4.2aLa zakat
Nisab, hawl et biens concernés : ce qui entre dans l'assiette de la zakat
Sommaire
Tu lis la leçon précédente : la zakat est un droit déterminé dans le bien, due quand le seuil est atteint une année lunaire durant. Reste la question posée autour de toi à chaque Ramadan : suis-je concerné, et sur quoi exactement ? Cette leçon répond à la première moitié, l’assiette : ce qui entre, ce qui n’entre pas, ce qui réduit. La seconde moitié, le calcul chiffré en euros, suit à la leçon prochaine.
Tout numéraire compte, peu importe l’enveloppe
L’école parle du naqd, le numéraire : ce qui a cours et s’échange. À son époque, dinars d’or et dirhams d’argent ; chez toi, euros. Compte courant, livret A, épargne salariale disponible, espèces dans le tiroir : même bien, même règle. La somme sur trois livrets est une seule somme pour la zakat, parce que le droit ne regarde pas les comptes mais le numéraire possédé.
Le matn de Khalîl, le texte de base que les commentaires déplient, ajoute une précision qui compte pour nous : la monnaie se juge à son cours, pas à son métal. Les dirhams alliés ou dégradés qui « ont cours » (râjat) comptent comme des purs. Ton euro en compte n’est pas du métal : c’est du numéraire courant, et il entre dans l’assiette comme les pièces d’argent entraient chez les anciens.
L’or et l’argent gardés, eux, entrent en plein. Et ils se joignent par fraction : la Risâla enseigne que celui qui a cent dirhams d’argent et dix dinars d’or, la moitié de chaque nisab, sort de chaque bien son quart de dixième. Deux demi-seuils font un seuil.
Ce qui n’entre pas : les biens d’usage
La Risâla trace la frontière négative, celle qui respire :
« ولا زكاة على أحد في عبده وخادمه وفرسه وداره ولا ما يتخذ للقنية من الرباع والعروض ولا فيما يتخذ للباس » wa-lâ zakâta ’alâ aḥadin fî ’abdihi wa-khâdimihi wa-farasihi wa-dârihi, wa-lâ mâ yuttakhadhu li-l-qinya mina r-ribâ’i wa-l-’urûḍ, wa-lâ fîmâ yuttakhadhu li-l-libâs « Nul ne doit de zakat sur son esclave, sa servante, son cheval, sa maison, ni sur ce qui est gardé pour l’usage, troupeaux et biens, ni sur ce qui est gardé pour s’habiller. » (Risâla d’Ibn Abî Zayd, éd. Dâr al-Fikr, imp. 67)
Ta maison quand tu y vis, ta voiture, tes meubles, l’électroménager, les vêtements : des biens, mais d’usage. L’école ne taxe pas ce qui sert ; elle taxe ce qui dort en numéraire et ce qui s’accumule en valeur. Même règle pour le troupeau de rente et l’argent qu’on garde pour soi : garder pour l’usage n’est pas garder pour la croissance.
Le cas des bijoux, où les écoles divergent
Les bijoux portés restent des biens d’usage chez les malikites. Le matn le dit sans détour : le ḥaly, le bijou, n’est pas zakâté, même cassé tant qu’on peut le réparer et qu’on ne renonce pas à le réparer. Ce qui est zakâté : le bijou d’un usage illicite, celui gardé en réserve (ʿâqiba, le bien « pour la fin »), celui destiné à la vente ou au prêt, le ṣadâq (la dot donnée à l’épouse). Le même collier change de statut selon son emploi.
Le lecteur francophone croisera souvent la règle hanafite, qui zakâte l’or porté. Le madhhab malikite lit autrement : le bijou qui sert reste hors de l’assiette ; le même gramme d’or mis en réserve y entre entier. Le cours en reste à sa ligne : on enseigne l’école, on signale l’autre, on ne tranche pas pour toi.
Les dettes et les créances, dans les deux sens
Une dette a deux bords. Celui qui te doit et celui que tu dois.
Ce qu’on te doit : la créance. Prêt à un ami, vente à crédit, somme que te doit un commerce. La Risâla n’en demande la zakat qu’à l’encaissement : « nulle zakat sur une dette tant qu’elle n’est pas prise, même si elle a duré des années ; tu la zakâtes pour une seule année après l’avoir prise » (wa-lâ zakâta ’alayhi fî daynin ḥattâ yqbiḍahu wa-in aqâma a’wâman fa-innamâ yuzakkîhi li-’âmin wâḥidin ba’da qabḍih, « وَلَا زَكَاةَ عَلَيْهِ فِي دَيْنٍ حَتَّى يَقْبِضَهُ وَإِنْ أَقَامَ أَعْوَامًا فَإِنَّمَا يُزَكِّيهِ لِعَامٍ وَاحِدٍ بَعْدَ قَبْضِهِ »). L’argent qui dort chez un autre n’est pas encore à toi. Le jour où il revient, il devient numéraire en main : une seule année due, sans remonter aux années passées.
Ce que tu dois : la dette. La règle ici est plus fine que la formule « la dette enlève la zakat » qu’on lit partout. Ibn Abî Zayd écrit : qui possède un bien où la zakat est due et porte une dette qui l’égale ou le fait descendre sous la part due ne doit rien ; sauf s’il détient par ailleurs des biens non zakatés, marchandise gardée, bêtes d’usage, immeuble, rente, qui suffisent à couvrir la dette : alors il zakâte ce qu’il a en main. Si ces biens n’y suffisent pas, on retranche le reste de la dette de l’argent en main, puis on zakâte ce qui reste. Et la dette ne fait jamais tomber la zakat du grain, des dattes ni du troupeau.
L’exemple qui se vit : un crédit immobilier de 180 000 € sur ton logement et 12 000 € d’épargne. Le logement, bien non zakaté, suffit à la dette : l’épargne se zakâte entière. Si ta dette dépassait tes biens non zakatés, le reste viendrait en moins sur le numéraire, pas en totalité.
Quand le compteur tourne : le hawl en pratique
Tu connais la condition : le bien doit passer une année lunaire entière à seuil. Comment ça court, en pratique ?
Le premier nisab ouvre le compteur : le jour où ton numéraire atteint le seuil, l’année commence. Ce qui entre ensuite se joint au capital : le matn joint le profit à son origine (wa-ḍumma r-ribḥu li-aṣlih, « وَضُمَّ الرِّبْحُ لِأَصْلِهِ »), et les juristes en lisent la règle « le hawl du profit suit celui du capital ». En pratique, celui qui a déjà le nisab n’a pas douze compteurs à suivre, un par versement : tout l’argent de même nature se range sous le hawl du fonds. C’est la méthode « un jour fixe par an » que le prochain cours mettra en geste.
Deux bornes à connaître. Si le bien passe sous le seuil avant la fin de l’année, le compteur s’arrête et repart au prochain passage du seuil ; si l’année se termine à seuil, la part est due même si le bien diminue le lendemain. Et le bien qui arrive d’un héritage ou d’un don ouvre son propre hawl au jour où il entre en ta possession : la Risâla fait « repartir l’année » pour ce qui vient sans capital derrière.
Le seuil en chiffres d’aujourd’hui
Les nisabs classiques : 200 dirhams d’argent et 20 dinars d’or, ce que le hadith porte en « cinq awâq » (cinq ûqiyya d’argent), « cinq chameaux » et « cinq awsuq » (cinq charges de récolte) : laysa fîmâ dûna khamsi awâqin ṣadaqa, wa-lâ fîmâ dûna khamsi dhawdin ṣadaqa, wa-lâ fîmâ dûna khamsati awsuqin ṣadaqa, « لَيْسَ فِيمَا دُونَ خَمْسِ أَوَاقٍ صَدَقَةٌ وَلَا فِيمَا دُونَ خَمْسِ ذَوْدٍ صَدَقَةٌ وَلَا فِيمَا دُونَ خَمْسَةِ أَوْسُقٍ صَدَقَةٌ » (Bukhârî n° 1405). La Risâla donne la clé de poids : « sept dinars pèsent dix dirhams » (as-sab’atu danânîra waznuhâ ’asharatu darâhim, « السَّبْعَةُ دَنَانِيرُ وَزْنُهَا عَشَرَةُ دَرَاهِمَ »). Convertis en grammes selon les conventions numismatiques des juristes, les deux seuils font environ 595 g d’argent et 85 g d’or : des conversions d’experts, pas des chiffres révélés, qui peuvent varier légèrement selon l’évaluation du dirham.
Ce cours retient l’ancrage argent, une convention admise chez de nombreux juristes et organismes de zakat contemporains : le seuil plus bas fait peser la charge sur davantage de patrimoines, donc sert davantage les pauvres. La convention or existe, dominante dans les calculateurs grand public : tu la croiseras. Au cours du jour, les deux seuils bougent avec le cours des métaux ; la méthode exacte du calcul en euros, avec des exemples chiffrés, est l’objet de la leçon suivante.
Deux questions reviendront. Les monnaies numériques d’échange, les « cryptos » : l’école n’en parle pas ; la lecture la plus proche les traite comme du numéraire ou un bien d’échange, mais c’est une question qui veut un avis qualifié, pas une règle de cours. Les intérêts d’un livret : le capital se zakâte normalement ; la licéité des intérêts est une autre question, qui ne se tranche pas ici.
Ce que tu sais désormais dire
Ton assiette, c’est ton numéraire (comptes, livrets, espèces), plus l’or et l’argent gardés, plus les créances encaissées, moins les dettes dans la mesure non couverte par tes biens d’usage. N’entrent pas : ta maison, ta voiture, tes biens d’usage, les bijoux portés. L’année court du premier nisab et avale ce qui entre ; elle s’arrête si tu passes sous le seuil. Le seuil d’aujourd’hui, environ 595 g d’argent en valeur, tu le convertiras en euros avec le cours du jour : c’est la leçon qui vient.
Voir aussi : La zakat : pilier et sagesse sociale pour le sens et le statut du pilier ; le parcours complet du cours de fiqh ; toutes les leçons de la zakat.
