4.4aLa zakat

Les huit catégories de bénéficiaires

Volet 6 sur 8 · La zakat

Sommaire

Tu as calculé ta zakat, tu tiens le montant. Reste la question qui compte le plus : à qui la donner ? Le Coran a répondu lui-même, dans le verset 60 de la sourate al-Tawba, et il a fermé la liste.

« إِنَّمَا الصَّدَقَاتُ لِلْفُقَرَاءِ وَالْمَسَاكِينِ وَالْعَامِلِينَ عَلَيْهَا وَالْمُؤَلَّفَةِ قُلُوبُهُمْ وَفِي الرِّقَابِ وَالْغَارِمِينَ وَفِي سَبِيلِ اللَّهِ وَابْنِ السَّبِيلِ فَرِيضَةً مِنَ اللَّهِ وَاللَّهُ عَلِيمٌ حَكِيمٌ » Innamâ ṣ-ṣadaqâtu li-l-fuqarâ’i wa-l-masâkîn wa-l-’âmilîn ’alayhâ wa-l-mu’allafati qulûbuhum wa-fî r-riqâb wa-l-ghârimîn wa-fî sabîli Llâh wa-bni s-sabîl : farîḍatan mina Llâh, wa-Llâhu ’alîmun ḥakîm. « Les aumônes obligatoires ne sont destinées qu’aux pauvres, aux indigents, à ceux qui y travaillent, à ceux dont les cœurs sont à gagner (à l’Islam), à l’affranchissement des jougs, aux lourdement endettés, dans le sentier d’Allah, et au voyageur (en détresse). C’est un décret d’Allah ! Et Allah est Omniscient et Sage. » (Coran 9:60, trad. Hamidullah)

Le premier mot compte autant que la liste : « innamâ » veut dire « ne… que ». La zakat ne va pas aux œuvres, aux bâtiments, aux mosquées : elle va à des personnes, huit catégories et pas une de plus. Un don pour construire une mosquée est une ṣadaqa (une aumône volontaire) louable, il n’acquitte pas la zakat.

Deux degrés de pauvreté

Les deux premières catégories se ressemblent sans se confondre. Chez Mâlik, le faqîr est celui qui n’a pas de quoi couvrir une année de suffisance pour lui et les siens ; le miskîn est celui qui n’a rien du tout, et le matn de Khalîl (le texte de référence du Mukhtaṣar) le dit « le plus nécessiteux » des deux. Retiens l’ordre de l’école : sous la misère, il y a encore la misère. Attention, l’usage courant des brochures et la lecture chaféite et hanbalite inversent les deux noms ; ici, on suit la lecture malikite.

Une précision qui change tout : posséder un nisab n’exclut pas de recevoir. Le juriste regarde si le bien couvre la suffisance de l’année, pas s’il dépasse le seuil théorique de la zakat. Celui qui est capable de gagner sa vie mais n’y arrive pas reçoit aussi : l’aptitude au travail ne ferme pas le droit.

Ceux qui travaillent pour elle, et les cœurs à gagner

La troisième catégorie, les ’âmilûn ’alayhâ, sont les agents chargés de la collecte et de la distribution. Leur part est un salaire pour le travail, pas une aumône : le matn l’affirme net, l’agent reçoit « même riche ». Une condition encadre le tout : l’agent est nommé par l’autorité, et il doit être intègre et connaître les règles de la zakat.

La quatrième catégorie déroute souvent le lecteur moderne. Les mu’allafa qulûbuhum, « ceux dont les cœurs sont à gagner », désignent chez les malikites le non-musulman qu’on paie pour qu’il entre en islam ou qu’on en écarte le mal ; la règle reste en vigueur, dit le matn. La lecture que tu croiseras souvent, celle qui y range aussi le nouveau musulman qu’on affermit, existe chez d’autres écoles et chez beaucoup d’auteurs contemporains. Sache seulement que ce n’est pas la définition première du madhhab (de l’école juridique).

L’affranchissement et l’endetté

Fî ar-riqâb, « dans les cous », a rempli l’histoire : payer la liberté d’un esclave musulman, dont la clientèle (le walâ’, ce lien qui survivait à l’affranchi) revenait aux musulmans. La catégorie a peu d’application en Europe aujourd’hui ; elle reste dans le verset comme un drapeau : la zakat a aussi servi à sortir des gens de la servitude.

Le ghârim est l’endetté dont la dette licite dépasse le disponible. Il reçoit même après sa mort, ses héritiers pouvant solder de la zakat ce qu’il devait. Une réserve : la dette contractée pour un désordre n’ouvre droit qu’après repentir. La Mudawwana rapporte le cas qui fait comprendre l’esprit : un homme possède mille dirhams et en doit deux mille ; il ne reçoit que lorsqu’il a engagé ses mille dans le remboursement.

Le sentier de Dieu et le voyageur

Fî sabîli Llâh, « dans le sentier de Dieu », vise chez les malikites le combattant et son équipement : monture, armes, vivres, même s’il est riche. Une lecture plus large, qui y range d’autres œuvres utiles, existe chez des auteurs contemporains ; la leçon s’en tient à la définition de l’école.

Ibn as-sabîl, « le fils de la route », est le voyageur à court d’argent loin de chez lui. Il reçoit même s’il est riche à la maison : ce qui compte est le besoin là où il se trouve, sous deux conditions posées par le matn, un voyage qui n’est pas une désobéissance et l’absence de prêteur sur place. Pour une communauté qui vit entre deux pays, c’est la catégorie la plus concrète du verset.

Qui ne reçoit pas

Le verset ferme la liste ; l’école ajoute des conditions communes. Chez les malikites, l’ayant droit est libre, musulman (la brèche des mu’allafa mise à part), et non hâchimite quand le trésor public prend en charge les descendants du Prophète ﷺ ; les Banû al-Muṭṭalib, eux, peuvent recevoir. Trois cas concrets à retenir :

Une seule catégorie suffit

Dernier point pratique, que le verset laisse et l’école confirme : tu n’es pas tenu de répartir ta zakat entre les huit catégories. Al-Jazîrî l’écrit net : on peut verser le tout à un seul pauvre. Une seule limite : tout donner au collecteur au-delà de son salaire n’est pas permis, car sa part n’est pas une aumône.

Ce que tu sais désormais

Tu connais les huit catégories et leurs seuils malikites : les deux degrés de pauvreté, l’agent payé même riche, le non-musulman des mu’allafa, l’affranchissement, l’endetté, le combattant et le voyageur. Tu sais aussi qui en est exclu : tes proches à charge, le riche, le hâchimite quand le trésor le couvre. Reste le geste : où verser, par qui passer, comment vérifier ; la leçon suivante s’en charge.

Voir aussi

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 7 Ton cousin, pauvre, n'a pas de lien qui t'oblige à l'entretenir. Ton père, pauvre aussi, est à ta charge. À qui peux-tu verser ta zakat ?
aux deux : le besoin seul ouvre le droit

Pas tout à fait : l'école malikite interdit de verser sa zakat à quelqu'un dont on doit la subsistance (la nafâqa). Entretenir ton père est déjà ton devoir ; le cousin, lui, ne relève pas de ta charge et peut recevoir.

au cousin : ton père est déjà couvert par la nafâqa que tu lui dois

Le matn de Khalîl exclut les proches dont on a la charge. La zakat ne double pas une obligation : ton père a droit à ta nafâqa, pas à ta zakat ; ton cousin relève seulement de la zakat, et les hanafites jugent même préférable de commencer par les proches pauvres.

à aucun des deux : la zakat ne va jamais à la famille

La famille n'est pas exclue en bloc : seuls ceux dont tu dois la charge le sont. Frère, cousin ou oncle pauvre peuvent recevoir, et al-Jazîrî ajoute même qu'il est préférable de commencer par les pauvres de sa parenté.

Question 2 sur 7 Dans l'école malikite, qui est le plus nécessiteux entre le faqîr et le miskîn ?
le miskîn, qui n'a rien du tout

Le matn de Khalîl nomme d'abord le faqîr (il lui manque une année de suffisance) puis le miskîn en précisant « il est le plus nécessiteux » : sous la misère du faqîr, il y a celle du miskîn, qui n'a rien.

le faqîr, qui n'a rien du tout

C'est l'ordre des chaféites et des hanbalites, repris par l'usage courant des brochures. Chez Mâlik, c'est l'inverse : le faqîr a moins d'une année de suffisance, le miskîn n'a rien du tout.

les deux mots désignent la même réalité

Le verset les nomme séparément : ce sont deux catégories distinctes. L'école en donne des seuils différents, même si le geste du donateur ne change pas entre les deux.

Question 3 sur 7 Une association mandatée pour collecter la zakat emploie des salariés payés sur les fonds. L'un d'eux est aisé. Peut-il être payé ainsi ?
non : la zakat ne va jamais à un riche

L'interdiction porte sur les catégories de pauvreté, pas sur le travail. Le collecteur reçoit un salaire pour sa tâche, pas une aumône : sa fortune personnelle ne change rien.

oui, mais seulement s'il est bénévole le reste du temps

La gratuité n'est pas la règle : l'agent est précisément rémunéré sur la zakat pour son travail. Le bénévolat est louable, mais la catégorie existe justement pour payer ce travail.

oui : l'agent de la zakat est payé pour son travail, même riche

C'est le sens de la catégorie « ceux qui y travaillent » : le matn dit « et l'agent, même riche ». Sa part n'est pas une aumône mais le prix de la collecte, du classement, de la distribution.

Question 4 sur 7 Fatima est riche au Maroc mais bloquée à l'aéroport de Madrid, sans argent ni prêteur, son billet déjà perdu. Peut-elle recevoir de la zakat ?
non : elle possède un nisab chez elle, elle est riche

La richesse « à la maison » ne sort pas de la catégorie du voyageur : ce qui compte est le besoin là où elle se trouve. Ibn as-sabîl est précisément la catégorie du fortuné coincé loin de son bien.

oui : le voyageur à court reçoit, même riche chez lui, si son voyage est licite

La condition du matn est double : un voyage qui n'est pas une désobéissance, et l'absence de prêteur sur place. Fatima remplit les deux ; elle reçoit de quoi rejoindre son bien.

non : la zakat ne paie jamais un transport

Au contraire : le voyageur reçoit ce qui le ramène à son bien, transport compris. C'est la catégorie la plus concrète du verset pour une communauté qui vit entre deux pays.

Question 5 sur 7 Tu as calculé 700 € de zakat. Peux-tu tout donner à un seul pauvre ?
oui : une seule catégorie, voire un seul pauvre, suffit

Al-Jazîrî l'explicite : on n'est pas tenu de couvrir les huit catégories ; on peut verser la totalité à un seul pauvre. Seule limite : tout donner au collecteur au-delà de son salaire n'est pas permis.

non : il faut répartir entre les huit catégories

La répartition entre les huit n'est pas obligatoire : le verset ouvre une liste, il n'impose pas un barème. Donner le tout à un seul ayant droit est permis, une seule catégorie suffit.

oui, mais seulement si le pauvre le demande nommément

La demande du pauvre n'est pas une condition : c'est le choix du payeur qui décide, du moment que le destinataire est un vrai ayant droit.

Question 6 sur 7 Omar doit 4 000 € qu'il ne peut pas payer ; il possède 1 500 € d'épargne. Peut-il recevoir de la zakat ?
non : qui possède 1 500 € n'est pas pauvre

Le critère n'est pas le nisab du capital mais la dette qui l'écrase : l'endetté dont les dettes dépassent ce qu'il possède relève des ghârimûn, tant que la dette est licite.

oui, mais seulement pour payer sa nourriture, jamais sa dette

La zakat va précisément à la dette : la catégorie existe pour solder ce qui écrase, pas seulement pour nourrir. On paie le créditeur ou on donne de quoi payer.

oui : l'endetté insolvable reçoit de quoi couvrir sa dette

C'est la catégorie des ghârimûn : la dette licite qui dépasse le disponible ouvre le droit. La Mudawwana rapporte même le cas extrême : mille dirhams possédés, deux mille dus, il reçoit quand il a engagé les mille.

Question 7 sur 7 Ton voisin non musulman est pauvre. Peut-il recevoir ta zakat au titre des pauvres ?
oui : la pauvreté seule suffit, sans condition de religion

Chez les malikites, la condition d'islam court sur les catégories de pauvreté : le pauvre reçoit au titre de la foi. Le voisin non musulman relève de ta générosité ordinaire, non de la zakat obligatoire.

non : hors des mu'allafa, la zakat obligatoire suppose l'islam

Al-Jazîrî pose la condition d'islam sur les catégories ; la seule brèche prévue est celle des mu'allafa, qui sert l'islam lui-même. Pour le reste, la zakat est un droit interne de la communauté : la générosité vers les non-musulmans reste libre et louable, mais hors zakat.

oui, mais seulement la moitié de ta zakat

Il n'y a pas de partage proportionnel de ce genre : la zakat va aux huit catégories du verset, et la condition d'islam s'applique à toutes sauf aux mu'allafa.