent ensemble. Riz, maïs, dattes, raisins, eux, comptent chacun pour soi : cent kilos de riz et cent kilos de blé ne font pas un nisab.
Le taux : le dixième, ou la moitié
Le Prophète (صلى الله عليه وسلم) a gradué le droit sur l’effort d’arrosage :
« فِيمَا سَقَتِ السَّمَاءُ وَالْعُيُونُ أَوْ كَانَ عَثَرِيًّا الْعُشْرُ وَمَا سُقِيَ بِالنَّضْحِ نِصْفُ الْعُشْرِ » fîmâ saqati-s-samâ’u wa-l-’uyûnu aw kâna ’athariyyan al-’ushru, wa-mâ suqiya bi-n-naḍḥi niṣfu-l-’ushr « Ce que le ciel et les sources abreuvent, ou qui boit par les racines : le dixième. Ce qui est arrosé à la machine : le demi-dixième. » (Bukhârî, n° 1483)
Dix pour cent si l’eau vient du ciel, des sources, des rivières ou des racines dans la nappe ; cinq pour cent si elle coûte (pivot, eau achetée). La parcelle arrosée moitié-moitié paie les trois quarts du dixième : sept et demi pour cent.
Pour les dattes et les raisins, dont le lecteur se sert avant qu’ils ne sèchent, le matn institue une estimation sur pied, le kharṣ : un expert connaisseur évalue sur l’arbre ce que donnera la récolte une fois sèche, et le propriétaire peut alors manger, vendre ou offrir le fruit frais en réglant la part due sur cette estimation. Ce qui est mangé ou soufflé avant d’être sec compte quand on peut l’utiliser ; ce que la calamité emporte ne compte pas.
Le troupeau : trois espèces, des paliers
Seuls les na’am portent cette zakat : chameaux, bovins, ovins, dans leurs races domestiques. Le cheval, l’âne, la mule n’y entrent pas sauf si on les élève pour la vente, alors ils deviennent marchandise (leçon précédente). Deux conditions : le troupeau atteint le seuil, et il a passé un hawl entre les mains du maître.
Une particularité de la ligne malikite mérite le détour : là où les autres écoles n’imposent la zakat que sur le sâ’ima, le troupeau qui pature librement, le matn zakâte le nisab « وَإِنْ مَعْلُوفَةً وَعَامِلَةً », wa-in ma’lûfatan wa-’âmilatan, « même nourri à la mangeoire et même bête de travail ».
Les seuils, par espèce :
| Troupeau | Seuil | Ce qui est prélevé (début de la table) |
|---|---|---|
| Chameaux | 5 | un mouton par tranche de cinq jusqu’à 24 ; à 25, une chamelle d’un an (bint makhâḍ) ; à 36, de deux ans (bint labûn) ; à 46, de trois ans (ḥiqqa) |
| Bovins | 30 | un tabî’, veau de deux ans ; à 40, une musinna, vache adulte |
| Ovins | 40 | une bête ; à 121, deux ; à 201, trois ; à 300, quatre, puis une par centaine |
Races proches d’une même espèce se joignent : la chamelle à deux bosses avec l’arabe à une, le buffle avec le bœuf, le mouton avec la chèvre. Et l’agneau né pendant l’année suit le hawl de sa mère, sans compteur propre. La table complète monte par paliers plus haut : ce qui est gardé ici suffit à un éleveur familier.
La justice dans le prélèvement
L’école entoure le prélèvement de garde-fous qui disent l’esprit du droit : on ne prend ni le faon de l’année, ni la mère qui allaite le sien, ni le bouc reproducteur, ni la vieille bête, ni « les meilleurs biens des gens », formule que la Risâla et Bukhârî portent tous deux. La part du pauvre est un droit fixe, pas une main mise sur le meilleur du troupeau.
Une règle à retenir en partant
La dette ne joue pas de la même façon partout. Elle réduit l’assiette de l’argent et du stock, on l’a vu ; mais la récolte et le troupeau sont des biens « visibles », que le matn appelle ẓâhir, et leur zakat est attachée à la chose même : « la dette ne fait pas tomber la zakat de la récolte, de la mine ni du troupeau ». Prochaine leçon : à qui tout cela va. Les huit bénéficiaires du verset 9:60, puis verser sa zakat en Europe.
Ce que tu sais désormais dire
La récolte n’attend pas le hawl : le droit s’attache à la maturité et se paie le jour de la coupe. Cinq awsuq, de l’ordre de six cent cinquante kilos de grain, ouvrent le seuil ; l’eau venue du ciel paie le dixième, l’arrosage à frais la moitié. Fruits, légumes et miel restent dehors ; grains, dattes, raisins et oléagineux y entrent. Le troupeau, lui, garde le compteur d’une année et ses paliers par espèce, malikite jusqu’à la bête nourrie à la mangeoire.
Voir aussi : La zakat sur les marchandises pour le régime du stock ; Calculer sa zakat en euros pour le geste chiffré ; le parcours complet du cours de fiqh ; toutes les leçons de la zakat.
