4.3aLa zakat

La zakat sur les marchandises et les activités commerciales

Volet 4 sur 8 · La zakat

Sommaire

Quand un bien devient une marchandise

Tu vends en ligne, sur un marché, dans une boutique. Tu te demandes si la zakat porte sur ton stock, ou seulement sur l’argent encaissé. La réponse de l’école passe par une définition : la marchandise, le ’arḍ al-tijâra, est un bien qui n’est ni or ni argent, acquis par échange avec l’intention d’en commercer.

Le matn de Khalîl, le manuel de référence de l’école, le pose en une phrase :

« وَإِنَّمَا يُزَكَّى عَرَضٌ… مُلِّكَ بِمُعَاوَضَةٍ بِنِيَّةِ تَجْرٍ » wa-innamâ yuzakkâ ’arḍun… mullika bi-mu’âwaḍatin bi-niyyati tajrin « Une marchandise n’est zakâtée que si elle a été acquise par échange, avec l’intention d’en commercer. » (Mukhtaṣar Khalîl, imp. 57)

Trois conditions se lisent dans cette phrase. Le bien n’est pas du numéraire (l’argent suit sa propre règle, vue dans la leçon précédente). Il a été acquis contre quelque chose : achat, troc, échange. Et l’intention de commercer était présente à l’acquisition. C’est elle qui fabrique la marchandise, pas le canal de vente ni le volume.

Ce qui n’est pas une marchandise

Deux cas se dégagent d’eux-mêmes une fois la condition posée.

Le bien gardé pour soi. Acheter un objet pour l’utiliser, puis le revendre des années plus tard, ne fait pas de toi un commerçant. L’objet était un bien d’usage ; sa revente ne requalifie rien. Seul le prix encaissé rejoint ton numéraire, comme n’importe quelle entrée d’argent.

Le bien reçu sans échange. La Risâla d’Ibn Abî Zayd règle le cas de l’héritage et du don :

« وَمَنْ وَرِثَ عَرَضًا أَوْ وُهِبَ لَهُ… فَلَا زَكَاةَ عَلَيْهِ فِي شَيْءٍ مِنْ ذَلِكَ حَتَّى يُبَاعَ وَيَسْتَقْبِلَ بِهِ حَوْلًا مِنْ يَوْمِ يَقْبِضُ ثَمَنَهُ » wa-man waritha ’arḍan aw wuhiba lahu… fa-lâ zakâta ’alayhi fî shay’in min dhâlika ḥattâ yubâ’a wa-yastaqbila bihi ḥawlan min yawmi yaqbiḍu thamanahu « Celui qui hérite d’une marchandise ou la reçoit en don ne porte de zakat sur rien de tout cela tant qu’elle n’est pas vendue ; puis il ouvre un compteur d’une année depuis le jour où il encaisse le prix. » (Risâla, imp. 68)

Conséquence concrète : le stock hérité peut dormir des années sans rien devoir. Le jour où il part, son prix devient un numéraire comme un autre, avec son compteur propre, ou joint au tien selon la règle de jonction déjà vue.

Deux profils de vendeur

L’école distingue deux situations, et la Risâla leur donne deux régimes.

Le commerçant actif (mudîr). Celui qui achète et vend en continu, dont l’argent tourne entre caisse et stock. Pour lui :

« إلا أن تكون مديرا لا يستقر بيدك عين ولا عرض فإنك تقوم عروضك كل عام وتزكي ذلك مع ما بيدك من العين » illâ an takûna mudîran lâ yastaqirru bi-yadika ’aynun wa-lâ ’arḍun fa-innaka tuqawwimu ’urûḍaka kulla ’âmin wa-tuzakkî dhâlika ma’a mâ bi-yadika mina-l-’ayn « Sauf si tu es un commerçant actif, chez qui ni numéraire ni marchandise ne se fixent : alors tu évalues tes marchandises chaque année et tu les zakâtes avec le numéraire que tu détiens. » (Risâla, imp. 66)

Son geste au jour du hawl : le stock est évalué au prix qu’il vaudrait ce jour-là, ajouté à la caisse et aux encaissements, puis le tout se zakâte au quart du dixième. Une seule date par an, un seul calcul.

Le détenteur. Celui qui a acquis un lot pour le commerce puis l’a laissé dormir, ou qui vend de manière épisodique sans flux continu. Lui ne zakâte pas chaque année : quand le bien part enfin, il paie pour une seule année, quelle que soit la durée d’immobilisation. Cinq ans de stock dormant, une année de zakat.

Ce que l’inventaire ne compte pas

Le matériel du commerce reste un bien d’usage : rayonnages, vitrines, caisse enregistreuse, véhicule de livraison, outils, machines. Al-Jazîrî le formule dans son comparatif des quatre écoles : le commerçant n’évalue pas « les contenants dans lesquels sont les marchandises, ni les instruments du travail » (al-Fiqh ’alâ al-madhâhib al-arba’a, imp. 553). Ce qui sert à vendre n’est pas vendu.

Le local de la boutique suit la même logique que la maison : gardé pour l’usage, il n’entre pas ; acquis pour être revendu, il devient marchandise. L’intention à l’acquisition fait la frontière.

Le calcul, en un exemple

Bilal tient une boutique de prêt-à-porter. Au jour de son hawl, le 15 ramadan :

Assiette : 18 000 + 4 000 − 6 000 = 16 000 €. C’est au-dessus du nisab de la convention argent. Zakat : 16 000 × 2,5 % = 400 €.

La méthode est celle de la leçon de calcul : la marchandise entre dans la même addition que le numéraire, la dette suit la règle vue dans l’assiette, et le seuil comme le taux ne changent pas. Un point ajouté par le commerce : les titres et participations détenus pour la revente suivent la même logique que le stock ; pour un cas de portefeuille précis, la prudence reste de demander un avis qualifié.

Et quand c’est l’argent d’un autre qui travaille

La commandite (le qirâḍ malikite, qu’on nomme mudâraba ailleurs) répond à une question que le lecteur investisseur se pose : un capital confié à un opérateur, qui le zakâte ? Le matn répartit : la zakat du capital revient au bailleur de fonds, dans son calcul ordinaire ; l’opérateur, lui, ne zakâte sa part de profit que si elle lui est restée un hawl entier. Chacun paie sur ce qui est à lui : le principe sur le bailleur, le gain sur celui qui l’a touché.

Cas limites : la mine et le trésor

Deux situations rares complètent le tableau, parce que le matn les range juste après les marchandises.

La mine (ma’dan). Ce que l’on extrait d’une mine d’or ou d’argent est zakâté le jour de l’extraction, dès que le poids atteint le nisab (vingt dinars d’or ou cinq awâq d’argent), sans attendre une année : « ربع العشر يوم خروجه », rub’u-l-’ushri yawma khurûjih, « le quart du dixième le jour de la sortie » (Risâla, imp. 68).

Le trésor (rikâz). Le dépôt préislamique découvert dans la terre porte le cinquième, le khums, prélevé dès la trouvaille, sans nisab ni hawl (Risâla, imp. 68). Une règle à part, qui n’a rien à voir avec le calcul de l’épargne.

Et la dette dans tout ça

Une précision du matn, utile pour classer : la dette ne fait pas tomber la zakat des biens dits « visibles » (ẓâhir) : la récolte, le produit d’une mine, le troupeau. Ce droit-là est attaché à la chose même. L’argent et le stock, eux, relèvent de la règle de la dette enseignée à la leçon 4.2a : elle réduit l’assiette quand les biens non zakatés ne suffisent pas à la couvrir. La prochaine leçon passe justement aux biens visibles : la récolte et le troupeau, avec leur calendrier propre.

Ce que tu sais désormais dire

Une marchandise n’est zakâtée que si elle a été acquise par échange avec l’intention de commercer ; héritée ou offerte, elle attend la vente, et son prix ouvre alors son propre compteur. Le commerçant actif évalue son stock chaque année au prix du jour et le joint au numéraire ; le stock dormant ne paie qu’une année, quand il part. Le matériel et le local gardés pour l’usage restent dehors. Deux régimes à part complètent le tableau : la mine et le trésor, prélevés le jour où ils sortent de terre.

Voir aussi : Nisab, hawl et biens concernés pour le compteur et la dette ; Calculer sa zakat en euros pour la méthode chiffrée ; le parcours complet du cours de fiqh ; toutes les leçons de la zakat.

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 6 Tu revends sur un site d'occasion les affaires dont tu ne veux plus. Pour la zakat, ces objets vendus sont…
des marchandises : tout ce qui est vendu entre dans l'assiette

L'intention au moment de l'acquisition décide : ces objets ont été acquis pour ton usage, pas pour commercer. Les vendre plus tard ne les transforme pas en marchandise ; c'est le prix encaissé qui rejoint ton numéraire.

des biens d'usage vendus : leur prix rejoint ton argent, le stock n'est pas zakâté

La condition du matn est l'intention de commerce à l'acquisition par échange. Acheter pour soi puis revendre, ce n'est pas commercer ; seul le prix reçu compte, comme n'importe quelle entrée d'argent.

exonérés, car la vente d'occasion n'est jamais du commerce

La forme du canal ne décide pas : une activité d'achat-revente en ligne poursuivie pour le gain est un commerce, où qu'elle se déroule. La frontière passe par l'intention à l'achat, pas par le site utilisé.

Question 2 sur 6 Nadia hérite d'une quarantaine de tapis invendus. Elle les garde deux ans, puis les écoule. Pour la zakat, ces tapis…
étaient zakatables dès l'héritage, comme un stock de commerçant

Le tapis hérité n'a pas été acquis par échange avec intention de commerce : la Risâla le laisse hors de l'assiette tant qu'il reste invendu. L'héritage ne fabrique pas un commerçant.

ne sont jamais zakatables, vendus ou non

Le bien n'est pas zakâté en tant que stock, mais son prix devient du numéraire ordinaire une fois vendu : le droit rattrape l'argent, pas l'objet.

ne sont pas zakatés tant qu'ils ne sont pas vendus ; le prix encaissé ouvre alors son propre compteur d'une année

C'est la règle de la Risâla : le 'arḍ hérité ou offert n'est pas zakâté jusqu'à la vente, puis l'année court depuis l'encaissement du prix. Le stock dormant ne porte rien ; le prix, lui, est du numéraire.

Question 3 sur 6 Yacine tient une boutique et renouvelle son stock en continu. Le jour de son hawl, il évalue le stock au prix du jour et l'ajoute à sa caisse. Son voisin garde depuis cinq ans un lot invendu. Dans l'école malikite…
les deux évaluent leur stock chaque année de la même façon

L'école distingue les deux profils : le commerçant actif (mudîr) évalue et joint chaque année ; celui dont le bien attend l'acheteur ne zakâte qu'une fois, le jour où il vend, pour une seule année.

Yacine évalue chaque année ; le voisin ne zakâte son lot qu'une fois, quand il le vend

La Risâla pose les deux régimes : le mudîr, dont l'argent circule entre numéraire et stock, « évalue ses marchandises chaque année et les zakâte avec le numéraire en main » ; le stock dormant, lui, est zakâté une seule fois à la vente.

le voisin doit cinq années de zakat d'arriéré sur son lot

Non : pour le bien dormant, la zakat ne se répète pas rétroactivement. La Risâla le zakâte « pour une seule année » le jour où le prix revient en main, pas pour chaque année d'immobilisation.

Question 4 sur 6 Dans l'inventaire de Sonia au jour de son hawl : rayonnages, caisse enregistreuse, camionnette de livraison, stock de vêtements. Qu'est-ce qui entre dans l'assiette ?
tout, matériel compris : ce sont les biens de la boutique

Le matériel reste un bien d'usage, même au service du commerce : le matn ne fait pas évaluer les contenants ni les outils du négoce. Ce qui est vendu est compté ; ce qui sert à vendre ne l'est pas.

uniquement la caisse enregistreuse, car elle contient l'argent

Ni la caisse ni son contenu ne se confondent : le contenu est du numéraire déjà compté ailleurs, la machine est un outil. Ni l'un ni l'autre n'ajoute une ligne.

le stock de vêtements, évalué au prix du jour ; le matériel reste un bien d'usage

Rayonnages, véhicule, machines : des outils, non des marchandises. Seul le stock destiné à la vente est évalué, au prix qu'il vaudrait ce jour-là, puis joint au numéraire.

Question 5 sur 6 Au jour de son hawl, Bilal compte : stock évalué 18 000 €, caisse 4 000 €, et un crédit fournisseur de 6 000 € à rembourser, sans bien non zakaté pour le couvrir. Son assiette est…
22 000 € : la dette ne se retranche jamais

La dette se retranche, dans la limite de la règle vue avec le numéraire : elle joue quand les biens non zakatés ne suffisent pas à la couvrir. Ici rien ne la couvre : elle réduit l'assiette.

16 000 € : stock plus caisse, moins la dette non couverte

18 000 + 4 000 − 6 000 : la marchandise et le numéraire s'additionnent, la dette non couverte se retranche, puis on compare au nisab et on calcule le quart du dixième.

18 000 € : on zakâte le stock seul, la caisse étant déjà comptée

La caisse est du numéraire : elle s'ajoute au stock, elle n'est pas « déjà comptée » ailleurs. L'assiette réunit tout ce qui est zakatable, puis la dette éligible vient en moins.

Question 6 sur 6 En fouillant un terrain abandonné, une famille déterre un coffre de pièces d'or datant d'avant l'islam. Dans l'école malikite, ce trésor (rikâz)…
porte le cinquième, prélevé le jour même de la découverte

Le matn et la Risâla fixent le khums (20 %) sur le trésor préislamique découvert, dès la trouvaille : pas d'année à attendre, pas de nisab à franchir. Règle rare, distincte de tout le reste du cours.

ouvre un hawl d'une année avant toute zakat

Le rikâz échappe au hawl : le droit tombe sur le jour de la trouvaille. C'est un cas limite sans rapport avec l'épargne ordinaire.

est un butin de fouille soumis à la zakat ordinaire de 2,5 %

Le rikâz n'est pas du numéraire ordinaire : sa part n'est pas le quart du dixième mais le cinquième, sans hawl. Une spécificité que le matn pose explicitement.